Robinson, Tesson et Josette - 4 -

Ami-e-s confiné-e-s, arrêtez un peu de vous plaindre ! En terme d'isolement, de solitude, d'interminables journées, ou parfois années, à meubler, il y a pire que vous. Que ce soit subi, ou choisi. C'est souvent en littérature que l'on retrouve les plus grands récits, et donc leçons, de cet état d'être ou de se sentir seul au monde.

Ami-e-s confiné-e-s, arrêtez un peu de vous plaindre ! En terme d'isolement, de solitude, d'interminables journées, ou parfois années, à meubler, il y a pire que vous. Que ce soit subi, ou choisi. C'est souvent en littérature que l'on retrouve les plus grands récits, et donc leçons, de cet état d'être ou de se sentir seul au monde. Des héros ou auteurs célèbres nous montrent les voix de l'introspection. Côté héros, qui a subi cet isolement, inutile de présenter Robinson Crusoé, pauvre gars qui n'avait rien demandé, paumé sur son île ... pendant 28 ans. Côté auteur, le Français Sylvain Tesson bat actuellement tous les records de ventes de bouquins avec ses aventures individuelles. Fuyant le monde, seul dans une cabane de Sibérie ou planqué dans des montagnes du Tibet à guetter des nuits entières l'apparition d'une improbable panthère. Pour lui, l'isolement, la fuite, la solitude sont un mode de vie. Inspiré de l'aventure réelle d'un marin écossais, le roman de Daniel Defoe, paru en 1719, connaît un succès foudroyant avec ce héros différent : un homme ordinaire qui raconte son histoire extraordinaire. Defoe a créé le mythe de l'isolement, de la survie, de la ténacité et l'espoir. Bientôt rejoint par son complice Vendredi, ils nous racontent tous les deux cet impérieux besoin de l'homme à survivre, un animal social qui parvient même à édifier des jardins extraordinaires sur une île déserte. Une petite leçon de survie, avec ses ambiguïtés, devenue universelle et déclinée, ou réinterprétée dans bien d'autres livres

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Sylvain Tesson, lui, il se barre, se casse, partout, tout le temps. Issu d'une famille bourgeoise, géographe de formation, il choisit très jeune de faire des voyages et des expéditions dans des conditions souvent extrêmes (traversées de continents à vélo ou à pied, isolement dans une cabane, traversée de la France à pied, voyage en Russie en side-car...) dont il rapporte des carnets et récits. Il est lauréat de nombreux prix littéraires dont le prix Goncourt de la nouvelle en 2009 et le prix Renaudot en 2019. Signe que c'est un très bon auteur, signe aussi que le public adore ces histoires de fuite et de solitudes choisies. Un peu comme le héros de Into the wilde. Pour ma part, j ai adoré Dans les forêts de Sibérie. Un carnet d'ermitage de six mois, réalisé dans une cabane sur la côte nord-ouest du lac Baïkal, près de la réserve naturelle de Baïkal-Léna, à 120 km du village le plus proche. Il vit de pêche, de bûcheronnage, de marches, de lecture et s'enfile beaucoup de vodka. Mais aussi, une livraison divine du fruit de ses lectures, balades et de ses réflexions, citant les auteurs littéraires qu'il lit et décrivant la flore et la faune qui l'entourent dans un style unique, fulgurant. Tesson a réinventé le récit de la solitude et de l'introspection, gavés d'aphorismes, dans une recherche de la liberté absolue, avec des élans qui collent bien à ce désir occidental et grandissant de fuir l'époque. Son dernier opus, La panthère des neiges, consacre le succès de cet écrivain voyageur, recherchant le silence, l'attente, l'apparition d'un animal qui lui évoque des souvenirs et des douleurs. Pour Alexandra Schwartzbrod, dans Libération, l'intérêt du livre, qualifié d' « ôde au silence », tient aussi à l'attachement que les lecteurs ont pour l'écrivain « Sylvain Tesson devenu un véritable personnage qui existe autant que son œuvre littéraire avec ses fracas et ses aphorismes incendiaires sur ses contemporains, sa casquette et sa pipe de vieil ermite qui oscillerait entre déclinisme et folle envie de vivre ». Un peu ce qu'il nous arrive à toutes et à tous en ce moment, non, toutes proportions gardées ?

Sylvain Tesson - 6 mois de cabane au Baïkal (Teaser) au Grand Bivouac © GrandBivouac Festival

En matière de confinement, choisi ou subi, j'ai un bon copain, journaliste lui aussi, vivant quasi reclus lui aussi dans un village paumé de l'Aveyron, qui a raconté le mois dernier l'histoire de sa voisine Josette, retrouvée morte, seule, entourée de ses vaches, dans une ferme isolée. Voilà ce qu'il dit de son histoire : « Il y a cinq ans environ, la mère de Josette mourut. Nul dans le village ne sut vraiment quand. Josette continua seule la tâche de faire marcher l'exploitation. Mais Josette souffrait depuis longtemps de cette claustration dans laquelle son père les avait plongées, elle et sa mère. Et sûrement de cette perspective d'aimer dont elle fut privée. Comme sa mère peut-être. Tant et si bien qu'à la mort du père Burguière, au lieu de se sentir libres, libérées, ce fut le contraire. Josette et sa mère étaient comme enchaînées à la ferme de Falsot, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Josette n'a pas eu la moindre once de vie qu'elle devait bien se souhaiter durant sa jeunesse. Ceux qui ont eu la chance, je dis bien la chance, de lui parler de manière paisible ont relevé à quel point sa conversation pouvait être... enrichissante. Mais les plaies dans son coeur étaient trop infectées, et les soins pour son âme trop peu nombreux.» Josette était confinée depuis bien longtemps. On ne saura jamais si elle l'avait vraiment choisie, ou totalement subie, Josette, cette vie loin de tout. Anticipant malgré elle la catastrophe à venir.

A demain, si Covid le veut bien.

 

Léo Ferré - La solitude © elikalab

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