Gauche d’émancipation: entre «American Psycho»-Macron et général Boulanger-Mélenchon

Et si un piège était en train de se refermer sur la gauche d’émancipation, entre la macronisation (exportant à droite une partie de la gauche pour bâtir un avenir néolibéral ringardisant les droits sociaux) et la mélenchonisation (réinstaurant la tutelle d’un chef unique dans la nostalgie d’un hier fantasmé) ?

La séquence électorale qui vient de s’achever inscrit les gauches dans une marginalité peut-être durable, facilitée par le piège infernal constitué par la couple antagonique Macron/Mélenchon. Les idéaux d’émancipation, de « sortie de l’homme hors de l’état de tutelle » selon l’expression de Kant en 1784, formulés dans une perspective républicaine au XVIIIe siècle, puis socialiste aux XIXe et XXe siècles, comme la notion associée de gauche pourraient être réduits à l’état de folklore. Les tutelles qui enchaînent sous les apparences du libre choix, qui discriminent et humilient individus et groupes, ne manquent pourtant pas : capitalisme, productivisme ou autres oppressions (sexisme, racisme, étatisme…).

Le brouillard idéologique actuel nous incite à la reconfiguration d’une boussole émancipatrice. Ce qui suppose un effort sérieux de réélaboration intellectuelle sur le moyen terme, qui paraîtra inutile aux tenants d’un raccourci électoraliste.

Car le nez dans le guidon, nous n’avons pas compris depuis l’enlisement social-libéral du Parti socialiste en 1983 – ou l’épuisement de la social-démocratie - et la chute du Mur de Berlin en 1989 – ou la fin des illusions sur « le communisme » - qu’il s’agissait peut-être du défi de l’invention d’une troisième grande politique d’émancipation, après la politique républicaine et la politique socialiste. Nous avons (et j’ai) bricolé à « la refondation de la gauche » avec des organisations usées, de vieilles pratiques et trop de certitudes.

Or, en interaction avec l’extrême droitisation qui demeure vivace tapie dans l’ombre, les deux formes politiques qui surnagent dans la décomposition, la macronisation et la mélenchonisation, pourraient tuer dans l’œuf la possibilité d’une nouvelle politique d’émancipation. Les deux se présentent comme des réponses à l’essoufflement oligarchique de la forme parti, tout en exprimant des régressions par rapport à elle. Des régressions dotées de points communs : un chef crée un mouvement autour de lui, en donnant une logique principalement verticale et césariste à la relation au leader. Exit les fragiles contre-pouvoirs persistant encore dans les partis bureaucratisés ! Sous le marketing de « l’antisystème », de « la rénovation », de « la politique autrement », de « la société civile » et de « la démocratie », une tutelle plus unifiée s’installe.

American Psycho Trailer (French Subtitles) - Bande-annonce © DexM47

Emmanuel Macron pourrait incarner le pendant politique de Patrick Bateman, le jeune golden boy de Wall Street dans le roman de Bret Easton Ellis American Psycho (1991). Sourire éclatant de la réussite financière d’un côté, destruction sauvage de l’autre : la liquidation de la gauche et le massacre à la tronçonneuse du droit du travail et des libertés publiques. Schizophrénie ou arrogance tranquille du dominant persuadé d’être the right man at the right place ? La macronisation est un alien qui s’est développé à gauche pour ensuite la quitter, en la laissant presque exsangue. C’est maintenant un agent de régressions extérieur à la gauche.

Jean-Luc Mélenchon pourrait avoir quelque chose d’un général Boulanger 2.0. La figure charismatique du boulangisme - mouvement de la fin du XIXe siècle qui a mêlé des thèmes de la gauche républicaine et de la droite nationaliste dans une opposition entre « le peuple » et « les élites » - avait aussi au centre de son programme la mise en place d’une Assemblée Constituante. Avec un paradoxe analogue : l’avènement politique du « peuple » devait passer par la fétichisation d’un chef ; paradoxe approfondi chez Mélenchon à cause de sa rhétorique démocratique.

