Antiquarks : une musique altermondialiste sociologiquement improbable

Avec son deuxième album, Cosmographes, le groupe Antiquarks ouvre des sentiers indissociablement traditionnels et modernes à une pop interterrestre, étrangement nourrie de références à la sociologie de Pierre Bourdieu...

Avec son deuxième album, Cosmographes, le groupe Antiquarks ouvre des sentiers indissociablement traditionnels et modernes à une pop interterrestre, étrangement nourrie de références à la sociologie de Pierre Bourdieu...

 

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«l'utopisme rationnel, capable de jouer de la connaissance du probable pour faire advenir le possible»

Pierre Bourdieu, « Comment libérer les intellectuels libres ? », entretien avec Didier Eribon, Le Monde Dimanche, 4 mai 1980, repris dans Questions de sociologie, Paris, Les éditions de Minuit, 1980, p.78.

 

 

Richard Monségu (chant, voix, batterie, bendir, tama, gellal, tambours, guimbarde, cloches, sifflets et gongs sur Cosmographes), âme enracinée dans les terroirs du Sud-Ouest et pourtant déterritorialisée du groupe Antiquarks, a rencontré sur son parcours artistique et intellectuel les petites lumières de la raison sociologique, tout particulièrement celles de Pierre Bourdieu mettant en garde vis-à-vis des prétentions impérialistes de la raison raisonnante quant aux mouvements pratiques du corps. De ces interférences rares entre une musique sans paroles, mais non sans voix, et une discipline savante, mais se défiant de la toute-puissance du savant, sont nées des explorations musicales improbables.

 

Cosmographes, deuxième album du groupe, en déploie la variété des couleurs : entre technicités et inventivités, instruments traditionnels et sonorités électriques, ambiances populaires et registres savants, musicalités du Sud et rythmes du Nord, dans une réinvention de la tradition supposant des va-et-vient entre modernisation de l'ancestral et mise en sagesse du moderne. Un album de métissages multiples et entrecroisés à la découverte de ce que Richard Monségu appelle des «savants populaires».

 

Entre mythologies et premières connaissances scientifiques de l'univers infini des planètes, Cosmographes se présente alors comme une invitation au voyage, aux voyages : voyages de l'art, des sciences et de la politique, activant l'imagination sans perdre nos enracinements. L'utopie est bien en jeu, mais pas au sens d'un ailleurs complètement déconnecté d'ici bas. Plutôt un ailleurs de l'ici bas, à partir de l'ici bas : le jeu des contradictions du réel et de leur transformation révolutionnaire chez Marx, celui des contraintes du probable et des ouvertures du possible chez Bourdieu. Pas un imaginaire totalement en-dehors des sinuosités du réel, mais en prises avec le réel (impliquant lucidité, conscience des fragilités et action). C'est pourquoi la pop interterrestre d'Antiquarks se présente comme une des premières musiques altermondialistes au sens plein : une façon d'explorer « d'autres mondes possibles » que « le monde marchandise » à partir de nos attaches aux mondes existants.

 

 

Découvrir sur Dailymotion les musicalités de Cosmographes (Antiquarks/Teaser - Tournée 2011 - Théâtre Les Déchargeurs) :

 

« un divorce intellectualiste sans équivalent dans aucune des grandes civilisations : divorce entre l'intellect, perçu comme supérieur, et le corps, tenu pour inférieur [...] bref, entre tout ce qui ressortit véritablement à l'ordre de la culture, lieu de toutes les sublimations et fondement de toutes les distinctions, et tout ce qui appartient à l'ordre de la nature, féminine et populaire. Ces oppositions, qui se retraduisent en toute clarté dans le dualisme cardinal de l'âme et du corps (ou de l'entendement et de la sensibilité), s'enracinent dans la division sociale entre le monde économique et les univers de production symbolique. »

Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, éditions du Seuil, 1997, pp.34-35.

 

 

Les voyages métissés et épicés dans lesquels nous entraîne Cosmographes impliquent de bousculer nos évidences, comme les coupures supposées irrémédiables entre l'intelligible et le sensible ou le culturel et le populaire. Se ressaisir des populaires aujourd'hui (des populaires ici, souvent folklorisés, ou les populaires de là-bas, colonialisés) ne peut pas éviter la connaissance des contraintes de la domination, et notamment des diverses formes d'illégitimation des cultures populaires. Mais cela passe aussi par des apprentissages pratiques, que la connaissance sociologique ne peut remplacer. Et puis, si l'on suit Bourdieu, une des formes supérieures d'intelligibilité appelle peut-être la prise en compte des limites de l'intelligible redonnant toute sa place au sensible. Or, justement, Cosmographes nous ballote sans arrêt dans ses cheminements, entre éclairs d'intelligibilité sur « d'autres mondes possibles » et frémissements du sensible. Quand la chair fait redescendre la chaire sur le plan de nos humanités ordinaires...

 

 

« Il est trop évident que l'on ne doit pas attendre de la pensée des limites qu'elle donne accès à la pensée sans limites »

Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, Paris, Les éditions de Minuit, 1982, p.23.

 

 

Cosmographes s'efforce donc de déverrouiller les territoires de l'infini, sans pour autant prétendre (surtout pas !) surmonter les faiblesses humaines. Ouverture à l'illimité et conscience des limites : la mise en tension est productrice de déséquilibres et de découvertes. Elle nourrit un esprit d'explorateur.

 

Face aux contraintes uniformisatrices et inégalitaires du « monde marchandise », la frustration et la souffrance constituent souvent des passages obligés de la révolte. Mais si l'on en reste là, la révolte peut s'abîmer dans les acidités de la rancœur et les pulsions autodestructrices du ressentiment. Pour passer de la révolte à l'émancipation, il faut aussi activer les puissances créatrices de l'imagination, intime et collective.

 

La politique est encore fréquemment dominée par un vocabulaire viriliste l'assimilant au seuls « rapports de forces » et « combats », nécessaires mais impuissants à eux seuls à faire émerger « d'autres mondes possibles » des contradictions du réel existant. Plutôt que de continuer à être obnubilés par un vocabulaire marqué par nos visions socio-historiques du « masculin », Cosmographes, dans son langage proprement musical à portée politique, pointe une autre piste : et si nous métissions davantage les postures et les vocabulaires en regardant aussi du côté de nos visions socio-historiques du « féminin » : l'exploration, le tâtonnement, la caresse, l'imagination... ?

 

 

Pour mieux connaître Antiquarks et leur album Cosmographes (extraits musicaux, dates de concerts, presse, etc.), leur site s'inscrit dans l'esprit aéré et aérien de leur pop interterrestre : http://www.antiquarks.org/ .

 

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