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Billet de blog 24 avr. 2020

L'Atlantique, l'autre route des migrants mineurs

[Archive] Quelle est la situation aujourd'hui des migrants mineurs ? Où sont ces gamins errants ? Quelle est leur situation dans les foyers confinés, dans les familles d'accueil, dans les squats ? Chaque jour, face à l'océan, sur ce cordon aquatique qui nous relie à l'Afrique, je m'attends à tout moment à voir débarquer une pirogue de fortune.

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Me voici donc comme chaque jour, pendant ma "perme" de une heure, à scruter l'horizon et compter les vagues. A gérer mon mal de côtes, observer les lentes révérences des marées. L'écume des jours confinés en quelque sorte. En fait, je suis venu m'installer ici à Lacanau-Océan, dans ce Monde au bout du monde pour citer Sepulveda, pour tenter humblement comme lui de raconter une sale histoire. Celle des ces jeunes migrants, tous mineurs, qui quittent l'Afrique de l'Ouest pour rejoindre leur Eldorado à eux, l'Europe. Le tout donnera lieu à la publication d' un livre qui devait sortir en septembre dans la belle collection des Editions du Rouergue, La brune. Crise mondiale oblige, le livre attendra que la planète guérisse un peu. Tout a commencé fin 2017 à Toulouse. Dans des reportages publiés dans Le Monde et dans VSD, j'ai découvert l'ampleur incroyable du phénomène : depuis une dizaine d'années, des milliers de jeunes d'Afrique de l'Ouest tentent par tous les moyens de rejoindre l'Europe, et donc la France. Depuis, je me suis rendu plusieurs fois au Sénégal, pays que j'aime à la folie, pour essayer de comprendre les raisons de ces départs, dans ce pays considéré comme stable, en pleine croissance, en pleine évolution, et en paix. Le sujet a valu l'an dernier à la réalisatrice du film Atlantique, Mapi Diop, une Palme d'or et le Prix du scénario au Festival de Cannes. Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers d’un chantier, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, qui laisse derrière lui celle qu'il aime, Ada, promise à un autre homme. Quelques jours après le départ en mer des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage d’Ada et de mystérieuses fièvres s'emparent des filles du quartier. Issa, jeune policier, débute une enquête, loin de se douter que les esprits des noyés sont revenus. J'ai réalisé plusieurs reportages et enquêtes sur ces thèmes, dont certaines ont été publiées dans la revue bordelaise Far Ouest.

Au début de ce siècle, au Sénégal, dans un contexte socio-économique creusant les inégalités, un exode rural massif, les guerres éclatant dans les pays voisins, une démographie galopante, la course aux réseaux sociaux et à un nouvel Eldorado virtuel, et bien d'autres raisons, le phénomène a débuté. On connait les images terribles de ces bateaux de fortune qui tentent de traverser la Méditerranée, chargés de dizaines de candidats à l'exil. On connait beaucoup moins « l' autre route » de l 'exode. Sur les grandes pirogues de pêcheurs en bois, décorées comme des sapins de Noël, ils sont des milliers, depuis, à tenter de rejoindre l'Europe, via les Canaries, lors de voyages qui longent la côte atlantique, au large de la Mauritanie et du Maroc. Un périple de cinq à huit jours, entassés comme du bétail, ils sont parfois une centaine à bord, balancés par la fureur de l'océan, bringuebalés dans les courants, avec quelques réserves d'eau potable et à manger, le ventre vide, le coeur accroché à des espoirs de jours meilleurs. Un pilote, un navigateur et un « responsable » des passagers, pour éviter conflits, bagarres ou autres, composent l'équipage. Un voyage inédit pour la plupart, qui n'ont jamais vu la mer ni navigué une seule fois de leur vie. Le phénomène a été raconté en 2012 dans un film du réalisateur sénégalais Moussa Touré. « La pirogue »  qui décrit les préparatifs du départ dans un village de la région du Sine Saloum, au sud de la petite-côte et de Dakar, puis nous fait embarquer avec les naufragés volontaires. 

