Philippe Gagnebet
Journal du bord
Abonné·e de Mediapart

303 Billets

1 Éditions

Billet de blog 22 avr. 2020

Le bonheur est dans la mare - 13 -

Hier soir, sur les rives de Lacanau-Océan, il y a eu un drôle de concert, qui a commencé vers 20 heures et a duré quasiment toute la nuit. J'ai d'abord pensé à ces sortes de concerts improvisés organisés sur les balcons de France, mais comme, ici, il n'y a quasiment pas âme qui vive, cela m'étonnait beaucoup.

Philippe Gagnebet
Journal du bord
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Hier soir, sur les rives de Lacanau-Océan, il y a eu un drôle de concert, qui a commencé vers 20 heures et a duré quasiment toute la nuit. J'ai d'abord pensé à ces sortes de concerts improvisés organisés sur les balcons de France, mais comme, ici, il n'y a quasiment pas âme qui vive, cela m'étonnait beaucoup. Il se trouve qu'au pied des grandes barres d'immeubles qui défient l'océan, juste derrière les longs cordons de dunes, on peut habituellement se balader dans des sortes de cuvettes, construites là pour que les gamins puissent jouer à la baballe, ou glisser sur leurs planches de skate. Des dunes de pavés en quelque sorte. Avec les orages récurrents, elles se remplissent parfois et forment des sortes de mares artificielles et éphémères, végétation spécifique comprise. C'est de là que provenait la zizique. Une chorale anarchique, ininterrompue. Le chant des grenouilles porté par son orchestre déchaîné. En cette période d'éveil de la nature, monsieur et madame batracien copulent, c'est de saison. Et la rainette femelle est exigeante. Monsieur rainette dépense beaucoup d’énergie pour faire du bruit car « pas de belles plumes pour faire la roue, pas de décapotable pour frimer, pas de cris rauques du cerf, il ne possède que son organe vocal pour séduire. D’où le tintamarre de la mare » explique un spécialiste de la drague printanière des mares, marais et étangs, là où les futurs couples se sentent bien, et à l'abri, pour fonder leur petite famille. N'en déplaise aux voisins réveillés, mais eux aussi charmés, par cette chorale nocturne. Il faut dire que dame grenouille s’oriente plus volontiers vers un mâle à voix grave - tiens donc -, qui est souvent aussi plus gros. Elle est aussi attirée par ceux qui chantent sur une cadence rapide, coassent à un rythme soutenu et montrent qu’ils sont capables de fournir un bel effort. Certains peuvent monter jusqu’à cent décibels et 30 000 coassements par nuit. Que d'efforts pour séduire sa belle, qui, gonflée d’œufs prêts à être fertilisés, choisit son cavalier et donne naissance dès le lendemain à une armée de têtards. Dès le lendemain matin, en effet, la mare grouille de centaines de sortes de spermatozoïdes excités et tout noir, zigzaguant dans la cuvette. Spectacle garanti.

 Pays de l'océan et des immenses plages, la région offre aussi une multitude de lacs, mares, étangs, petites retenues d''eau. La formation de la dune littorale, il y a environ 3000 ans, en freinant l'écoulement d'anciens cours d'eau vers l'océan, a favorisé l'apparition de ces véritables réservoirs et biotopes grouillant de vie. Chaque mare abrite un écosystème propre. Non loin de Lacanau, on accède par un chemin forestier à l'étang du Cousseau. Environ 800 hectares de réserve naturelle, un refuge pour de nombreuses espèces animales et végétales. Autour, des pins maritimes, chênes verts et pédonculés, arbousiers, fougères, ajoncs, genêts et bruyères. Dans les zones humides, des osmondes royales, des iris, des pilulaires, de la drosera, la myrte des marais ou évidemment les nénuphars. 200 espèces d'oiseaux, observables au printemps et à l'automne, viennent nicher ou hiverner tels que des canards, grues cendrées et bécassines. Là aussi, les amphibiens comme la grenouille de Pérez, le crapaud des joncs et deux espèces de rainettes, viennent répéter leurs gammes en toute quiètude. Même la loutre d'Europe trouve dans la réserve protégée du Cousseau le calme et la nourriture nécessaires pour élever ses petits.

