Découvrir Claudio Magris, entre littérature, philosophie et politique mélancolique

Explorer philosophiquement les questions afférentes au sens de l'existence contemporaine à partir de grands romans de la fin du XIXème et de la première moitié du XXème siècles, aborder les questions politiques vives de l'utopie et du désenchantement à travers la littérature : l'œuvre originale de l'écrivain italien Claudio Magris reste encore largement à découvrir...

Explorer philosophiquement les questions afférentes au sens de l'existence contemporaine à partir de grands romans de la fin du XIXème et de la première moitié du XXème siècles, aborder les questions politiques vives de l'utopie et du désenchantement à travers la littérature : l'œuvre originale de l'écrivain italien Claudio Magris reste encore largement à découvrir...

 

Claudio Magris est né 10 avril 1939 à Trieste, en Italie, au pied des Alpes et au bord de la mer Adriatique, à proximité de la frontière slovène. Universitaire, spécialiste de la littérature européenne et écrivain lui-même, Magris a marqué la littérature avec son ouvrage Danube (1986), traversée entre essai et fiction de la Mitteleuropa. Mais ici seront surtout mis en valeur :

 

1) la politique mélancolique dessinée dans le recueil d'articles Utopie et désenchantement (1ère édition italienne en 1999 ; traduction française chez Gallimard en 2001), s'outillant d'une mélancolie ironique afin de prendre du recul vis-à-vis de l'utopie, sans pour autant abandonner une connexion indispensable avec un horizon utopique, et ainsi sans tomber dans le nihilisme et le scepticisme ;

 

et surtout 2) la philosophie littéraire (ou philosophie à partir de la littérature) qu'il a en quelque sorte (ré-)inventée dans son magistral L'Anneau de Clarisse - Grand style et nihilisme dans la littérature moderne (1ère édition italienne en 1984 ; traduction française à L'Esprit des Péninsules, en 2003) ; il y traite les questions philosophiques classiques du sens et du non-sens, mais dans le cadre socio-historique contemporain (avec donc une portée sociologique) et en travaillant des matériaux littéraires issus de grands romans modernes ; une tentative en général mal perçue en France du point de vue des découpages académiques routiniers entre «littérature», «philosophie» et «sociologie».

 

Deux livres qui pourraient constituer des cadeaux au long cours pour ces fêtes de fin d'année, bien loin de l'écume des «nouveautés» si prisées par la logique médiatique...

 

En guise d'invitation aux explorations philosophiques et politiques de Magris, je mets ici à disposition sur Internet deux courts textes consacrés en 2004 à L'Anneau de Clarisse. J'y ai ajouté quelques références complémentaires (sur Magris, mais aussi sur deux des écrivains ayant servi de supports à ses analyses : Robert Musil et Manès Sperber) disponibles sur internet.

 

 

I - Claudio Magris ou la quête du sens, malgré tout

 

 

Clarisse est le personnage nietzschéen du grand roman inachevé de Robert Musil (1880-1942), L'Homme sans qualités. Ce roman pointe l'éclatement du sens ouvert par la Modernité et qui s'est radicalisé dans ce que d'aucuns appellent aujourd'hui la «post-Modernité». Dans L'Anneau de Clarisse, l'écrivain italien Claudio Magris interroge philosophiquement de grands auteurs de la littérature moderne pour prendre acte de cet éclatement, sans désespérer toutefois de la quête chaotique du sens...

 

Je n'ai découvert L'Anneau de Clarisse de Magris que lors de sa sortie française - passée quelque peu inaperçue dans le flot de bruits médiatiques inutiles - en 2003. Quelques mois auparavant, j'avais publié La société de verre - Pour une éthique de la fragilité (Armand Colin, 2002), où je faisais quelques allusions à un autre livre de Magris, Utopie et désenchantement (trad. franç., Gallimard, 2001 ; 1ère. italienne : 1999).

 

La visée principale de La société de verre était de défricher un sentier entre les philosophies de l'absolu et celles du relatif. C'est justement un des thèmes fondamentaux de L'Anneau de Clarisse, mais en mieux écrit, en allant plus profond dans les méandres de la condition humaine et de manière plus lumineuse. Or cette perle était disponible pour le lecteur italien depuis 1984 ! De quoi prendre une énorme baffe dans mon ego surdimensionné d'auteur. Face à des artistes de la pensée comme Magris, les petits artisans du travail intellectuel comme moi ne peuvent que s'écraser.