Village de Ngor - Dakar DR Philippe Gagnebet

A Dakar, la mer est montée régulièrement depuis des années. A marée haute, elle vient lécher le pied des habitations et Pape, un chef de village de pêcheurs, s'installe désormais sur une sorte de promontoire bâti à coups de remblais. C'est là qu'on écaille les poisson, qu’on assomme les poulpes, qu'on tue le temps. « Ici, ça va, les départs ont quasiment cessé, on a su faire comprendre aux jeunes que c'était de la folie, explique Pape. Mais des pirogues partent encore, surtout au Nord à Saint-Louis, là-bas c'est vraiment la catastrophe », poursuit-il. Au Sud, en Casamance, région verte et boisée, ce sont les Chinois qui tentent de construire une immense usine, destinée à faire de la farine animale à partir des poissons pêchés ... cela pour nourrir le bétail aux quatre coins du monde. La moitié de la population crève la dalle et on lui enlève son poisson pour goinfrer les vaches du Nord. Les asiatiques exportent aussi en masse le bois de vène, ou palissandre, très prisé chez eux, ce qui a pour conséquence une déforestation intensive, et là encore un exode rural multiplié. On en regretterait presque l'époque de la FrançAfrique. Autres temps, autres pillages.
Au Nord du pays, à Saint-Louis, jadis abritée par une péninsule de 30 km de long, appelée la Langue de Barbarie, l’ancienne cité coloniale française subit depuis 15 ans les assauts de l’Atlantique, qui s’engouffre à l’embouchure du fleuve Sénégal. Des villages entiers sont détruits et des populations déplacées, malgré la construction d’une immense digue.

Saint-Louis DR Philippe Gagnebet

En France, et non loin d'ici, les choses se sont réellement accélérées à l'été 2018. En plein centre de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), autour de la gare routière, leur nombre a grandi, petit à petit, puis subitement, déversés sur les parking alentour par les bus « Macron » en provenance d'Espagne. Les routes de la Libye et de l’Italie étant coupées, de plus en plus de migrants arrivent en Europe via le Maroc et l’Espagne. La plupart sont évidemment originaires d'Afrique de l'Ouest, principalement de Guinée Conakry, du Mali ou de Côte d'Ivoire et ont transité par le Sénégal ou le Niger. Certains remontent ensuite par le Pays Basque. En deux mois, 2500 réfugiés ont transité par un centre d’accueil ouvert dans l'urgence à Bayonne. La démarche, d’abord spontanée du monde associatif, a ensuite bénéficié du soutien de la mairie par l'intermédiaire du premier édile Jean-René Etchegaray.
 A Bordeaux, il suffit de passer devant la gare routière en bord de Garonne pour « les » apercevoir, en petits groupes, dormant sur un banc ou attendant le prochain départ. Le département est le premier de France, en nombre, à avoir accueilli en 2018 tant de ces jeunes. Ils étaient 300 en 2016, plus du double en plus deux ans après, et encore ces chiffres ne concernent que ceux qui sont repérés. Le SAEMNA (Service d’accueil et d’évaluation des mineurs non accompagnés) assure cette mission, sous l'égide du conseil départemental. Le jeune accueilli, souvent orienté par le milieu associatif, tombe d’office sous l’escarcelle des services de la protection de l’enfance (ASE), et il peut se passer entre 2 et 6 mois avant que l’enquête sociale et administrative considère que le jeune est mineur ou non. En France, pour déterminer leur âge, on pratique encore le test osseux, et sa marge d'erreur de parfois trois ans... Il est ensuite mis à l’abri, puis placé, si il reste des places en foyers. Comme partout, élus et administrations ont été dépassés. « Oui, on a été pris de court, avoue Emmanuelle Ajon, vice-présidente de l'assemblée départementale en charge de la protection de l' enfance. Mais aujourd'hui, l'accueil de ces jeunes c'est LA priorité du département. Pour nous, ce sont des jeunes comme les autres, notre devoir est de bien les accueillir et surtout de les accompagner dans leur nouvelle vie ». Sur 4700 jeunes suivis en 2017, on dénombrait 529 mineurs non accompagnés, dont 60 % originaires d’Afrique subsaharienne, pour des budgets qui sont passés de 220 millions d'euros en 2018, puis 250 en 2019, contre 195 en 2016 pour l'aide sociale à l'enfance en général.
Quelle est la situation aujourd'hui ? Où sont ces gamins errants ? Quelle est leur situation dans les foyers confinés, dans les familles d'accueil, dans les squats ? On n'a pas beaucoup d'infos en ce moment. Alors chaque jour, face à l'océan, sur ce cordon aquatique qui nous relie à l'Afrique, je m'attends à tout moment à voir débarquer une pirogue de fortune.
A demain, si Covid le veux bien.

DAAN CORONA (OFFICIAL VIDEO) © Didier Awadi

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