Hommes à planches et femmes à chiens - 2 -

Journal du bord... Celui de l'océan, des territoires et gens isolés, des plages vides, des Parisiens qui arrivent et du précipice qui approche. Un paradis artificiel en temps de crise.

Comme dans tout bon drame, ou mauvaise comédie, il faut planter le décor et mettre en scène les personnages. Je suis arrivé à Lacanau en réalité à l'hiver 2018. Pour un premier séjour. Je revenais de deux longs mois passés au Sénégal, pour les besoins d'un bouquin donc, et pour un sujet déjà très délicat. Pour tout dire, je m'en lavais déjà les mains de la vie sociale. Les bords de l'océan, peu de monde à côtoyer, ça m'allait très bien. Ceux qui reviennent d'un long voyage dans des contrées lointaines savent bien qu'il est très difficile de se réaclimater, pour mille raisons. Bref, je me suis donc mis en position recroquevillée, mais je suis tout de même allé traîner mes guêtres dans les rues déjà vides et saisies par l'hiver. L'oeil aiguisé par mon regard d'entomologiste amateur, j'ai tout de suite remarqué deux espèces endémiques dominantes : les hommes à planches et les femmes à chiens. Je m'explique. Lacanau, c'est le paradis du surf. A toutes saisons, on croise donc en bord de plages le barbu averti ou profane, qui vient taquiner les vagues légendaires. Pour ce qui est des femmes à chiens, et bien on les croise en masse sur les longs sentiers qui longent le littoral. Une sorte de sous-espèce. Un mix, en quelque sorte, entre la grande bourgeoise qui déambule sur la croisette de Biarritz et la mamie qui balade son chien-chien, matins et soirs dans tout village de France. De l'Affenpinscher au Yorkshire terrier, en passant par le Chihuahua et le Jack Russell, sans oublier le caniche et ses lointains cousins bâtards, j'en ai découvert, en quelques jours, des races de canidés. La tête haute, le regard caché par des lunettes fumées, la démarche assurée, ces dames sont une des seules attractions quotidiennes. Une sorte de ballet coloré, bien rodé, ponctué de quelques aboiements et arrêts pipi. Si vous connaissez le photographe anglais Martin Parr, et bien, comment dire...ses photos valent mieux que mes mots.  Je croise encore et régulièrement chaque jour ces dames à chiens. Un p'tit bonjour, un regard croisé. Elles sont dans leur monde. Le temps de la répétition hivernale étant passé au confinement généralisé, chacun fait selon ses besoins. Ou ceux de son chien.

 © Martin Parr © Martin Parr

 Je l'avoue, je ne suis jamais monté sur les planches. Ni celles d'une scène théâtre, encore moins sur ce drôle de truc effilé qui saute sur les vagues. Le surfeur, donc, seconde espèce dominante des lieux.  Comment dire ? La principale caractéristique, c'est bien entendu la combinaison noire. Qui fait de cette espèce d'aventurier du littoral, une sorte d'armée qui part à l'assaut, en vagues désordonnées, de sensations fortes. Au début, cela ressemble à un troupeau d'otaries qui croise au loin, bringuebalé par les flots. Et puis l'animal monte sur sa planche, avec plus ou moins de succès, et tente de tenir l'équilibre, bras écartés et genoux en flexion, avec là aussi, plus ou moins de temps de réussite. Quand ils arrivent sur la plage, après des dizaines d'allers-retours, on découvre donc le visage du héros. Et là, déception. Ils sont tous pareils, ou presque. Je ne parle pas de la jolie blonde à la peau bronzée et à la chevelure qui flotte au vent. Des barbus. Tous, ou presque. A croire que la pilosité se shoote aux embruns. J'ai donc essayé, à plusieurs reprises, d'entrer en contact, le soir au coin d'un mojito, avec ces équilibristes aux muscles saillants. Peine perdue. Je n'ai eu affaire qu'à des yeux vitreux, des silences interminables, des « demain, la marée est tôt, je fume un joint et je rentre. » Bon, tant pis. Moi qui, en bon stoïcien, me prend souvent pour Diogène et son « Je cherche un homme », brandissant ma lanterne allumée en plein jour que j' approche du visage des passants, à la recherche des hommes bon, sage et vrai, j'ai eu ma réponse. Le surfeur, en bon stoïcien lui aussi, ne recherche que la vague, l'attente, la contemplation. « Un rapport stoïque au monde dont les événements ne dépendent pas de nous, comme les vagues. Des visions organiques, l'intuition primitive qui se joue dans l'eau, immergée des heures durant dans les éléments » nous dit la philosophe Sigolène Vinson.

Ah, au fait, aujourd'hui, je n'ai parlé qu'à une seule personne. Mais dit bonjour de loin à au moins trois ou quatre, dont deux dames à chien et un surfeur frustré, les plages étant interdites. La patron du tabac donc, m'a lui-même avoué qu'il n'avait eu qu'un seul client en une heure, dépité derrière son comptoir et sa grande bâche plastique transparente. Il m'aime bien je crois. Il m'a même dit « revenez hein, à demain. » Ah, oui, je reviendrai. Au fait, il s'appelle Mr Milord. Avouez que Milord qui vous dit « venez ». On marche vraiment sur la tête en ce moment.

A demain, si Covid le veut bien.

Edith Piaf - Milord © winkytwinky CLASSICAL MUSIC

 

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