Blockchain et administration : faire mieux avec moins

La blockchain, nouvelle révolution numérique, ouvre d’immenses perspectives pour réinventer la finance, le paiement ou le transfert d’argent, et plus généralement le commerce électronique, mais elle est aussi un formidable outil pour moderniser notre administration en améliorer l’efficacité et l’efficience en diminuant les coûts.

L’attitude de notre administration devant l’impérative nécessité de sa modernisation me fait penser à celle de Zangra dans la chanson éponyme de Jacques Brel. La comparaison peut paraître saugrenue, j’en conviens. Il ne s’agit pourtant pas des élucubrations d’un député qui aurait un peu trop fréquenté la buvette parlementaire, que le lecteur se rassure, mais de la manifestation d’une inquiétude grandissante sur la capacité (et la volonté) de ladite administration à se moderniser…

Qu’est-ce que le « syndrome de Zangra » ? Zangra affiche de grandes ambitions à ses débuts, gravit dans l’ennui les échelons de la hiérarchie au bénéfice de l’âge, rate l’essentiel de sa vie d’homme et de soldat et s’aperçoit trop tard que le désastre est consommé, qu’il est passé à côté de la mission fondamentale qui lui a été confiée et dont il avait fait sa raison d’être.

Cela ne vous rappelle rien ? Dans sa difficulté à faire sa mue technologique, l’administration et ceux qui la dirigent semblent frappés d’une certaine apraxie qui ne peut qu’inquiéter au regard de la mission qui est la leur. Ce manque de vision s’inscrit de plus, à leur décharge je le reconnais, dans un contexte social porteur de fortes attentes, et budgétaire laissant peu de marge de manœuvre.

Certes, au sein du bastion administratif, la numérisation se veut en marche (sans mauvais jeu de mots) mais les évolutions restent trop timides, trop partielles et sectorisées. Le Président de la République l’a pourtant promis : à part la première délivrance des documents, 100% des démarches administratives seront dématérialisées d’ici 2022. Si la volonté politique est là, celle des autres parties prenantes semble plus molle. La haute administration rechigne à abandonner son pré carré.

Pourquoi la blockchain ? Parce qu’elle a pour caractéristique d’être immuable : une fois validées et acceptées, les informations ne peuvent plus être effacées, ce qui est bien utile pour la « notarisation d’un document (diplôme, document officiel, titre foncier). Il est ainsi possible de prouver qu’on en était bien le possesseur à telle date et donc pouvoir attester de son authenticité. L’utilisation de la blockchain permet aussi la protection des données personnelles et garantit une forme de transparence.

Un rapide benchmark sur les pratiques mondiales ou européennes en œuvre montre en effet que notre administration traîne la patte et que les échéances avancées par le Président vont être difficiles à tenir. Certains pays ont déjà pris une avance considérable et représentent des expérimentations in vivo qui méritent qu’on s’y intéresse, d’autant que les résultats sont convaincants.

Une nation digitale, l’Estonie

Prenons par exemple le premier de la classe de la transformation numérique de l’administration, l’Estonie, où 99% des services publics sont accessibles en ligne. Dès 2001, ce petit pays balte met en place X-Road, un système informatique qui permet à plusieurs systèmes d’information d’échanger des données de manière décentralisée et sécurisée. En 2016, tous les services publics estoniens, soit 1789 services administratifs, partageaient leurs données. On est loin du compte en France où l’on n’en dénombrait que 536.

Quid de la sécurisation et de la confidentialité de toutes ces données ? Le gouvernement estonien a opté dès 2011 pour une technologie blockchain qui ne repose sur aucune autorité centrale et permet d’authentifier et de sécuriser les données : grâce à KSI (Keyless Signature Infrastructure), chaque citoyen reste propriétaire des siennes et peut savoir qui les consulte et pourquoi.

Depuis, désireuse de développer d’autres aspects de la blockchain, l’Estonie travaille sur une ICO (Initial Coin Offering) gouvernementale et envisage d’émettre des jetons numériques, les fameux « tokens » qui seront échangés lors des levées de fonds en crypto-monnaies…

Le parcours des services publics estoniens est, dans son agenda, exemplaire d’une approche réfléchie de la blockchain. Les Estoniens ont su l’utiliser et la maîtriser dans un domaine où elle a montré son efficacité. Ils s’aventurent peu à peu dans de nouvelles applications innovantes, en prenant appui sur l’expérience réussie de l’e-administration, limitant ainsi les risques. L’Estonie se revendique avec raison comme une nation digitale.

Tout doucement… et surtout pas trop vite !

