Le grand réveil - 9 -

Selon plusieurs études, les cétacés, pour s'endormir, mettraient au ralenti une partie de leur cerveau. L'ours, lui, se plonge dans un rêve éveillé. Une sorte d'apnée confinée quoi, et les neurones au ralenti. Ça ne vous rappelle personne ?

Il y en a un qui n'a pas attendu qu'on lui signe son attestation pour sortir de son sommeil, tanière ou confinement. A croire qu'il nous nargue un peu. Dimanche soir était programmé le film l'Ours de Jean-Jacques Annaud. Une sorte de conte sauvage datant de 1988 qui met en scène un bon gros grizzli poursuivi par deux chasseurs de peau. A la fin, c'est l'animal qui gagne, mais pour tout dire, la poursuite est assez improbable, violente et manichéenne. Bien plus pacifiques sont les images qu'a publiées, le même jour, un jeune photographe pyrénéen. Le matin-même, il a eu la chance assez rare d'observer l'animal se baladant sur les crêtes enneigées du côté de la vallée d'Aure. Une sombre silhouette, qui, au loin, semble respirer à pleins poumons les grands airs d'altitude. Sort-il tout droit de son sommeil hivernal ? Dans le journal Sud-Ouest, on apprend que « les conditions météorologiques atypiques de cet hiver ont favorisé la sortie de certains ours, à la recherche de nourriture durant les périodes sans neige et de redoux. C’est ainsi que dans les Pyrénées-Atlantiques, nous avons relevé des traces d’ours les 14 janvier, le 7 février et le 27 février dans les hautes vallées d’Aspe et d’Ossau, pouvant correspondre à un ou deux mâles adultes de grande taille (Taille Néré ou Rodri). L’un de ces ours a fréquenté un secteur où il recherchait des cadavres d’ongulés, comme il l’avait déjà fait précédemment », explique le Fiep (Fonds d’intervention éco-pastoral ). Selon l’équipe ours de l'Office français de la biodivesité (OFB - ex ONCFS), c’est à la mi-mars que plusieurs ours ont bougé et sont sortis de leur semi-sommeil simultanément dans les Pyrénées-Atlantiques. Sorita a quitté sa tanière, sans progéniture et a commencé à se déplacer en vallée d’Aspe. Un ours de taille adulte mâle a circulé à Laruns entre le 16 et le 17 mars.

Photo Nathan Birrien Photo Nathan Birrien

Durant sa période d'hibernation, l'animal s'autorise donc quelques escapades. Il y a deux ans, j'avais eu la chance de suivre pendant deux jours "Monsieur ours", Jean-Jacques Camarra, un véritable passionné qui passe sa vie à 2500 mètres d'altitude et cherche depuis trente ans dans le monde entier des traces de la bête. Il m'expliquait qu'au cours d'un processus biologique quasiment unique dans le monde animal, l'ours fait baisser son rythme cardiaque et sa température corporelle, ne s'alimente pas, n'urine pas et recycle en interne, mais il reste conscient. Une sorte de « dormeur éveillé » comme aimeraient le décrire les poètes surréalistes. Un sommeil hivernal comme un mammifère marin en plongée, une « méditation » dictée par les hormones. Pour cela, il se réfugie dans une tanière. « Il y en a de deux types, explique Jean-Jacques Camarra : soit des grottes existantes, à flanc de colline, soit creusées comme un terrier au bout d'un tunnel de trois mètres environ ». Là, l'ours confectionne un tapis de végétaux (myrtilles, bruyère, branches diverses) d'environ 50 cm de diamètre et un mètre d'épaisseur. C'est aussi pour les femelles, après s'être repues à l'automne, de mettre bas. Elles allaitent alors à partir du mois de février, d'un lait hyperchargé en protéines. Au printemps, avec la luminosité qui augmente, ainsi que les températures, et que le garde à manger naturel s'est reconstitué, tout ce beau monde peut repartir gambader dans les montagnes. Rien d'étonnant donc, que l'on trouve des traces de son passage, souvent dans la neige, et que comme le photographe chanceux, on puisse les observer en ce moment.

Le phénomène n'est pas unique dans le monde animal. Beaucoup d'espèces hibernent pour échapper au froid et au manque de nourriture. Les marmottes, pour les plus connues, les loirs, les hérissons et même les tortues - bien équipées pour - ralentissent les battements de cœur ainsi que la fréquence respiratoire, utilisent des réserves de graisse. Certains insectes, comme les coccinelles, vont se réfugier dans des fissures, sous des pierres ou des écorces. Cependant ces insectes n'hibernent pas mais arrêtent complètement de se développer, c'est ce qu'on appelle la diapause. Quant aux baleines et autres dauphins qui croisent peut-être en ce moment au large de Lacanau, on sait que leur vie ne s'interrompt pas en hiver. A cette période, ils passent plutôt leurs journées à voyager vers des eaux plus chaudes. Pas de repos hivernal, donc. Mais une façon bien particulière de roupiller dans l'eau. Selon plusieurs études, les cétacés, pour s'endormir, mettraient au ralenti une partie de leur cerveau. Une sorte d'apnée confinée quoi, et les neurones au ralenti. Ça ne vous rappelle personne ?

A demain, si Covid le veut bien.

Etienne Daho - Le grand sommeil (Clip officiel) © Dahofficial

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