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Billet de blog 29 oct. 2021

Le progressisme, les dérèglements confusionnistes et les défis écologistes

Le clivage politique progressisme/conservatisme n’est pas à jeter aux oubliettes, mais il est à repenser en lien avec le clivage gauche/droite, en particulier à l’aune des enjeux écologiques, sans pour autant s’affadir dans les brouillages confusionnistes.

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Suivent des extraits (l’introduction, les 3e et 4e parties ainsi que la conclusion) d’un article publié dans le numéro 179 de la revue Pouvoirs. Revue française d’études constitutionnelles, paraissant en novembre 2021 et consacré aux Clivages politiques (voir le sommaire à la fin de ce billet) sous le titre :

LE PROGRESSISME AU DÉFI DU CONSERVATISME

Par Philippe Corcuff

 Introduction

Emmanuel Macron, tandis qu’il était ministre de l’Économie sous la présidence de François Hollande, a remis au goût du jour le clivage opposant les progressistes aux conservateurs quelques jours après la création du mouvement politique La République en marche. Ce clivage, en tant que « vrai clivage dans notre pays », aurait eu alors vocation à remplacer le clivage droite/gauche[1]. Cette profession de foi s’est cependant effacée, depuis, chez le président de la République, après avoir contribué à dérégler et affaiblir le clivage droite/gauche. Dans le brouillage des repères politiques antérieurement stabilisés, il apparaît toutefois intéressant d’en saisir certains des principaux enjeux actuels, hors de son éphémère usage macronien, en commençant par rappeler quelques-uns de ses traits historiques. Cela pourrait aider la théorie politique et, au-delà des discussions savantes, des citoyens désorientés à retrouver une boussole dans le brouillard idéologique qui tend à s’épaissir autour de nous.

Aux sources du clivage progressistes/conservateurs

Un pôle dynamique : l’ultraconservatisme à la française

Des hybridations en cours : l’espace confusionniste

La dynamique ultraconservatrice au détriment des idées progressistes, associée au recul du clivage gauche/droite, rend possible le développement d’un espace d’hybridations idéologiques nommé confusionniste. Le confusionnisme renvoie au développement d’interférences entre des postures (comme la critique du « politiquement correct » ou les schémas complotistes) et des thèmes (valorisation du national et dévalorisation du mondial et de l’européen, dénonciation amalgamant la dynamique de droits individuels portée par le libéralisme politique et la domination du marché propre au néolibéralisme économique, effritement de la frontière symbolique avec l’extrême droite, etc.) d’extrême droite, de droite, de gauche modérée, dite républicaine, et de gauche radicale. Dans un contexte d’effritement du clivage gauche/droite et de crise de la gauche, les bricolages confusionnistes bénéficient principalement aux avancées ultraconservatrices.

Un exemple des interférences confusionnistes est donné par les affinités non voulues dans des discours de trois figures intellectuelles de générations et de positionnements politiques diversifiés : l’historien et éditorialiste Jacques Julliard, passé de « la deuxième gauche » à la gauche dite républicaine et de L’Obs à Marianne, l’économiste et philosophe de la gauche radicale Frédéric Lordon, pilier du Monde diplomatique, et l’essayiste québécois ultraconservateur Mathieu Bock-Côté, s’exprimant régulièrement dans Le Figaro. Tous trois vont user de formulations fétichisant la nation contre l’international, dans une vision du national comme enracinement faisant signe du côté du nationalisme d’un Maurice Barrès[2].

Ainsi, au pôle valorisé par Jacques Julliard, on trouve « la nation une et indivisible », « l’identité nationale », l’« héritage », la « filiation » ou « le peuple » comme peuple-nation compact. Au pôle critiqué, il y a le « sans-frontiérisme », « l’immigration », la « communautarisation », la « diversité » ou le métissage[3]. Chez Frédéric Lordon, le pôle implicitement valorisé est notamment occupé par « l’appartenance », « l’identité », « l’homogène », le « national » ou les « inscriptions territoriales », et le pôle dénigré est occupé par « la désaffiliation », « l’hétérogène », « l’internationalisme abstrait » ou « la communauté politique complètement disséminée »[4]. Enfin, pour Mathieu Bock-Côté, le pôle valorisé est celui de « l’appartenance », de « l’identité nationale » ou du peuple-nation homogène, et le pôle dénoncé est celui du « multiculturalisme », de « l’immigration », du « sans-frontiérisme », du « nomade » ou du métissage[5].