En France, l’image de la blockchain reste liée aux crypto-monnaies et entachée de leur sulfureuse réputation, ce qui inhibe les initiatives, alors que cette technologie de certification ne se limite pas à ce champ d’application et a par ailleurs donné la preuve de son efficacité. La blockchain n’est pas un danger en soi dès l’instant que son utilisation est « bordée » par un cadre juridique adéquat.

Certains acteurs économiques privés ont d’ailleurs bien compris l’intérêt de cette technologie de certification et l’utilisent de plus en plus pour contrôler la traçabilité de leur production, assurant ainsi sécurité sanitaire et juridique aux produits qu’ils mettent sur le marché.

La sécurité intérieure commence elle aussi à s’intéresser au partage sécurisé des données, qui constitue un outil efficace contre le risque terroriste. C’est une pratique assumée des services secrets israéliens, par exemple.

L’idée de la blockchain chemine donc lentement, trop lentement au sein de la haute administration. Et pourtant, cette technologie représente une opportunité de résoudre une problématique majeure de notre pays, la nécessité de faire des économies sur le train de l’Etat, tout en améliorant la qualité des services rendus à l’usager. Faire mieux avec moins. Cette exigence est devenue d’autant plus impérative que l’épisode Gilets Jaunes a souligné à la fois les attentes sociales fortes d’une partie de la population et l’impossibilité d’augmenter la pression fiscale.

Vers le guichet unique

Or, l’utilisation de la blockchain permet de gagner en temps et en efficacité, tant pour l’usager que pour les services de l’Etat. La dématérialisation des tâches entraîne une diminution du nombre de fonctionnaires ou, éventuellement, leur redéploiement dans d’autres services ou pour d’autres tâches où le manque d’effectifs fait particulièrement défaut. C’est à cette condition qu’il sera possible de mettre en place le « guichet unique ».

Elle permet aussi de limiter drastiquement la production de documents papier qu’il faut, dans le système actuel, produire, stocker, affranchir, acheminer. L’usager n’a plus besoin de se déplacer pour récupérer des documents auprès de différents services, autant d’opérations chronophages qui ne sont par ailleurs pas dénuées de conséquences sur la production de CO2. Le numérique, et plus particulièrement la blockchain, représente donc un potentiel de maîtrise des dépenses, et ce sur le long terme.

Certes, le stockage des données représente un coût, il est notamment énergivore, mais on peut cependant raisonnablement considérer qu’il est largement compensé par les importantes économies énoncées plus haut, réalisées par la dématérialisation des données et des échanges.

Pour toutes ces raisons, je suis convaincu que l’utilisation de la blockchain représente l’une des solutions à la fois aux nécessités présentes et sur le long terme, en contribuant à ce que notre pays corrige ses déficits budgétaires et propose à l’usager de meilleurs services plus rapides, plus efficaces, plus sûrs.

Des expérimentations, et vite !

Il est urgent, il me semble, de mettre en route quelques chantiers pour expérimenter dans le secteur public cette nouvelle technologie. Prenons par exemple les très nombreux programmes d’aides aux entreprises (subventions régionales, nationales et européennes, aides des grandes entreprises, concours et fondations... ). On constate, notamment en ce qui concerne les subventions européennes, qu’il est particulièrement difficile pour les entrepreneurs en recherche de fonds de s’y retrouver, de faire la synthèse des opportunités qui s’offrent à eux et de monter leurs dossiers.

C’est pour ces raisons d’ailleurs que les subventions européennes, par exemple, ne bénéficient pas à nos entreprises autant qu’elles le pourraient. Les PME qui ne disposent pas de moyens financiers suffisants pour s’offrir les conseils d’un cabinet spécialisé jettent souvent l’éponge devant une telle complexité. L’utilisation de la blockchain, en croisant toutes les données, permettrait une information plus efficace, plus rapide, plus complète, et la mise en œuvre de procédures traçables et sécurisées.

La blockchain pourrait aussi trouver un terrain privilégié d’application dans un contexte fort de dématérialisation et de transparence des données relatives aux contrats de commande publique et d’utilisation accrue des procédés digitaux dans les marchés publics avec, en particulier, le BIM et l’approche collaborative qu’il permet.

Ce ne sont que deux exemples parmi les nombreuses utilisations possibles de cette technologie dans le secteur public. Si, comme on peut le lire sur le Portail de la transformation de l’action publique, « la blockchain est une technologie informatique susceptible de révolutionner des pans entiers de nos sociétés », qu’attend notre administration pour se mettre en marche.

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