Situé dans le Morbihan, non loin de Lorient, l’Atelier d’Estienne est un centre d’art qui apporte la création contemporaine au cœur même de la vie rurale, dans un bâtiment du 16ème siècle, bien loin du "white cube" anonyme et aseptisé. Emporté l’art dans nos campagnes, là où il est si souvent absent, y compris dans les hôpitaux ou la prison de proximité, avec lesquels l’Atelier entretient des partenariats - tel est le pari réussi de ce lieu qui a fêté ses 30 ans d’expositions l'année dernière. Son directeur Christian Mahé insiste pour contextualiser la présentation des œuvres, afin de mieux les relier à cette terre de Bretagne où elles sont montrées dans la ville de Pont-Scorff.
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C’est le cas particulièrement pour l’actuelle exposition Variations autour de la gravité, qui présente jusqu’au 15 mars le travail de Fabien Bouguennec. Les sculptures exposées sont notamment privées de leur socle habituel et impersonnel, au profit d’un support de vase séchée, extraite des berges de la rivière Le Scorff traversant la commune. La base des sculptures se craquelle et sèchent, en rappelant ainsi la mémoire du petit fleuve côtier qui irrigue l’âme de ce territoire, et dont les eaux sont perpétuellement soumises au rythme des marées.
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Face à la multiplication des musées collectant à tout-va peintures et sculptures, arrachées à leurs terres d’origine, Paul Valéry soulignait voilà plus d’un siècle, la perte du lien vivant qui unissait autrefois par l’architecture, l’art à la singularité d’un lieu, au profit d’œuvres de plus en plus déracinées, « enfants abandonnés » à leur propre errance - à l’image du destin de nos contemporains exilés. En invitant les artistes à s’emparer de ses spécificités architecturales, l’Atelier d’Estienne cherche à inscrire les œuvres proposées, fut-elles venues des plus lointains pays, dans la singularité de cet espace. L'année dernière, Min Jung-Yeon avait été invité avec son univers nourri de contes coréens. Aujourd’hui Fabien Bouguennec, né à deux pas du centre d’art nous plonge dans sa cosmogonie irradiée. L’Atelier exprime ainsi son désir de montrer des parcours artistiques aux origines et aux styles pluriels - témoins de notre contemporanéité ouverte à l’entremêlement du proche et du lointain, de l’infime et du global, du passé et du futur. Un lieu pour tous les imaginaires et les archipels du Tout Monde…
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Une exposition en forme d’hétérotopie esthétique
N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’incarne la scénographie de l’exposition actuelle où alterne dans une salle des bas-reliefs en céramique à l’antique, dans une autre des sculptures rugueuses accompagnées de peintures aux allures symbolistes ? La pièce du bas est semblable à l’entrée d’une grotte avec ses fresques peintes en brou de noix sur les murs, ou d’autres pièces sont également exposées à la manière de peaux de bête, en référence à l’art pariétal.
Fabien Bouguennec ne laisse-t-il pas notre regard à une indétermination quasi brownienne où le solide se fait aérien, le végétal devient minéral, le préhistorique semble se confondre avec le futur de la SF ?
C’est ce que nous explique l’artiste : « Il y a l’idée de flouter la temporalité des pièces, certaines salles comme les sculptures en hypertufa donne cette impression de ruine issue du fin fond des âges, avec la végétation qui reprend déjà le dessus, alors que c’est une création contemporaine ; de même avec les bas-reliefs, qui peuvent rappeler des temps anciens, mais sur lesquels sont toujours représentés, mes personnages futuristes. L'idée de faire des personnages et des sculptures avec cette technique-là, consiste à produire une sorte de trouble temporel où l’on a l'impression que ce sont des artefacts d'un ancien temps - des statues perdues à l'entrée d'un temple oublié. La relation d’espace également, implique l’idée de projeter le spectateur dans un « autre monde » ou dans une « autre dimension » avec ce sol lunaire et cette confrontation dès l’entrée avec les tableaux à l’envers ou au sol, en référence à l’apesanteur, plus de bas ou de haut, perte de repères et personnages surréalistes… »
Le cadre de l’exposition, ainsi que les toiles deviennent aussi le lieu d’espace-temps improbables, privant le spectateur de repères pour déterminer l’échelle des êtres hybrides qui l’habitent ; le tout afin de nous offrir une invitation sensible et poétique au « lâcher prise » imaginaire.
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Une créolisation insolente des styles et des genres
Mais, c’est surtout par l’étonnante créolisation de ses registres et de ses influences que le jeune artiste nous surprend en se jouant librement des frontières et des genres esthétiques. Car si Fabien Bouguennec place tout entière son œuvre sous le signe de l'énigme et de la vision intérieure, son originalité consiste à promouvoir son désir d’au-delà, à partir d’une série d’influences dès plus hétéroclites, empruntant aussi bien à l’imaginaire du neuvième art, qu’à celui des formes graphiques et autres pictogrammes issus de notre quotidienneté numérique - tout un background qu’il parvient à transfigurer par son goût du merveilleux, puisé notamment aux sources du surréalisme, et à ce mystère de la terre Bretonne, où il a vu le jour. Un alliage fécond, que le jeune artiste concrétise par ses dons insignes de dessinateur et de coloriste.
