L'Arche de Noé a accosté - 5 -

Hier soir, alors que la nuit avait enveloppé le village et faisait scintiller la marée montante, j'ai humé les embruns et fait ma révérence aux étoiles. D'ici à ce que l'on entende chaque nuit le chant des baleines...

C'est un peu comme si l'Arche de Noé était rentrée de son long voyage pour venir accoster. Ou alors fallait-il juste re-tendre l'oreille, ouvrir un peu plus nos yeux, débrancher l'ampli qui diffuse les bruits humains du monde. Débarrassés de l'activité humaine qui leur bouffe leurs espaces, les animaux sont de retour, ou alors reprennent-ils juste leurs droits. Les oiseaux, tout d'abord. En ville, merles, mésanges, rouges-gorges, pinsons (plus rares), verdiers ou encore pies et pigeons ramier font leur retour...en fanfare. Même si ils n'avaient jamais disparu. En réalité, ces différentes espèces, qui vivaient massivement à la campagne voilà encore une quinzaine d’années, ont fait souche en ville « à la recherche d’un nouvel habitat, celui des campagnes s’étant dégradé avec l’arrachage des haies et la disparition de trop nombreux insectes », décrypte Guy Bourlès, de la Ligue pour la Protection des Oiseaux. « C’est la période de reproduction. C’est le moment où les mâles chantent le plus pour attirer les femelles, les chants sont encore plus expressifs. » Du coup, l'opération de sciences participatives Oiseaux des jardins, « Confinés mais aux aguets », qui consiste à observer et compter les oiseaux de son quartier pour mieux les protéger, connait un succès fulgurant. Plus de 65 000 Français se sont inscrits entre le 17 et le 22 mars, soit cinq fois plus que d'habitude, le site de la LPO a même atteint son maximum d'inscriptions et a dû interrompre son activité lundi 23 mars.

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Ici, en bord d'océan, même cause, mêmes effets. « Avec 80 % de bruit en moins, la nature réapprend à vivre sans nous », me dit Christophe Coïc, directeur de l'association Cistude Nature. Créée en 1995, elle oeuvre à la protection de la nature à travers les programmes de conservation d'espèces, et des actions de protection diverses et variées. Dont notamment son programme « Les sentinelles du climat », centré sur des espèces animales et végétales indicatrices des effets du changement climatique sur la flore et la faune de la Nouvelle Aquitaine. Ainsi, le bouvreuil pivoine, le gros-bec casse noyaux, le merle nicheur, le rouge-gorge ou le gravelot à collier s'en donnent à coeur joie. Un inventaire à la Prévert du peuple de l'air, qui va au moins chanter et danser pendant quatre à six semaines. Il en va de même pour nos amis renards, chevreuils, sangliers, batraciens – eux aussi en pleine période de reproduction – et toute la grande famille des mustélidés : martres, loutres, belettes, fouines et blaireaux sortent de leur activités nocturnes pour enfin revivre en plein jour, beaucoup moins dérangés par l'homme.

Hier, en me baladant au coeur d'une forêt silencieuse, ne le répétez pas aux gendarmes, j'ai cru entendre le langage en morse d'un pic-vert lointain. J'ai pu m'approcher d'un couple d'écureuils qui jouait de branches en branches, et qui semblait me regarder en ricanant « Tiens, un humain, il en reste encore ? » Hier soir, alors que la nuit avait enveloppé le village et faisait scintiller la marée montante, j'ai humé les embruns et fait ma révérence aux étoiles. D'ici à ce que l'on entende, chaque nuit, le chant des baleines...

En Espagne, en tous cas, et c'est bien réel,  ce sont les sangliers, les ours et même les loups qui flânent dans nos villes. Dans plusieurs vidéos postées sur les réseaux, on voit des sangliers descendus des montagnes de Collserola, se promener sur l'Avenida Diagonal ou la Calle Balmes, des quartiers très centraux de Barcelone. Dans un petit village des Asturies, c'est un ours qui déambule dans les rues. Et à Pontedevedra, dans le nord-ouest du pays, c'est bel et bien un loup qui arpente la ville, se permettant même d'emprunter les passages cloutés. Cela peut-il arriver en France ? Pourquoi pas ? Fin janvier, j'avais écrit pour Le Monde un article sur la présence du loup en France et sur l'expansion de son territoire. Si l'on dénombre environ 600 individus actuellement, il ne fait plus aucun doute que Canis lupus lupus se balade sur les côtes atlantiques. Sa présence a été authentifiée à 80 Km au nord de Bordeaux et il se dit que l'an passé, des empreintes avaient été relevées sur les plages de... Lacanau-Océan. Je vais donc faire un peu gaffe à mes escapades nocturnes, même si l' animal n'attaque jamais l'homme. Pour Christophe Coïc, cette période va ouvrir « une nouvelle ère, une nouvelle réflexion sur notre rapport à la nature. Que va-t-il se passer, en tirera-t-on enfin de véritables leçons et prendrons-nous enfin les décisions qui s'imposent ? » Il milite pour la création de grands parcs naturels, immenses, dans chaque régions, qui ne laisseraient aucune place à l'homme, bien loin des « mesurettes » actuelles. « Il faut imaginer les 200 Km de côtes, de dunes et de forêts primaires en Aquitaine avant 1870. C'était l'Amazonie, ici. »

Un parc style Yellowstone en Nouvelle Aquitaine comme cadeau de déconfinement ? Chiche !

A demain, si Covid le veut bien.

* A regarder, les montages photos délirants de Walid Salem, de Rue 89 Bordeaux

Serge Reggiani, "Les loups sont entrés dans Paris" | Archive INA © Ina Chansons

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