Un autre locuteur confusionniste important de la période est Emmanuel Macron, alors que son activation du clivage progressistes/conservateurs a tendu à s’effacer. Le confusionnisme commence à prendre de la place dans les discours du président de la République à partir de décembre 2018, comme une de ses réponses au mouvement des « gilets jaunes ». À rebours de sa campagne pluriculturelle de 2017, Macron oppose ainsi « identité nationale » et « laïcité » à « immigration » le 10 décembre 2018 en annonçant le « grand débat national ». Il poursuit, lors d’une conférence de presse du 25 avril 2019, en tendant à amalgamer « communautarisme » et « islam politique ». Le terme « séparatisme » (emprunté en ce sens culturel à l’essayiste conservateur venant de la gauche Christophe Guilluy) survient, couplé à celui d’« insécurité », devant les députés La République en marche, le 11 février 2020[6]. Dans le cas d’Emmanuel Macron, comme dans celui de plusieurs dérapages conspirationnistes de Jean-Luc Mélenchon, ce sont des jeux tactiques, dans la compétition politicienne et afin de se sortir de difficultés momentanées, qui rendent compte de la participation aux formes rhétoriques confusionnistes.

De la crise du Progrès au rebond progressiste ?

Avec les ébranlements du clivage gauche/droite, la crise de la notion de Progrès constitue un facteur important des succès idéologiques conservateurs. Or, quand le Progrès apparaît de plus en plus incertain, le progressisme bat de l’aile. L’installation dans un chômage de masse depuis la crise de 1973, puis le basculement vers des politiques néolibérales à partir de 1979 (Margaret Thatcher) et 1981 (Ronald Reagan), a contribué à dérégler les attentes d’un avenir meilleur. Sur un autre plan, les questionnements écologistes ont stimulé les doutes quant au futur. Dès 1979, le philosophe Hans Jonas attire l’attention sur la façon dont l’ampleur des risques techno-scientifiques contemporains et des dégâts écologiques nous oblige à revoir nos repères éthiques[7]. Le pilier scientifique et technologique de la croyance dans le Progrès s’en trouve fortement affecté. « L’heuristique de la peur », dont se réclame Jonas, nourrit le pessimisme quant à l’avenir. La prise de conscience publique des changements climatiques a, depuis, davantage alourdi l’atmosphère. Tant les inquiétudes sociales qu’écologistes ont ainsi participé à brouiller l’horizon qui guidait les progressistes.

Par ailleurs, les critiques conservatrices du progressisme ont mis en évidence son mal-traitement du passé et de la tradition, que, depuis les Lumières du xviiie siècle, on a eu tendance à classer trop unilatéralement du côté des rétrogrades « préjugés ». Par exemple, l’historien des idées Pierre-André Taguieff, dans une mise en cause de l’idée d’« émancipation », pointe le risque d’un individu « allégé de toutes les traditions », voire même d’« un rejet absolu du passé »[8]. « Du passé, faisons table rase », lance en ce sens Eugène Pottier dans « L’Internationale », en 1871.

Cela ne veut pas dire que le progressisme ne peut pas rebondir. En tout cas, si l’on suit une remarque étonnante d’une des principales figures de l’école de Francfort, Theodor Adorno, dans Minima moralia, en 1951 : « Une des tâches – non des moindres – devant lesquelles se trouve placée la pensée est de mettre tous les arguments réactionnaires contre la civilisation occidentale au service de l’Aufklärung progressiste[9]. » On peut tirer de cette remarque un appel à prendre au sérieux les arguments conservateurs contre les visions mécaniques et essentialisantes du Progrès (dans leur dévaluation unilatérale des traditions passées comme dans leur rapport pauvrement instrumental aux mondes naturels) afin d’enrichir des Lumières progressistes non manichéennes, réflexives et ouvertes, des Lumières tamisées[10].

