Actualité libertaire de Bakounine

Il n’y a pas que la déprime FN dans la vie : à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Mikhaïl Bakounine (1814-1876), publication du livre collectif Actualité de Bakounine 1814-2014 (Les Éditions du Monde Libertaire) : quelques bonnes feuilles de cet ouvrage…

Il n’y a pas que la déprime FN dans la vie : à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Mikhaïl Bakounine (1814-1876), publication du livre collectif Actualité de Bakounine 1814-2014 (Les Éditions du Monde Libertaire) : quelques bonnes feuilles de cet ouvrage

 

 

 

Les Éditions du Monde Libertaire sont les éditions de la Fédération Anarchiste (FA).

 

1 - Avant-propos. Bakounine, camarade vitamine !, par Philippe Pelletier (extraits)

 

Mikhaïl Bakounine ! Deux siècles après sa naissance, moins d’un siècle et demie après sa mort, est-ce que sa vie et ses idées peuvent-elles encore nous apporter quelque chose en ce début de XXIe siècle ? Elles ont certes marqué le mouvement socialiste et ouvrier de son temps, mais sont-elles toujours pertinentes, opératoires, et en quoi ?

 

De sa vie, on peut assurément retenir une fougue quasi infatigable entre la pensée et l’action, entre le désir de poser une réflexion, d’écrire des principes et la volonté de s’inscrire dans les mouvements sociaux d’alors qui oscillent alors autour de deux grandes questions : le tumulte des nationalités et l’essor de la première Révolution industrielle.

 

Des barricades de Dresde (1849) aux cruelles prisons du tsar (1850-1857), d’une courageuse évasion (1861) aux groupes d’agitateurs italiens (1864-1867), de l’entrée au sein de la Première Internationale (1864) aux tentatives communalistes françaises (1871 à Lyon puis à Marseille), de son exclusion de la Première Internationale par les affidés de Marx (1872) à l’exil en Confédération helvétique, sans omettre une dernière tentative de participer à une insurrection (Bologne, août 1874), le parcours de Michel Bakounine dessine une flamboyante fresque que les studios d’Hollywood en panne de scénario pourraient bien à porter à l’écran : ce qu’ils ne feront pas tant la vie et les idées de Bakounine sont beaucoup trop décapantes, et pourraient en inspirer d’autres.

 

[…]

 

Bakounine en arrive ainsi à l’individu, base et finalité concrètes du projet social :

 

« La science sociale même actuellement ne peut pas s’occuper des individus. Tout ce qu’on a droit d’exiger d’elle, c’est qu’elle nous indique, d’une main ferme et fidèle, les causes générales de la plus grande partie des souffrances individuelles — et parmi ces causes elle n’oubliera sans doute pas le sacrifice et la subordination encore trop habituelle des individus vivants à des abstractions de quelque nature qu’elles soient — et qu’elle nous montre d’un autre côté et en même temps les conditions générales de l’émancipation réelle des individus vivant dans la société » (Considérations philosophiques sur le fantôme divin, le monde réel et l’Homme, 1871).

 

Autrement dit, aux côtés de l’abstraction et de la théorie se placent la volonté et la décision humaines.

 

Pour autant, Bakounine récuse le prétendu libre-arbitre en soulignant que l’individu n’est pas forcément maître de son destin, ou pas de façon égale selon les uns et les autres, en fonction de son corps, de son milieu de naissance et de son éducation. Récusant aussi bien l’optimisme rousseauiste de l’être humain naissant naturellement bon, mais perverti par la société, que le pessimisme religieux du péché humain ou écologiste de l’homme intrinsèquement prédateur, Bakounine considère l’être humain comme membre de la nature et évolutif, rejoint son principe anarchiste selon lequel la liberté est un donné social ainsi que l’éthique.

 

Car l’homme de nature, s’il est seul, ne saurait être moral, n’ayant personne avec qui être moral. Pour Bakounine :

 

« l’homme, animal féroce par excellence, est le plus individualiste de tous. Mais en même temps, et c’est un de ses traits distinctifs, il est éminemment, instinctivement et fatalement socialiste. C’est tellement vrai, que son intelligence même qui le rend si supérieur à tous les êtres vivants et qui le constitue en quelque sorte le maître de tous, ne peut se développer et arriver à la conscience d’elle-même qu’en société et par le concours de la collectivité tout entière » (« Le Principe de l’État », 1871).

 

L’aspiration incessante de Bakounine à la justice et à la liberté, à la liberté réelle, concrète et charnelle, celle qui « n’est rien sans celle des autres » (Dieu et l’État, 1871), distincte de la conception froide et abstraite de la Déclaration universelle des droits l’homme jugeant que « ma liberté s’arrête où commence celle des autres », cette aspiration-là peut être partagée par toutes et par tous…

 

C’est celle qui affirme que :

 

« la liberté sans le socialisme, c'est le privilège et l'injustice, et le socialisme sans la liberté c'est l'esclavage et la brutalité » (Fédéralisme, socialisme, antithéologisme, 1871).

