La nuit des chasseurs - 6 -

C'était donc dimanche. Le jour du Seigneur pour certains, du poulet cuit au four, du farniente. Celui des chasseurs pour bien d'autres. Marrant, ce matin je n'ai entendu aucun « Pan, pan, pan » s'extirpant des forêts de pins ou des champs de maïs.

C'était donc dimanche. Le jour du Seigneur pour certains, du poulet cuit au four, du farniente. Celui des chasseurs pour bien d'autres. Marrant, ce matin je n'ai entendu aucun « Pan, pan, pan » s'extirpant des forêts de pins ou des champs de maïs. Ni de meutes de chiens hurlant à la poursuite de sangliers. Normal, la saison de la chasse vient de s'achever. Pas à cause de Covid, mais parce qu'il est bien temps, comme chaque année au printemps, de laisser la faune se reposer. La date nationale est fixée au 31 mars, avec quelques dérogations dans certains départements. Il y a plus de 1,1 millions d'adaptes de ce sport, ou loisir national en France, dont seulement 2 % de femmes, et 50 % de plus de 55 ans. L'homme n'est donc pas tout à fait sorti de sa caverne et passe ses dimanches à canarder le faisan, le chevreuil, la grive ou le lapin de garenne. Fermez le « bang » donc. Pas question ici de revenir sur les débats récents, et prégnants, sur la chasse et les cadeaux faits par Macron au grand lobby, ou encore sur notre rapport aux animaux, et surtout à la consommation de viande. La chasse étant une pratique millénaire, elle me choque moins que les images terrifiantes sorties des abattoirs. Cela dit, rien de nous empêche de mettre fin un jour au massacre programmé et saisonnier des palombes, celui des ortolans, ou bien encore interdire enfin cette pratique d'un autre âge qu'est la chasse à courre. Si l'on peut comprendre une certaine « régulation » du nombre de sangliers, qui font effectivement beaucoup de dégâts dans les cultures, qui peut encore accepter qu'on aille  canarder de pauvres oiseaux migrateurs ? La tradition n'a pas toujours du bon, et comme dans toute chose, tout est question de mesure.

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Mon père était chasseur, et, gamin, je suis parti avec lui et ses chiens, arpenter la campagne ces dimanches matins. Des souvenirs inoubliables de balades interminables, de traque paisible, de découvertes des sous-bois mordorée à l'automne. Pas de battues au sanglier, pas de chasses collectives, pas de lâchers de gibiers artificiels. Mon père était un chasseur de bécasses, cette reine migratrice de la forêt, avec son bec interminable, son vol imprévisible, ses plumes dignes d'un tableau de maître. Chasser la bécasse, ou ne serait-ce qu'entendre une seule fois le bruit caractéristique de son vol, c'est accéder à quelques secrets de la vie sauvage. Et qui n'a jamais déguster le volatile sur un canapé de pain grillé est un imbécile malheureux. Des émotions de gamins qui ne s'évanouissent jamais. Ce qui m'a amené sans doute, et plus tard, à dévorer les livres sur cette pratique, et donc la nature.

A commencer, par ceux, très français de Maupassant et ses contes de ladite bécasse, les balades idéalisées de Pagnol en Provence, les poèmes de René Char. Comme souvent, et puisqu'il s'agit de grands espaces, il faut lire et entendre la voix des Américains. A commencer par le récit de Jim Fergus et son « Espaces sauvages » dans lequel il tente de répondre à cette question : « Comment être en même temps un amoureux de la nature sauvage, un citoyen soucieux de l'environnement et un chasseur dans la plus pure tradition américaine ? » Toute la problématique et la grande tradition des Nature writing américains. Au début des années 1990, Fergus, avec son chien et son fusil traversent le continent nord-américain comme le faisaient les anciens indiens nomades à la poursuite du gibier. Parfois en compagnie d'écrivains comme Jim Harrison ou Richard Ford, parfois d'anonymes. Ses rencontres, avec le grand tétras ou la gélinotte, sont aussi savoureuses qu'avec les gens des plaines et des déserts. Mais pour moi, le plus grand et puissant écrivain actuel de cette tradition est Dan O'Brien, toujours bien vivant. Professeur de littérature, d’écologie ainsi que spécialiste des espèces en voie de disparition, il vit dans un ranch situé à l'ouest du Badlands National Park, au nord de la réserve indienne de Pine Ridge, au pied des Black Hills dans le Dakota du Sud. Je l'avais découvert avec « Rites d'automne », cet autre long périple dans lequel, avec son chien lui aussi, mais avec des faucons-chasseurs, il part de la frontière du Canada jusqu'au Golfe du Mexique. Un bijou d'humilité, de conviction et d'amour aux espaces. Plus tard, avec « Wild idea », considéré comme l'un des plus grands livres de l'histoire, O'Brien raconte comment il reconstitue un élevage de bisons, au coeur de prairies reconstituées et revitalisées, comme le faisaient jadis les Indiens. Avant que l'homme blanc ne vienne détruire leurs territoires.

Là où la nature, les oiseaux, les grands espaces et les chasseurs faisaient quasi bon ménage.

A demain, si Covid le veut bien.

BONUS - Dan O'Brien à propos de son livre Haut Domaine © La Grande Librairie

 

 

 

 

https://www.amazon.fr/Rites-dautomne-p%C3%A9riple-fauconnier-am%C3%A9ricain/dp/2070441628

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