Cela peut vouloir dire que, dans l’optique d’un progressisme redéfini, caractériser l’émancipation sous l’angle unilatéral du détachement des préjugés et des servitudes issus du passé, comme dans une version standard des Lumières, apparaît trop simplificateur. S’ébaucherait plutôt une dialectique entre des détachements (des dominations) et des attachements (à des protections sociales et à des espaces naturels). Ainsi la sociologie des institutions de l’État social de Robert Castel a mis en évidence l’importance historique de l’élargissement démocratique des protections sociales (sécurité sociale, systèmes de retraite, etc.) pour garantir un développement des autonomies individuelles[11]. La philosophie politique de la nature de Bruno Latour nous a incités, dans une autre direction convergente, à nous attacher à des êtres naturels nous aidant à mieux vivre[12]. Ce qui n’implique pas d’abandonner les détachements émancipateurs des oppressions, comme tendent à le faire les conservateurs.

Avec Adorno, nous comprenons mieux en quoi il peut y avoir des usages progressistes des questionnements conservateurs. Si les hybridations confusionnistes en cours s’effectuent au profit du conservatisme, la piste adornienne ferait d’autres hybridations un instrument de renouveau du progressisme. Or, quand Bruno Latour, dans l’esquisse d’une politique alternative[13], insiste de manière trop exclusive sur la déconstruction de l’imaginaire des Lumières, plutôt que sur une reproblématisation critique des Lumières, ainsi que sur les attachements (ou sur « une logique de la dépendance », ou encore sur « l’objectif de nouer des liens avec le terrestre »), en oubliant les détachements producteurs d’autonomies individuelles et collectives, il risque d’alimenter des interférences confusionnistes avec l’ultraconservatisme dans le domaine de la pensée écologiste. Il oublie alors un des deux pôles de l’injonction adornienne : « au service de l’Aufklärung progressiste ».

Conclusion

Le clivage moderne entre progressistes et conservateurs émerge au cours des Lumières du xviiie siècle. Il a connu des déplacements à travers les situations et les mouvements de l’histoire. Aujourd’hui, le vent idéologique dominant dans les espaces publics apparaît plutôt conservateur. L’approfondissement de la dynamique ultraconservatrice et de ses facilitateurs confusionnistes pourrait mettre en cause durablement les repères que nous avons hérités des Lumières. Mais d’autres hybridations, au service d’un progressisme reproblématisé cette fois, ne sont pas impossibles. Tout n’est pas encore joué.

* Je remercie la rédaction de la revue Pouvoirs de m’avoir autorisé à publier ces extraits sur mon blog de Mediapart. *

[1]. « Macron : “La gauche aujourd’hui ne me satisfait pas” », Le Monde.fr, 23 avril 2016.

[2]. Cf. La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel, mars 2021, pp. 16-28.

[3]. L’Esprit du peuple, Paris, Robert Laffont, 2017.

[4]. Imperium. Structures et affects des corps politiques, Paris, La Fabrique, 2015.

[5]. L’Empire du politiquement correct. Essai sur la respectabilité, Paris, Cerf, 2019.

[6]. Pour une vue détaillée des déplacements confusionnistes d’Emmanuel Macron, cf. La Grande Confusion, op. cit., p. 117-132.

[7]. Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (1e éd. : 1979), Paris, Cerf, 1990.

[8]. L’Émancipation promise. Exigence forte ou illusion durable ?, Paris, Cerf, 2019, p. 317 et 335.

[9]. Paris, Payot, 1991, p. 179.

[10]. Cf. mon livre La Société de verre. Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002.

[11]. Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, avec Claudine Haroche, Paris, Fayard, 2001.

[12]. Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocraties, Paris, La Découverte, 1999.

[13]. « Face à la crise écologique, nous avons fait exactement ce qu’il ne faut pas faire », entretien à Libération, 14 mai 2020.

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