Alors, l'autre soir, en quittant ébloui le concert gratos à ciel ouvert, j'ai un peu oublié le bruit des vagues, l'odeur du sel et des embruns. Je me

suis imaginé dans les grands espaces américains, au milieu d'une forêt sauvage. Un peu comme Henry David Thoreau qui, en 1845, s'installe pour deux ans dans une petite cabane construire au bord de l'étang de Walden (Walden Pond), non loin de ses amis et de sa famille qui résidaient à Concord, dans le Massachusetts. Walden ou la vie dans les bois est aujourd'hui une œuvre phare de la littérature américaine et l'ouvrage fondateur du genre littéraire du nature writing. La pensée écologiste moderne voit dans Walden le roman du retour à la nature et de la conscience environnementale.

Il écrit : « Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n'affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu'elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n'avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n'était pas la vie, la vie nous est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s'il n'était tout à fait nécessaire. Ce qu'il me fallait, c'était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie. »
Je n'ai pas, bien évidement, arraché les pattes des pauvres grenouilles pour sucer la moelle charnue de leurs cuisses. Mais ce soir, peut-être, j'irai m'asseoir aux abords de la mare de béton. Pour regarder le ciel cette fois-ci. Dans la nuit, on nous annonce et conseille de regarder au Nord-Est, en direction de la constellation de la Lyre. Si le ciel est dégagé, on pourra observer une pluie d'étoiles filantes, appelées les Lyrides, plus de vingt par heure. Ça a du bon, le confinement, non ?

A demain, si Covid le veut bien.

Sous la glace © École des Nouvelles Images

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Écologie politique : ce qui a changé en 2022
Les élections nationales ont mis à l’épreuve la stratégie d’autonomie des écologistes vis-à-vis de la « vieille gauche ». Quel dispositif pour la bifurcation écologique, comment convaincre l'électorat : un débat entre David Cormand, Maxime Combes et Claire Lejeune.  
par Mathieu Dejean et Fabien Escalona
Journal — Politique
Personnel et notes de frais : les dossiers de la députée macroniste Claire Pitollat
Dix-neuf collaborateurs en cinq ans, des accusations de harcèlement et des dépenses personnelles facturées à l’Assemblée : le mandat de la députée du sud de Marseille, candidate à sa réélection, n’a pas été sans accrocs. Notre partenaire Marsactu a mené l’enquête.
par Jean-Marie Leforestier et Violette Artaud (Marsactu)
Journal
En France, le difficile chemin de l’afroféminisme
Dans les années 2010, le mouvement afroféministe, destiné aux femmes noires, a connu en France un certain engouement. Il a même réussi à imposer certaines notions dans les débats militants, mais il peine à se constituer comme un courant à part entière.
par Christelle Murhula
Journal
Orange : la journée des coups fourrés
Redoutant une assemblée générale plus problématique que prévu, la direction du groupe a fait pression sur l’actionnariat salarié pour qu’il revienne sur son refus de changement de statuts, afin de faire front commun pour imposer la présidence de Jacques Aschenbroich. Au mépris de toutes les règles de gouvernance et avec l’appui, comme chez Engie, de la CFDT.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet d’édition
Pour une alimentation simple et saine sans agro-industrie
Depuis plusieurs décennies, les industries agro-alimentaires devenues des multinationales qui se placent au-dessus des lois de chaque gouvernement, n’ont eu de cesse pour vendre leurs produits de lancer des campagnes de communication aux mensonges décomplexés au plus grand mépris de la santé et du bien-être de leurs consommateurs.
par Cédric Lépine
Billet de blog
L'effondrement de l'écologie de marché
Pourquoi ce hiatus entre la prise de conscience (trop lente mais réelle tout de même) de la nécessité d’une transformation écologique du modèle productif et consumériste et la perte de vitesse de l’écologie politique façon EELV ?
par jmharribey
Billet de blog
Reculer les limites écologiques de la croissance…ou celles du déni ?
« À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». L' Atécopol et Enseignant·es pour la planète analysent ce sujet du bac SES, qui montre l’inadéquation de l’enseignement des crises environnementales, et les biais de programmes empêchant de penser la sobriété et la sortie d’un modèle croissantiste et productiviste.
par Atelier d'Ecologie Politique de Toulouse
Billet de blog
Marche contre Monsanto-Bayer : face au système agrochimique, cultivons un autre monde !
« Un autre monde est possible, et il est déjà en germe. » Afin de continuer le combat contre les multinationales de l’agrochimie « qui empoisonnent nos terres et nos corps », un ensemble d'activistes et d'associations appellent à une dixième marche contre Monsanto le samedi 21 mai 2022, « déterminé·es à promouvoir un autre modèle agricole et alimentaire, écologique, respectueux du vivant et juste socialement pour les paysan·nes et l'ensemble de la population ». 
par Les invités de Mediapart