Le bonheur est dans la mare - 13 -

Hier soir, sur les rives de Lacanau-Océan, il y a eu un drôle de concert, qui a commencé vers 20 heures et a duré quasiment toute la nuit. J'ai d'abord pensé à ces sortes de concerts improvisés organisés sur les balcons de France, mais comme, ici, il n'y a quasiment pas âme qui vive, cela m'étonnait beaucoup.

Hier soir, sur les rives de Lacanau-Océan, il y a eu un drôle de concert, qui a commencé vers 20 heures et a duré quasiment toute la nuit. J'ai d'abord pensé à ces sortes de concerts improvisés organisés sur les balcons de France, mais comme, ici, il n'y a quasiment pas âme qui vive, cela m'étonnait beaucoup. Il se trouve qu'au pied des grandes barres d'immeubles qui défient l'océan, juste derrière les longs cordons de dunes, on peut habituellement se balader dans des sortes de cuvettes, construites là pour que les gamins puissent jouer à la baballe, ou glisser sur leurs planches de skate. Des dunes de pavés en quelque sorte. Avec les orages récurrents, elles se remplissent parfois et forment des sortes de mares artificielles et éphémères, végétation spécifique comprise. C'est de là que provenait la zizique. Une chorale anarchique, ininterrompue. Le chant des grenouilles porté par son orchestre déchaîné. En cette période d'éveil de la nature, monsieur et madame batracien copulent, c'est de saison. Et la rainette femelle est exigeante. Monsieur rainette dépense beaucoup d’énergie pour faire du bruit car « pas de belles plumes pour faire la roue, pas de décapotable pour frimer, pas de cris rauques du cerf, il ne possède que son organe vocal pour séduire. D’où le tintamarre de la mare » explique un spécialiste de la drague printanière des mares, marais et étangs, là où les futurs couples se sentent bien, et à l'abri, pour fonder leur petite famille. N'en déplaise aux voisins réveillés, mais eux aussi charmés, par cette chorale nocturne. Il faut dire que dame grenouille s’oriente plus volontiers vers un mâle à voix grave - tiens donc -, qui est souvent aussi plus gros. Elle est aussi attirée par ceux qui chantent sur une cadence rapide, coassent à un rythme soutenu et montrent qu’ils sont capables de fournir un bel effort. Certains peuvent monter jusqu’à cent décibels et 30 000 coassements par nuit. Que d'efforts pour séduire sa belle, qui, gonflée d’œufs prêts à être fertilisés, choisit son cavalier et donne naissance dès le lendemain à une armée de têtards. Dès le lendemain matin, en effet, la mare grouille de centaines de sortes de spermatozoïdes excités et tout noir, zigzaguant dans la cuvette. Spectacle garanti.

maxstockfr058214-4440487

 Pays de l'océan et des immenses plages, la région offre aussi une multitude de lacs, mares, étangs, petites retenues d''eau. La formation de la dune littorale, il y a environ 3000 ans, en freinant l'écoulement d'anciens cours d'eau vers l'océan, a favorisé l'apparition de ces véritables réservoirs et biotopes grouillant de vie. Chaque mare abrite un écosystème propre. Non loin de Lacanau, on accède par un chemin forestier à l'étang du Cousseau. Environ 800 hectares de réserve naturelle, un refuge pour de nombreuses espèces animales et végétales. Autour, des pins maritimes, chênes verts et pédonculés, arbousiers, fougères, ajoncs, genêts et bruyères. Dans les zones humides, des osmondes royales, des iris, des pilulaires, de la drosera, la myrte des marais ou évidemment les nénuphars. 200 espèces d'oiseaux, observables au printemps et à l'automne, viennent nicher ou hiverner tels que des canards, grues cendrées et bécassines. Là aussi, les amphibiens comme la grenouille de Pérez, le crapaud des joncs et deux espèces de rainettes, viennent répéter leurs gammes en toute quiètude. Même la loutre d'Europe trouve dans la réserve protégée du Cousseau le calme et la nourriture nécessaires pour élever ses petits.

Alors, l'autre soir, en quittant ébloui le concert gratos à ciel ouvert, j'ai un peu oublié le bruit des vagues, l'odeur du sel et des embruns. Je me

walden-thoreau
 suis imaginé dans les grands espaces américains, au milieu d'une forêt sauvage. Un peu comme Henry David Thoreau qui, en 1845, s'installe pour deux ans dans une petite cabane construire au bord de l'étang de Walden (Walden Pond), non loin de ses amis et de sa famille qui résidaient à Concord, dans le Massachusetts. Walden ou la vie dans les bois est aujourd'hui une œuvre phare de la littérature américaine et l'ouvrage fondateur du genre littéraire du nature writing. La pensée écologiste moderne voit dans Walden le roman du retour à la nature et de la conscience environnementale.

Il écrit : « Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n'affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu'elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n'avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n'était pas la vie, la vie nous est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s'il n'était tout à fait nécessaire. Ce qu'il me fallait, c'était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie. »
Je n'ai pas, bien évidement, arraché les pattes des pauvres grenouilles pour sucer la moelle charnue de leurs cuisses. Mais ce soir, peut-être, j'irai m'asseoir aux abords de la mare de béton. Pour regarder le ciel cette fois-ci. Dans la nuit, on nous annonce et conseille de regarder au Nord-Est, en direction de la constellation de la Lyre. Si le ciel est dégagé, on pourra observer une pluie d'étoiles filantes, appelées les Lyrides, plus de vingt par heure. Ça a du bon, le confinement, non ?

A demain, si Covid le veut bien.

Sous la glace © École des Nouvelles Images

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.