 

L'axe des réflexions de Magris est synthétisé de façon limpide dans un passage :

 

«Le héros du roman moderne - et l'individu lui-même, qui en lui se reflète et raconte sa propre histoire - est avant tout le protagoniste d'une scission, qui le sépare de la totalité de la vie et le divise aussi à l'intérieur de lui-même. (...) Plongé dans un conflit entre différentes valeurs et sphères de valeur irréductibles les unes aux autres, le sujet sent qu'il ne peut pas opérer ses choix selon des critères universellement valides, mais il sent aussi qu'il ne peut s'exempter de la recherche des valeurs (...) la crise du sens doit être constatée sans illusions, mais aussi sans l'illusion que cette crise aurait éliminé pour toujours le problème du sens et rendu ainsi aux hommes, libérés de la scission et de la quête, une quiétude béate».

 

Les Occidentaux peuvent de moins en moins se référer aux absolus d'antan, aux totalités à Majuscules (Dieu, mais aussi la Morale, le Progrès, la Raison, le Prolétariat, etc.), pour justifier leurs actes. Mais ils ne sont pas pour autant déchargés de l'inquiétude du sens. Le nihilisme («Rien n'existe») et l'ultra-relativisme («Tout se vaut») ne sont pas très utiles pour aider les individus fragmentés que nous sommes à s'orienter dans un monde incertain.

 

Dans les romans d'Henrik Ibsen, de Robert Walser, de Rainer Maria Rilke, d'Elias Canetti, de Manès Sperber, d'Isaac Bashevis Singer...et de Robert Musil, Magris traque un fil ténu travaillant la Modernité occidentale : entre la perte du sens et sa nostalgie, les tragédies historiques et l'espoir têtu d'un universalisable. Musil trône au milieu de cette galerie de grands écrivains de la fin du XIXème et du XXème siècles, entre Lumières et ombres, rêves et désillusions, utopie et tragique. C'est un philosophe de formation, ce qui n'est pas sans conséquences sur son rapport à la littérature. Il se dessine comme «l'Autrichien passionné avec scepticisme et désenchanté avec lucidité».

 

Pour Magris, la mélancolie de tels arpenteurs de nos malaises apparaît plus tonique que «la nouvelle innocence» post-moderne qui s'installe. Il moque ainsi tous les Baudrillard qui prolifèrent dans l'ébranlement du sens : «On glorifie le simulacre, l'apparence qui ne recouvre aucune vérité et ne renvoie qu'à son propre vide». Des Lumières tamisées ne conviendraient-elles pas mieux à notre spleen ?

 

 

* Á propos de Claudio Magris, L'Anneau de Clarisse - Grand style et nihilisme dans la littérature moderne, traduction française, Paris, L'Esprit des Péninsules, 2003, 592 p. (1ère éd. italienne : 1984)

 

Philippe Corcuff

Paru dans le mensuel Figures, n°2, juin 2004

 

 

II - De la littérature à la politique, entre les illusions de «la totalité» et les séductions relativistes

 

 

Claudio Magris est un écrivain italien encore trop méconnu, auteur d'un essai pénétrant intitulé Utopie et désenchantement (trad. franç., Gallimard, 2001 ; 1ère. italienne : 1999) qui nous invitait, contre les tenants néo-libéraux de «la fin de l'Histoire», à préserver un horizon utopique malgré les désillusions du XXème siècle. Mais un aiguillon utopique qui tienne compte mélancoliquement de ces désillusions, pour ne pas recommencer simplement «comme avant».

 

L'Anneau de Clarisse (l'édition italienne date de 1984) est antérieur à Utopie et désenchantement, mais vient seulement d'être traduit. Clarisse est un personnage nietzschéen du roman inachevé de Robert Musil, L'Homme sans qualités, que Magris prend comme axe d'une triple réflexion littéraire, philosophique et politique sur la crise du sens qui travaille la Modernité occidentale.

