La 5G : G comme gageure

Plus qu'une simple étape dans l'évolution de la technologie numérique, la 5G est à elle seule le symbole de l'extrême complication des enjeux à chaque fois qu'une avancée technologique considérable voit le jour : fracture territoriale, sécurité, libertés individuelles et collectives, santé, le champ des problématiques est vaste.

Après avoir communiqué sur le lancement de son service 5G, le 5 avril, la Corée a surpris tout le monde en passant à l’action dès mercredi 23 heures. Il s’agissait de coiffer au poteau – de deux heures en l’occurrence - l’opérateur américain Verizon que les Coréens, semblent-ils bien informés, soupçonnaient de vouloir dérouler la 5G à Chicago et Minneapolis, cinq jours avant la date annoncée.

 

Pourquoi tant d’effervescence et de compétition autour de la cinquième génération des télécommunications mobiles ? Parce que les enjeux sont considérables. La 5G représente bien plus qu’une simple connexion internet efficace et rapide, proposant des améliorations substantielles en débit, latence et densité, des performances comparables à celles de la fibre.

En passant de 10 à 1 ms, ainsi améliorée, la latence permet de développer l’interactivité et de révolutionner les usages, notamment professionnels, avec toutes les opportunités offertes pour le développement des objets connectés, de l’industrie 4.0, de la télémédecine, de la conduite à distance ou pour améliorer des opérations de maintenance.

La densité augmentée, elle, permet une plus grande concentration d’appareils connectés, même en très grand nombre, dans une même zone. Et, surtout, la 5G devrait permettre de lutter contre les déserts numériques, même dans des zones où la fibre ne passe pas. Voilà qui devrait contribuer à réduire le gap entre les territoires en matière d’accès au numérique et, par conséquent, à toutes les opportunités qui en découlent directement ou pas.

 

Des histoires de « grandes oreilles »

A contrario de cet espoir, considérable, d’opportunités économiques en devenir et d’une meilleure inclusion des territoires, dans la modernité numérique et donc dans l’économie réelle, le développement de la 5G suscite de vives inquiétudes, en premier lieu en matière de sécurité. Huawei (et plus généralement les équipementiers chinois) concentre les griefs des services de renseignement du monde entier, notamment depuis l’arrestation au Canada de sa directrice financière, Meng Whanzou, officiellement pour viol de l’embargo contre l’Iran, officieusement pour suspicion d’espionnage. Le géant chinois n’est pourtant pas le seul, si c’est avéré, à avoir de « grandes oreilles », sur une planète où tout le monde écoute tout le monde, amis comme ennemis.

A l'automne 2013, Angela Merkel avait condamné les actes d'espionnage commis par les services de la NSA contre les intérêts allemands et, notamment, l'écoute de son propre téléphone personnel. “Entre amis, cela ne se fait pas ”, avait-elle déclaré, un commentaire succinct mais explicite qui permit de vérifier le bien–fondé du constat populaire “ Faites ce que je dis mais pas ce que je fais ”. Deux ans plus tard, en effet, les services de renseignement allemands furent accusés d’avoir espionné des officiels français et des hauts-fonctionnaires de la Commission européenne, pour le compte, cerise sur le gâteau de la mauvaise foi, de la même NSA qui… Allons, un joker pour Madame la Chancelière !

 

Huawei ou pas ?

Deux raisons cependant accentuent les inquiétudes vis-à-vis de Huawei. La première tient à la nature du régime chinois. La firme asiatique est soupçonnée de travailler au service d’un Etat qui ne brille pas par ses vertus démocratiques, ce qui suscite les scénarios les plus catastrophistes sur les risques encourus. L’autre raison est beaucoup plus mercantile : le dragon chinois possède une avance indéniable sur ses éventuels concurrents et menace de vampiriser ce gigantesque marché, au grand dam des Américains, engagés à tous les niveaux dans une guerre économique avec la Chine, dont la 5G n’est qu’une des nombreuses batailles.

Doit-on cependant s’en tenir à cette approche binaire, Huawei ou pas ? Le monde est partagé sur ce sujet, l’Europe aussi. Aussi ai-je envie de répondre que, quel que soit l’opérateur, le risque de dépendance est là, qu’il s’appelle Huawei, Ericsson ou Nokia, ses outsiders. Il s’agit, dans tous les cas, d’éviter d’être captif d’un fournisseur et de mettre en place des mesures opérationnelles de sécurité des réseaux.

 

Quid de la neutralité du Net ?

Hors cet impératif sécuritaire, qui est avant tout du ressort des Etats, il est évident que les préoccupations des professionnels se concentrent aussi sur bien d’autres sujets comme les risques éthiques par exemple. Lorsqu’en 4G, l’usager lance une requête, il obtient le même résultat, quel que soit l’opérateur. La 5G, elle, est construite différemment et redonne aux opérateurs le pouvoir de pousser des flux commerciaux. Elle est conçue pour proposer un réseau dynamique, en partie virtualisé et intelligent, structuré en couches (slicing) pour mieux s’adapter aux différents besoins selon les zones. Les opérateurs pourront alors prioriser un résultat et ainsi induire une consommation du client.

De ce fait, l’internet ne sera plus neutre ni libre si n’est pas mise en place, pour sécuriser le système, une norme suprême, une charte du numérique inscrite dans la constitution par exemple ou dans un texte européen contraignant. Telle était d’ailleurs l’ambition de la commission mixte parlementaire qui a déjà travaillé sur ce sujet. Composée à parts égales de sénateurs et de députés, représentative des différents partis, cette CMP a effectué une première tentative de rédaction d’une charte, sans doute imparfaite, mais dont il serait regrettable qu’elle reste lettre morte.

A toutes ces problématiques, s’ajoutent le risque de prix élevés des fréquences mobiles, les incertitudes réglementaires, le manque d’investissements, surtout pour ceux qui, comme la France et l’Europe de façon plus générale, n’ont pas su sauter dans le train 5G suffisamment tôt.

 

Quid de l’usager ?

Last but not least, se pose l’impact des ondes millimétriques sur la santé des consommateurs et donc la nécessité d’étudier l'indice de débit d'absorption spécifique (DAS) et d’en tirer les conséquences d’ordre sanitaire qui s’imposent. Le 13 septembre 2017, 200 scientifiques, parmi lesquels l’ancien PDG de Microsoft Canada, Frank Clegg et le docteur Dominique Belpomme, cancérologue et ancien chef de clinique à l’Institut Gustave-Roussy, ont ainsi lancé un Appel contre la 5G. Des pétitions citoyennes, hostiles du nouvel avatar de standards pour la téléphonie mobile, circulent depuis sur les réseaux numériques.

 

Devant toute (r)évolution technologique, si prometteuse soit-elle, nous ne devons jamais oublier qu’à la fin des fins, en ligne de mire, se trouve le consommateur-usager qu’il convient de satisfaire si possible dans le respect de sa santé, de l’éthique, des libertés, de l’égalité d’accès, voire de la gratuité. Bref, pour toutes les parties prenantes, et en particulier pour le législateur, un vaste chantier dont les fondations peinent à se mettre en place.

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