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Billet de blog 29 mars 2012

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Nous sommes tous des juifs musulmans laïcs !

Á la suite du drame de Toulouse, une tribune publiée le 26 mars sur Liberation.fr et le témoignage inédit d’une étudiante de confession musulmane lors d’un Rassemblement de la Fraternité organisé par la Licra à Dijon le 21 mars…

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Á la suite du drame de Toulouse, une tribune publiée le 26 mars sur Liberation.fr et le témoignage inédit d’une étudiante de confession musulmane lors d’un Rassemblement de la Fraternité organisé par la Licra à Dijon le 21 mars…

I - Nous sommes tous des juifs musulmans laïcs !

Par Philippe CORCUFF

Paru sur Libération.fr, lundi 26 mars 2012

Quelques mois avant de se suicider, Walter Benjamin, juif marxiste hérétique fuyant le nazisme, interpellait ses contemporains en 1940, « à l’instant du danger », dans son texte Sur le concept d’histoire. Au bord du gouffre, l’action présente lui paraissait décisive pour conjurerla barbarie fasciste imminente.

Nous ne vivons pas un moment si tragique. Des odeurs nauséabondes émanent toutefois de l’Europe. Quatre personnes assassinées aux abords d’une école, dont trois enfants à bout portant, parce que juives. Trois militaires abattus, dont deux peut-être parce que musulmans et donc « traîtres » dans la logique mortifère d’un islamisme radical. L’horreur est bien là ! Et, moins visible et sanglant, mais plus profond et quotidien, l’abject est fiché au cœur de la fameuse « patrie des droits de l’homme » via une xénophobie larvée.

Devant l’effroyable, l’émotion n’exclut pas la raison critique. Une critique raisonnée qui fouille au scalpel dans les chairs infectées par d’illusoires puretés identitaires. L’extrême toulousain nous incite alors à réfléchir à des pathologies plus ordinaires et pourtant redoutables.

Quand on recourt aux sommets de l’État, pour des raisons électoralistes, à des stigmatisations xénophobes (« les sans papiers », « les musulmans », « les femmes voilées », « les roms »…) associées à une démagogie sécuritaire, on crache cyniquement sur le fragile honneur de la politique. Quand on fait preuve de complaisance vis-à-vis des thèmes de l’extrême-droite, jusqu’à ce que le débat public en soit déporté (voir le cas récent de la viande hallal), on sème des grenades symboliques à retardement.

Plus immédiatement, c’est aussi la prégnance quotidienne de l’idiome national au cours de la campagne présidentielle qui inquiète dans sa supposée évidence. Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy, François Bayrou, François Hollande ou Jean-Luc Mélenchon : pas un meeting aujourd’hui sans drapeaux français et Marseillaise ! Les réunions publiques de l’Union de la gauche dans les années 1970 étaient réservées aux drapeaux rouges et à L’Internationale. Aujourd’hui, la plupart des candidats convergent vers le « produire français ». « La France » et « les Français » font partie des substantifs les plus usités dans les discours politiques, alors que jadis la gauche s’adressait aux « ouvriers » et aux « travailleurs ». Déjà « les Chinois » et « les Allemands » étaient devenus des boucs-émissaires avec les appels à « la démondialisation » !

En invoquant ainsi régulièrement « la France » et « les Français », n’est-on pas conduit à accepter tout en bloc ? Soit aussi le passé esclavagiste, la Collaboration et les ignominies antisémites, les crimes coloniaux…Nous devrions plutôt faire éclater les monolithes « France » et « étrangers », afin d’avoir une vue plus contrastée de la réalité. Or, la grande majorité des professionnels de la politique, de droite à gauche, préfèrent invoquer « l’unité nationale » contre « les divisions » face à un nouvel ennemi intérieur commun : des  « communautés » et un « communautarisme » gonflés et fantasmés. C’est une façon commode de faire barrage aux revendications pour l’égalité des droits devant des discriminations persistantes, en habillant d’universel une « communauté » masculine, blanche, catholique et hétérosexuelle alors appelée « culture française ». Cette tendance républicarde s’oppose à l’invention d’une République de la diversité où, selon l’inspiration d’Hannah Arendt, la construction de l’indispensable espace commun politique ne s’effectuerait pas dans la logique unificatrice de l’écrasement de « la pluralité humaine ».

Parallèlement, le bel idéal de laïcité – entendue comme séparation des églises et des pouvoirs politiques ainsi que garantie publique des croyances et des incroyances - est de plus en plus dévoyé dans des usages laïcards douteux. Appropriée récemment par la droite et l’extrême-droite, la laïcité a souvent eu dernièrement des relents islamophobes. Même à gauche, certains la confondent avec une stigmatisation des pratiques religieuses, de certaines pratiques religieuses, bien peu suggérant de s’en prendre aux « chrétiens de gauche »…

Enfin, des essayistes et des conseillers en communication en quête de « vote populaire » ont solidifié une équivalence essentialiste entre un « national » compact et un « populaire » homogène. Comme tout essentialisme, une telle déformation oublie la diversité du réel. La tradition de l’internationalisme ouvrier est passée à la trappe. Les ressources internationales présentes dans des classes populaires traversées par plusieurs vagues d’immigration aussi. Et, de manière manichéenne, on met face à face un monde uniquement pourvoyeur de dérégulations appauvrissantes et une nation exclusivement porteuse de protections sociales.

