Télétravail, cet obscur objet du désir

Pour de nombreux Français, "restez chez vous" rime avec "travaillez chez vous". L'usage du télétravail, qui peinait encore à s'imposer comme un mode alternatif sérieux au travail présentiel, est devenu le seul moyen de concilier confinement et maintien d'une certaine activité. Et si cette expérimentation à grande échelle permettait aux organisations de reconsidérer leur conception du travail ?

 

Depuis près d’un mois, contraintes et forcées par l’obligation de confinement, toutes les organisations qui le peuvent, qu’elles soient privées ou publiques, expérimentent avec plus ou moins de bonheur le télétravail. Les députés n’y échappent pas. Même les plus réticents aux nouvelles technologies s’y sont attelés. Retranchés dans leurs circonscriptions, ils « conf-callent », « telegramment », « zooment », « skypent », « whatsappent » et « mailent » énergiquement. En revanche, si l’on excepte les mesures urgentes liées au contexte actuel pour lesquels quelques-uns d’entre eux ont siégé en hémicycle, l’activité législative, elle, est à l’arrêt.
Il aura fallu les contraintes de confinement imposées par une pandémie, pour que la France expérimente de façon massive cette nouvelle conception du travail. Dès 1971, AT&T, l’ancien leader américain des télécommunications, lui prédisait pourtant un fort bel avenir, affirmant qu’en 1990 tous les Américains seraient des télétravailleurs. C’était aller un peu vite en besogne, même pour les Etats-Unis.
En France, des prédictions moins avant-gardistes se sont succédé au fil des ans. Un rapport du Centre d’Analyse Stratégique, commandé en novembre 2009, avançait par exemple que le télétravail avait « un fort potentiel de développement qui pourrait concerner jusqu’à 50 % de la population active en 2015 ».
Qu’en était-il, il y a encore quelques mois, dans notre pays ? Selon une étude Malakoff Mederic Humanis récente, réalisée auprès de salariés, de managers et de dirigeants, plus de 5,5 millions de Français, soit 29 % des salariés français déclaraient alors télétravailler.
Encore faut-il préciser ce qu’on entend là par télétravail : 58% de l’échantillon, en effet, ne le pratiquaient que quatre jours, voire moins, par mois, 22% étaient absents du bureau plus d'un jour par semaine, et 20% seulement se déclaraient intégralement en télétravail. On est très loin des chiffres étrangers, et notamment des Etats-Unis.
Le télétravail a pourtant des vertus que l’écologiste qui sommeille en chacun de nous ne peut que valider. Il limite les déplacements professionnels à l’essentiel et ainsi l’émission d’un tas de particules néfastes à nos poumons et à la nature. Il épargne aussi notre santé, en nous exonérant de la fatigue et du temps passé dans les transports en commun ou dans notre véhicule. Il permettrait encore, s’il se développait beaucoup plus, de rééquilibrer les territoires en favorisant une répartition plus harmonieuse de la population.
Pourquoi alors tardons-nous autant ? Les raisons sont plurielles. La première, culturelle, est ancrée dans nos usages. Nous avons un besoin quasi obsessionnel de voir les gens travailler pour être rassurés sur le fait qu’ils le font effectivement. Il suffit d’observer la réaction de nos concitoyens lorsque l’on filme un hémicycle trop vide. A leurs yeux, un député absent à l’image est un député qui ne travaille pas et, par là-même, trahit l’électeur et spolie le contribuable.
En chacun de nous sommeille souvent un contrôleur de visu beaucoup plus viscéral que l’écolo dont je parlais plus haut. Nos organisations sont ainsi constituées de nombreux N+1 qui redoutent de se voir reprocher par leur propre N+1 de n’avoir pas su contrôler leurs N-1… Il est pourtant illusoire de penser que le travail présentiel soit une garantie de sérieux. Nous avons tous connu des collègues qui cultivaient, avec brio et sur le long terme, l’art d’être présents et peu productifs. Or, ce qui compte, dans une organisation, quelle qu’elle soit, c’est bien la productivité.
A cela s’ajoute une culture du papier qui hante elle aussi les pratiques. Reste encore trop souvent, notamment dans nos administrations, le passage obligé par un document papier qui, à lui seul, impose la présence d’un agent, voire celle des administrés, pour valider une procédure en cours, et limite inexorablement le recours au télétravail.
Autre raison et non des moindres : les systèmes d’accès à distance sont vus comme des risques insurmontables pour la sécurité de l’entreprise. Les banques en sont l’exemple flagrant en ces temps de pandémie. S’il est en effet un domaine où l’outil numérique est omniprésent et où l’on pouvait espérer voir l’ensemble des personnels s’adonner au télétravail, c’est bien celui-là. Pourtant, certaines de nos banques n’ont pu opérer de transition totale de leurs personnels vers le télétravail, faute d’un outil informatique adapté et suffisamment sécurisé.
La crise actuelle a réveillé un instinct de survie qui décuple nos potentialités. Il suffit de constater l’ingéniosité déployée par les personnels soignants pour gérer la pénurie. Certaines de nos administrations, et je pense notamment à l’Education nationale, ont dû adapter leurs outils dans la précipitation et ont réussi malgré tout à faire fonctionner le « mammouth ». Ces quelques semaines ont été l’occasion involontaire d’une expérimentation à large spectre dont nous allons devoir tirer des leçons.
La mue vers le télétravail passe par une véritable remise à plat de notre conception même du travail. Il ne s’agit pas de plaquer de nouvelles pratiques sur l’existant, mais de repenser le modèle de fond en comble. L’intelligence artificielle, avec notamment la blockchain, propose des outils performants de contrôle et de sécurisation de l’activité. Les outils numériques nous permettent de réserver l’intervention humaine à ce qu’elle a de spécifique et d’irremplaçable, mais doivent trouver leur place dans une architecture repensée. La pratique du télétravail appelle des modes de fonctionnement différents, un modèle hiérarchique nouveau et une formation spécifique des télétravailleurs.
Voilà qui doit nous interpeller, nous aussi les parlementaires. Comme je l’ai rappelé plus haut, notre activité législative ordinaire est totalement suspendue. Lorsqu’elle reprendra, les travaux législatifs ajournés viendront s’embouteiller en amont de l’indéboulonnable tunnel budgétaire de fin d’année. Si nous avions pu avancer à distance pendant la crise, au moins pour partie, comme cela se pratique dans d’autres pays ou à l’Union européenne, nous pourrions aborder plus sereinement la reprise…

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