À partir d’un usage très personnel de la pratique du lavis, lui permettant d’appliquer en fines couches sa peinture, Fabien Bouguennec peut user de la transparence des couleurs, afin de jouer librement avec les limites de la picturalité, et tutoyer constamment l’illustration, dans une proximité manifeste avec l’univers de la BD, qui a longtemps irrigué sa pratique du dessin. Il délaisse ainsi la matérialité de la peinture au profit de sa dimension purement optique, dans un art de l’épure qui lui permet de souligner le caractère fantomatique de ses motifs et de ses fonds.
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Ces personnages éthérés ne semblent-ils pas flotter dans des nappes de couleurs aussi diaphanes qu’enveloppantes ? Et, les tableaux ne baignent-ils pas fréquemment dans une clarté crépusculaire de tons sépia, qui vient nimber les figures suspendues d’un caractère sacré ? De fait, l’étrangeté assumée des œuvres du jeune peintre renvoie peut-être, autant, aux brouillards d’Armorique qu’aux paysages mentaux du peintre Yves Tanguy, inspiré, également par les côtes rocheuses du Finistère, et dont Fabien Bouguennec se revendique comme fidèle héritier. Les peintures de cet illustre surréaliste n’ont-t-elles pas initié son regard à l’adolescence, en lui donnant avec celles de Dali, le pressentiment d’un Ailleurs visuel et poétique ?
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Que nous disent-elles ces figures sans visage, qui suggèrent autant les sculptures d’Izumi Kato, que l’hybridité des êtres métamorphiques dont parle Paul Klee, « venus d’un monde condamné aux limbes et accessible seulement, à quelques primitifs, fous ou enfants » ? On est assurément dans la famille de ces chimères admirables surmontant les genres, les espèces et les identités rigides, qui peuplent les œuvres surréalistes de Dali, Ernst ou Belmer - ne cessant de se mouvoir entre la chose, l’animal, l’objet, l’homme, la femme et le dieu.
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D’ailleurs, les auréoles dont elles sont fréquemment affublées, semblent couronner leurs têtes d’un supplément divin. N’ont-elles pas quelquefois à leurs pieds, ces stèles de granit entrevues à Carnac ? Ne sont-elles pas, de par leur légèreté, des ersatz de djinns, des spectres ou bien des anges survivant à une fin du monde ? Car toutes ces entités paraissent bien se jouer des lois de la gravitation, et de la ressemblance, en état de lévitation perpétuelle, semblable à des apparitions ou des avatars improbables.
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Une vision informée par l’anthropocène
Ces figures « n’adhèrent » plus au monde. Elles témoignent, sûrement, du fait qu’entre l’humanité et la planète, ça ne « colle » plus vraiment. Comme nombre d’artistes contemporains, Fabien Bouguennec est tributaire d’une vision informée par l’anthropocène, et sensible aux préoccupations environnementales, dont nous sommes les témoins. Si son œuvre se concentre uniquement sur cette figure du retrait, sa démarche artistique se conjugue, a contrario dans une diversité de pratiques, mêlant le dessin, La vidéo, la peinture, ainsi que la réalisation de sculptures.
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Il y a un paradoxe dans l’art de cet artiste, qui fait de sa peinture hautement figurative, une abstraction totalement indéterminée, énigmatique, insituable ; en un mot : libre. Il métisse son style, en une sorte d’ovni esthétique, combinant l’abstraction la plus sobre à un réalisme insistant et naïf. L’artiste est sans doute comme ses créatures, semblable aux vigies qui guettent l’horizon, en attente de nouvelles terres promises…
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Bio
Fabien Bouguennec a exposé son travail dans plusieurs institutions renommées, notamment le Limlip Museum et le CICA Museum en Corée, et a participé à des expositions dans des galeries du monde entier, telles que Gallery70 en Albanie, Galerie Menouar à Paris et Galerie Sainte Anne à Malestroit, en France. Ses œuvres font partie de collections publiques au sein du Centre Morbihan Communauté en France et de collections privées au CICA Museum en Corée, ainsi que dans diverses collections privées nationales et internationales. Bouguennec a également participé à la GIAF en Corée, à la résidence Carte Blanche en France, ainsi qu’à des foires d’art à Paris, New York et Miami, affirmant ainsi sa présence sur la scène artistique internationale.
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FABIEN BOUGUENNEC VARIATIONS AUTOUR DE LA GRAVITÉ10 janvier >15 MARS 2026 VERNISSAGE 9 JANVIER 18H30
Commissariat Christian Mahé
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http://www.atelier-estienne.fr