« Á l’instant du danger », nous laisserons-nous entraîner dans un engrenage chauvin, des amalgames racistes et une surenchère sécuritaire, parce que le tueur présumé de Toulouse s’est réclamé des mirages identitaires meurtriers d’Al-Qaeda ? Ou prendrons-nous à temps la mesure du précipice qui se rapproche ?

Á l’encontre des identités uniformes et fermées se dessinent pourtant les linéaments d’un sursaut : une République de la diversité et du métissage, une laïcité interculturelle, une cosmopolitique populaire ouverte sur l’horizon d’une démocratie planétaire. C’est à partir de tels repères communs redéfinis que les barbaries menaçantes pourraient être affrontées en préservant les possibilités d’un avenir émancipateur.

En ce moment périlleux, nous sommes tous des juifs musulmans laïcs !

II – Un témoignage inédit : discours prononcé par Hajer MAAREF (étudiante de 23 ans) lors d’un rassemblement de la Fraternité organisé par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) à Dijon le mercredi 21 mars 2012 à la suite du drame de Toulouse

Je suis ici parce que lundi dernier un homme est entré dans une école et a tué des enfants.

Je ne comprends pas cela. Et sans doute personne ne peut comprendre.

Des enfants ont la vie devant eux. Normalement ils ont la vie devant eux. Ils ont la vie pour eux. Des enfants, c’est la vie.

Un enfant, c’est une promesse, d’avenir. L’espoir que ce que la génération précédente a manqué lui sera pardonné ; que les fautes du passé seront compensées ; que ce qui a été manqué, que ce qui a été perdu sera redonné ; une nouvelle chance ; une renaissance.

Grâce aux enfants toute vie, même la plus chargée, la plus coupable garde encore une chance. Jusqu’au bout elle reste éclairée de cette lumière, qui est l’innocence de son enfance. Alors on ne s’en prend pas aux enfants. Personne ne s’en prend à eux, ne doit s’en prendre à eux. S’en prendre à des enfants c’est tout nier, c’est éteindre en soi-même jusqu’à la dernière étincelle d’humanité.

Je m’appelle Hajer. J’ai grandi en France dans une famille algérienne et tunisienne, et, je précise, de confession musulmane. Oui, de confession musulmane, et l’Islam que mes parents m’ont inculqué n’est pas un Islam de terreur ; il n’est rien d’autre qu’une religion des cœurs, non violente, position à laquelle doit aspirer l’humanité entière.

Alors, oui, notre histoire est difficile, comme  l’est souvent celle des immigrés. Et j’ai une histoire compliquée, comme l’est souvent celle des enfants d’immigrés. Aujourd’hui je fais des études, et cette histoire est loin de moi, en arrière, mais c’est la mienne, et je la porte, aussi, tout ce passé, qui est celui de ma famille, qui est le mien également, à jamais. Et mon avenir, celui que mes parents espèrent pour moi, celui que j’espère, que je saurai - ou que je ne saurai pas - me donner. Tout cela c’est la vie, une vie normale et compliquée, comme toute vie.

Mais lundi dernier un homme, dont nous savons aujourd’hui qu’il se réclame de l’Islam, est venu et a tué des enfants, parce qu’ils étaient juifs. Il a pénétré aussi dans ma vie, il l’a pénétrée comme s’il la violait - comme s’il me violait. Mais il m’a appris quelque chose, je l’en remercie. Il m’a donné à comprendre qu’aujourd’hui, et désormais, moi l’Arabe, moi la Musulmane, je suis un peu juive. Je suis venue aujourd’hui, comme je peux, vous le dire. Le lui dire.

* Je remercie mon ami Alain David, de la Licra de Dijon, pour m’avoir transmis ce beau texte, sobre et émouvant, et Hajer Maaref de m’avoir autorisé à le publier sur ce blog.*

* A lire aussi sur Mediapart :

- « Contre la haine, nos fraternité », par Edwy Plenel, 19 mars 2012

- « A propos des crimes de Toulouse et Montauban », par Yvan Najiels, 21 mars 2012

- « La politique de la peur », par Edwy Plenel, 24 mars 2012

* Les racines plus anciennes de ce billet se situent dans une "tribune" publiée dans le journal Le Monde le 13 octobre 2004 (et reprise sur Mediapart le 4 août 2008) : "Nous sommes tous des juifs musulmans", par Nadia Benhelal et Philippe Corcuff

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