 

[…]

 

Retour, donc, aux débats entre socialisme autoritaire et socialisme libertaire de la Première Internationale ? Retour à Bakounine et au Congrès de La Haye qui vit son exclusion (1872) ? En partie oui, en partie non. Non, car les travailleurs et les peuples ont fait cette expérience des totalitarismes ou des Trente Glorieuses que n’ont évidemment pas connu les militants du milieu du XIXe siècle, qui nécessitent un ajustement de la réflexion et de la tactique sociale. Oui, car dans le schéma bakouninien poursuivant le schéma proudhonien, le chemin socialiste n’est pas réservé à une aristocratie ouvrière guidée par des chefs éclairés opposant de façon binaire une bourgeoisie à un prolétariat : il y a également une classe moyenne, également un sous-prolétariat, également une paysannerie. C’est la fédération subjective de ces différentes classes qui donne la clef.

 

[…]

 

Le mouvement émancipateur peut retrouver la vitamine bakouninienne, l’esprit et le cœur de celui qui nous dit encore :

 

« je suis un chercheur passionné de vérité et un ennemi non moins acharné des fictions malfaisantes dont le parti de l'ordre, ce représentant officiel [...], prétend se servir encore aujourd'hui pour abêtir et asservir le monde. Je suis un amant fanatique de la liberté [...]. Je suis un partisan convaincu de l'égalité économique et sociale, parce que je sais que en dehors de cette égalité la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien être des individus [...] ne seront jamais qu'autant de mensonges » (La Commune de Paris et la notion de l'État, 1870).

 

2 – Sentiers hérétiques pour une philosophie politique de la liberté et de l’égalité : en partant de Bakounine, par Philippe Corcuff (extraits)

 

Introduction : Quelle actualité de Bakounine ? Plutôt Foucault que Finkielkraut !

 

La vie et l’œuvre de Mikhaïl Bakounine constituent des sources d’inspiration encore vivantes pour une démarche libertaire en devenir. Cependant, ce devenir possible, ce devenir ouvert sur des possibles, ne peut guère se nourrir d’idées momifiées, dans une célébration pétrifiée d’une grandeur passée. Quelque chose comme une commémoration anarchiste à la Alain Finkielkraut (du type « l’anarchisme, c’était mieux avant ! ») constituant en fait un enterrement de première classe ! Bref le non-devenir dogmatique de Bakounine se présente comme un obstacle à l’actualité potentielle de Bakounine. Opérant de manière semblable aux marxistes orthodoxes avec Marx, certains anarchistes cultivent ainsi leur jardin de certitudes dans un entre-soi à l’abri des interpellations du monde et des autres galaxies critiques et émancipatrices. Ils oublient, ce faisant, que l’anarchisme est peut-être avant tout questionnement. Or l’anarchisme comme questionnement appelle un rapport libertaire aux textes, même ceux écrits par les grandes figures de la tradition anarchiste.

 

Une fois qu’il est ainsi sorti des autoroutes orthodoxes, il y a plusieurs sentiers hérétiques s’offrant à l’explorateur. Par exemple, une histoire intellectuelle critique des idées permet de situer tel ou tel écrit par rapport aux débats d’une époque, ou, dans une histoire socio-politique des idées, le contexte des rapports sociaux et des processus politiques est susceptible d’éclairer autrement tel ou tel propos. J’emprunterai ici un autre sentier, à partir d’un bagage intellectuel et militant particulier : celui d’un arpenteur d’une philosophie politique de l’émancipation en dialogue avec les sociologies critiques, par ailleurs militant anarchiste néophyte.

 

Une ressource méthodologique décisive pour m’engager sur ce sentier a été puisée dans la boîte à outils d’un philosophe du XXe siècle, Michel Foucault. Il ne s’agit pas de prendre Foucault comme un bloc, d’autant plus que les positionnements théoriques et politiques de ce dernier ont significativement fluctué selon les périodes. Plus ponctuellement, cela consiste à tirer des indications de méthode de certains écrits de Foucault. Dans des textes de 1969 – l’ouvrage L’archéologie du savoir et la conférence « Qu’est-ce qu’un auteur ? » -, le philosophe nous invite à une interrogation critique quant au présupposé d’unité nécessaire des « œuvres » et des « auteurs », qui conduit à les fétichiser. Il parle à ce propos de « synthèses toutes faites » et « continuités irréfléchies ».