 

Cette crise culturelle se présente comme une «crise de la totalité». Or, la catégorie de «totalité» a aussi marqué une série d'analyses «marxistes», via les interprétations les plus hégéliennes de Marx. Cette «totalité» entretenait une double légende :

 

1) le monde et son histoire pouvaient être appréhendés comme fonctionnant tendanciellement à la manière d'un «tout» ;

 

2) ce «tout» pouvait être maîtrisé conceptuellement par la raison humaine.

 

Or, cette double hypothèse s'est fissurée sous les coups de butoir des expériences historiques et des questionnements humains. «Il n'y a plus de sujet unitaire unique qui puisse, en regardant d'en haut, embrasser, sélectionner et unifier le multiple», résume Magris.

 

Mais Magris, prenant acte de la décomposition inéluctable des totalités antérieures (Dieu, puis, dans un cadre laïcisé, la Raison, le Progrès, le sens de l'Histoire ou le communisme vu comme un absolu), ne se laisse pas pour autant aller au relativisme «post-moderne». Il maintient au cœur de sa réflexion «la tension entre nihilisme et plénitude du sens». Les matériaux principaux de ses investigations sont constitués par des romans modernes (ceux de Robert Musil, mais aussi de Robert Walser, Rainer Maria Rilke, Isaac Bashevis Singer ou d'Ivan Gontcharov). Car le roman moderne «est souvent l'histoire d'un individu à la recherche d'un sens qui n'existe pas, c'est l'odyssée d'une déception». Il exprime toutefois ce trouble dans une nostalgie du sens qu'a oubliée la littérature «post-moderne» qui, plus récemment, s'est abandonnée aux jeux des simulacres dans une posture ironique noyant les valeurs dans une indistinction généralisée. Contre l'acceptation de la dispersion et de la dilution du sens propre à une certaine culture contemporaine, Magris s'efforce pourtant de préserver «l'exigence et la quête de ce sens».

 

Pour les militants désireux d'établir un lien plus direct avec leurs interrogations du moment, le chapitre le plus stimulant a pour titre «Un retour de nulle part - La totalité perdue de Manès Sperber», qui traite de l'aventure tragique du communisme à travers la découverte déchirante du totalitarisme stalinien par des révolutionnaires internationalistes issus des communautés juives d'Europe orientale dont fut Sperber (1905-1984). Il en fit la matière d'une trilogie romanesque (Et le buisson devint cendre, trad. franç. Odile Jacob ; 1ères éd. : 1949-1953), puis d'une autobiographie (Ces temps-là, trad. franç. Calmann-Lévy ; 1ères éd. : 1974-1977). Magris montre combien «le drame de ces anciens exilés de la totalité» est éloigné de l'«arrogance futile» des renégats médiatiques du type «nouveaux philosophes».

 

Un grand livre qui pointe des passages entre notre quotidien et des questions philosophiques, entre la philosophie et la littérature, entre le romanesque et la politique. Et qui nous pousse à réfléchir à un autre demain, débarrassé des prétentions à tenir «le tout» dans sa main ou dans sa tête.

 

 

* Á propos de Claudio Magris, L'Anneau de Clarisse - Grand style et nihilisme dans la littérature moderne, traduction française, Paris, L'Esprit des Péninsules, 2003, 592 p. (1ère éd. italienne : 1984)

 

Philippe Corcuff

Paru dans Critique Communiste (revue de la LCR), n°172, printemps 2004

 

 

* Compléments sur Claudio Magris :

 

- Voir sur le blog de La Quinzaine littéraire sous le titre «Rencontre avec Claudio Magris» : la liste des articles parus dans La Quinzaine littéraire entre 1988 et 2003 sur ses livres, ainsi que deux séries de vidéos enregistrées le 17 novembre 2009 : des extraits d'un entretien avec lui et un «Hommage à Claudio Magris» par Maurice Nadeau.

 

- Sur Danube, voir la chronique de Pierre Assouline sur son blog La république des livres : « Danube, une histoire de robinets », 27 avril 2007

 

* Autres compléments :

 

- Sur Robert Musil : voir le philosophe Jean-Pierre Cometti, «Robert Musil et le roman», Fabula LHT (Littérature, histoire, théorie), n°1, 1 février 2006.

 

- Sur Manès Sperber : voir le sociologue Michael Löwy, «La culture juive allemande entre assimilation et catastrophe», dans revue Plurielles, n°9, repris sur Éditions La Brèche numérique.

 

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