L’alien est ici au cœur de la gauche et prétend même la diriger, jusqu’aux résistances sociales, c’est-à-dire en remplacement implicite des syndicats. Les roulements de tambour franchouillards ne manquent pas, ni quelques accents germanophobes, sans oublier la valorisation militaire d’un groupe parlementaire « discipliné ». « Insoumis » mais « discipliné », bref soumis au berger qui guide son troupeau ! Une tendance forte des discours et des postures de notre Tartarin ès caporalisation consiste dans l’association d’une politique de l’aigreur vis-à-vis de noms propres (de journalistes, de politiciens, d’hommes d’affaires…), ou « dégagisme », et un nostalgisme du « c’était mieux avant ! ». Elle met en forme politiquement des frustrations dans la nostalgie d’un passé fantasmé, pas la reconstitution d’une politique des dignités ordinaires ouverte sur l’avenir. Les électeurs, les sympathisants et les militants de La France Insoumise ne se réduisent pas à cette pente ; des attentes émancipatrices et des pratiques autonomes s’y expriment, mais dans le risque d’être enrayées par cette disposition globale.

affiche-electorale-general-boulanger

Au final, les césarismes macroniste et mélenchoniste pourraient involontairement donner la main au césarisme lepéniste pour 2022. Le premier par sa politique au service des privilégiés, le deuxième par une démarcation insuffisante vis-à-vis des penchants réacs de l’air du temps alimentant le confusionnisme ambiant (fétichisation des « solutions nationales », valorisation du chef, vision fermée de la laïcité ne permettant pas de relever les défis actuels du pluriculturel car en rupture avec l’esprit de tolérance propre à la loi de 1905, notamment).

Une gauche d’émancipation peut-elle être réinventée dans ce contexte ? Certes, les gauches ont rarement été à la hauteur de leurs idéaux :

  • Elles se revendiquaient de l’auto-émancipation propre au verbe pronominal s’émanciper, tout en glissant subrepticement du côté des nouvelles tutelles (avant-gardes révolutionnaires ou parlementarisme) du verbe transitif émanciper par, comme aujourd’hui encore le mélenchonisme sous la forme simplifiée du chef unique.
  • Elles proclamaient une visée internationaliste fréquemment paralysée par des rivalités nationales.
  • Elles ont caractérisé l’émancipation comme tout à la fois individuelle et collective en se laissant cependant dominer par un logiciel collectiviste.

Et des reformulations sont à opérer : il ne s’agit plus seulement de se détacher (des dominations), mais aussi de s’attacher autrement aux mondes naturels menacés. Il faudrait également tenir compte du poids impersonnel des dominations sur nos vies quotidiennes davantage que des têtes largement interchangeables à faire tomber, se réinsérer dans l’horizon internationaliste d’un autre monde possible et, surtout, prendre comme points de départ les initiatives citoyennes, les mouvements sociaux et les expériences alternatives en convergence, dans le souci du contrôle d’une verticalité limitée par des liaisons horizontales.

Ce serait explorer un autre chemin, plus libertaire. Non pas, comme l’écrivait déjà Rosa Luxemburg contre Lénine en 1904, partir « de la discipline imposée par l’Etat capitaliste au prolétariat (après avoir simplement substitué à l’autorité de la bourgeoisie celle d’un Comité central socialiste) », mais travailler à extirper « jusqu’à la dernière racine ces habitudes d’obéissance et de servilité ».

* Version longue d’une tribune parue dans le quotidien Libération daté du 29 juin 2017, sous le titre « Pour une gauche d’émancipation, sans césarismes macroniste et mélenchoniste », http://www.liberation.fr/debats/2017/06/28/pour-une-gauche-d-emancipation-sans-cesarismes-macroniste-et-melenchoniste_1580217

Analyses complémentaires :

« Mélenchon, France insoumise, populisme : questions sur la séquence électorale 2016-2017 et ses implications », par Pierre Rousset, site Europe Solidaire Sans Frontières, 22 juin 2017, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article41361 (texte repris sur Mediapart sur le blog de Jean-Marc B, le 24 juin 2017, https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/240617/melenchon-fi-populisme-questions-sur-la-sequence-electorale-2016-2017)

Pierre Rousset a été un des fondateurs de la Ligue Communiste (1969-1973), puis de la Ligue Communiste Révolutionnaire (1974-2009). Il anime le site Europe Solidaire Sans Frontières et il est membre de la IVe Internationale et du NPA.

 

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