 

Un tel présupposé apparaît largement dominant dans l’histoire universitaire des idées et de la philosophie, mais aussi dans les milieux militants comme parmi les penseurs critiques (anarchistes ou marxistes, par exemple). Ce type d’a priori porte une lecture implicitement idéaliste et subjectiviste des idées et des textes, qui va d’ailleurs souvent à l’encontre des affirmations explicitement matérialistes et sociales des lecteurs radicaux. Car cela tend à donner une toute-puissance aux idées (sous la forme de « l’œuvre ») et au sujet individuel (sous la forme de « l’auteur »), au lieu de pointer les fragilités des idées (fussent-elles anarchistes ou marxistes) et des sujets individuels (fussent-ils des « auteurs ») vis-à-vis des circonstances historiques et des contraintes propres aux rapports sociaux. Á l’inverse, la distanciation foucaldienne, sans récuser définitivement les notions d’« œuvre » et d’« auteur », nous invite à être davantage sensible à la diversité des fils qui tissent une « œuvre » et un « auteur », comme aux tensions et aux impensés qui les traversent. Diversité qui n’est pas sans lien avec les vicissitudes de la vie : vie individuelle inscrite dans une vie historique et sociale. Au bout du compte, on est conduit à se détacher de la tyrannie de la cohérence dans la lecture des auteurs et des œuvres, sans pour autant abandonner le terrain de la connaissance et de l’argumentation raisonnées. Il ne s’agit donc surtout pas de rejoindre l’éclatement des significations propre aux miroitements « postmodernistes ».

 

Á partir de ces premiers repères méthodologiques, mon cheminement hérétique dans certains textes de Bakounine posera la question de leur actualité en ce début de XXIe siècle. Á un moment où se trouve notamment en jeu la possible reformulation d’une politique émancipatrice, dotée de davantage de tonalités libertaires par rapport à un XXe siècle souvent marqué par une hégémonie des références marxistes en la matière. Cette actualité de Bakounine, je ne la chercherai pas en bloc, dans l’ensemble de « l’œuvre », dont je ne suis guère un spécialiste, mais en frottant certains silex bakouniniens avec des silex empruntés à des penseurs classiques (Karl Marx, Alexis de Tocqueville, Pierre-Joseph Proudhon et Rosa Luxemburg, principalement) et à un penseur contemporain (Étienne Balibar). Ces frottements s’efforceront de faire jaillir quelques éclairs nouveaux d’intelligibilité quant à nos interrogations présentes ; et cela non pas contre les intelligibilités antérieures produites sur et à partir de Bakounine, mais plus modestement en complément de ces éclairages. L’angle privilégié est celui de la conception de la liberté et de ses rapports avec l’égalité.

 

[…]

 

En guise de conclusion : repères pragmatiques pour un problème actuel

 

Au travers de notre périple sur les terrains, au départ bakouniniens, de la liberté et de l’égalité, nous avons commencé à dessiner des repères pour aujourd’hui. Des repères non pas attachés principalement à un « auteur » et à une « œuvre », mais venant des interférences entre les apports localisés d’une pluralité d’auteurs. Ce qui apparaît principal, ce n’est pas la célébration de tel ou tel auteur contre tel ou tel autre, mais leurs contributions respectives et interactives à une problématisation. Ce qui compte surtout dans cette démarche hérétique, c’est la construction du problème de la liberté et de l’égalité dans le cadre des enjeux du présent à partir de ressources passées dans la perspective d’une relance d’un avenir émancipateur. Hérétique, cette démarche ne s’en éloigne pas moins du confusionnisme « postmoderniste », et, en contribuant à produire des intelligibilités renouvelées, participe d’un rationalisme critique reformulé, plus sensible à ses fragilités, que j’ai appelé Lumières tamisées. Avec Bakounine, en complément de Bakounine et parfois contre Bakounine, je me suis efforcé de rendre davantage ouvert pragmatiquement ce problème au cours cahoteux de la pratique et de la vie.

 

3 – Sommaire du livre Actualité de Bakounine 1814-2014

 

Actualité de Bakounine 1814-2014. Bicentenaire de Michel Bakounine

Ouvrage collectif coordonné par Philippe Pelletier

Paris, Les Éditions du Monde Libertaire, 22 mai 2014, 178 pages, 10 euros

ISBN 978-2-915-51456-8

 

 

Avant-propos. Bakounine, camarade vitamine !, par Philippe Pelletier

 

Bakounine et notre militantisme, par Franck Mintz

 

Théorie politique et méthode d’analyse dans la pensée de Bakounine, par René Berthier

 

Bakounine syndicaliste ? Une « vieille » polémique toujours actuelle, par Maurizio Antonioli

 

Bakounine en Italie (1864-1867) : révolution sociale ou révolution nationale ?, par Gaetano Manfredonia

 

Bakounine contre Dieu. Enjeux contemporains de l’antithéologisme, par Jean-Christophe Angaut

 

Bakounine géopolitique, esquisse, par Philippe Pelletier

 

Sentiers hérétiques pour une philosophie politique de la liberté et de l’égalité : en partant de Bakounine, par Philippe Corcuff

 

 

* Voir la présentation du livre sur le site des Éditions du Monde Libertaire : http://www.editionsmondelibertaire.org/

 

* On peut notamment se procurer le livre (l’y acheter directement ou le commander via son site ou par téléphone) à la librairie Publico (librairie de la Fédération Anarchiste, 145 rue Amelot – Paris 11° - métro : République, Oberkampf ou Filles du Calvaire - tél. : 01-48-05-34-08) : http://www.librairie-publico.com/


 

 

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