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Billet de blog 1 avr. 2020

Au bar sans clients - 7 -

Bienvenue chez Christian ! L'élagueur en goguette, le retraité ambulancier au bord du comas, le Casanova des dunes en pré-retraite, l'ancienne patronne de PMU en banlieue parisienne, le serveur saisonnier contemplant le fond de son verre, quelques pêcheurs sans navire, quelques danseuses sans cavaliers. Un attelage style Brèves de comptoir.

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Je rêve d'aller boire un p'tit coup chez Christian. M'accouder au bar en faux zinc, bien posé sur l'un des hauts tabourets, faire la bise à la cantonade, regarder le début du journal de 20 heures sur TF1, commander mon petit blanc, faire une partie de fléchettes. On ne se rend pas compte, parfois, comment le rituel de l'apéro au troquet du coin est un moment béni. Sauf en ce moment, évidemment. Ici, à Lacanau-Océan, les cafés, c'est plutôt format immense et long bar, salle de danse, compétitions de surf ou matches de foot qui tournent en boucle sur les grands écrans. Royaume de la fête estivale, le bled se transforme parfois en Ramblas qui ne dorment jamais. Musique à donf' et excès de vitesse de gosiers au programme. Comme j'ai presque passé l'âge de me trémousser sur les dance-floor, je suis plutôt à la recherche du bon vieux rade familial. Coup de chance, j'ai rencontré Christian, dans la rue, un des premiers soirs de mes séjours à Lacanau, il y a un an et demi. Il était environ 22 heures, et avec une copine, on arpentait les rues à la recherche d'un abreuvoir à vin disponible. C'était l'hiver, et à part le grand paquebot à la déco morbide, en bord de plage et qui sert de refuge aux touristes, RAS.

Il est apparu au coin d'une ruelle, lunettes rondes sur des joues qui le sont autant, petit oeil pétillant, sourire presque familier, une dégaine à la Coluche. 30 cm et la salopette en moins, au minimum une taille de pantalon en plus. « Bonsoir Monsieur, on cherche un bar sympa, style petit bar à vin, vous connaîtriez pas par hasard ? » Un doux accent du Nord (ou ch'Nord), nous a répondu. « Un bar à vin ? Ben si, là, c'est chez moi, entrez, ça s'appelle Le bar à vin. » Voici donc Christian. Une déco minimaliste, trois tabourets, une minuscule terrasse, des bouteilles de rouge et blanc qui traînent, de la musique des années 70, quelques autochtones affairés. Bienvenue chez Christian ! Ma copine est de suite entrée en communication avec le drôle d'équipage présent. L'élagueur en goguette, le retraité ambulancier au bord du comas, le Casanova des dunes en pré-retraite, l'ancienne patronne de PMU en banlieue parisienne à la gouaille chantante, le serveur saisonnier contemplant le fond de son verre, quelques pêcheurs sans navire, quelques danseuses sans cavaliers. Un attelage style Brèves de comptoir, une mise en image de la célèbre chanson de Brassens. Je ne me souviens plus très bien de la fin de soirée en réalité. Le lendemain matin, ma copine s'était enfuie. Ma tête résonnait comme un océan en furie. Ma chemise avait enregistré quelques tâches de gros rouge, comme un passeport tamponné en provenance d'outre-tombe. Un lendemain de cuite style Tontons flingueurs ou Un singe en hiver, quoi, eau de vie du ch'Nord bien comprise.

Têtu et plus faignant que fidèle, j'ai donc décidé que chez Christian serait mon port d'attache de l'apéro. Depuis, j'y passe régulièrement. J'y ai rencontré pas mal de monde, vidé pas mal de bouteilles. Pour moi, originaire du Sud-Ouest, enfin le vrai – j'entends déjà les hurlements offusqués et menaces d'excommunication émanant du Médoc et de tout le Bordelais -, celui du bord de la Méditerranée et des pentes des Pyrénées, l'apéro, c'est aussi sacré qu'un dimanche matin à l'église pour soeur Marie-Thérèse. Christian est donc devenu un compagnon de la nuit tombée. Un gars du ch'Nord qui a atterri ici il y a une dizaine d'années pour y passer ses vacances. Après une séparation, il a décidé de rester, et pour s'occuper, d'ouvrir ce petit bar. Bonne idée pour les errants, mauvaise nouvelle pour ses gamma GT. J'y recroise souvent l'élagueur, la dame de Paris, de jeunes couples en virée, toutes sortes de gens qui viennent chercher un peu de ciment social autour d'un ballon de rouge. Les soirées finissent souvent tard, on y danse, on s'y engueule, on y laisse des ardoises rendant fou Christian... Et puis, deux jours après on y repasse, pour payer sa dette et en refaire une nouvelle. Un rituel de tous ces petits troquets de France en somme. Paumés au fin-fond de l'Aveyron, de la Creuse, de la banlieue rouge parisienne ou résonnant de mille musiques chez les champions bretons.

Il existe environ 35 600 cafés et bars en France et chaque année, environ 1 000 d'entre-eux ferment, souvent en milieu rural, contre seulement 600 qui ouvrent. Lancée cet hiver, l'opération « 1 000 cafés » a reçu le soutien du gouvernement, via l'Agenda rural. Une série de 200 mesures a été lancée après le Grand débat national du printemps par l'exécutif pour revitaliser les campagnes. L'association à l'initiative de cette démarche, SOS, a rassemblé entre 150 et 200 millions d'euros pour investir dans le programme. Car souvent, vers 19 heures, en cette période de claustration imposée, je me demande où sont l'élagueur, la dame du PMU, le retraité, le touriste de passage, les danseuses. Devant leur télé, à regarder les mauvaises nouvelles du soir ? Dans leurs cabanes des pins, à siphonner en douce leur apéro solitaire ? M. Macron, s'il vous plaît, prenez d'urgence un décret pour autoriser Christian à réouvrir. De toutes façons, on n'entre pas à plus de dix chez lui. Et ses nectars feraient fuir une armée de virus. Vraiment, c'est d'utilité publique.
A la tienne Christian. Et à demain, si Covid le veut bien.

Georges Brassens - Le Bistrot © Norbert Lub

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