Agilité : au-delà du concept, la pratique !

La crise actuelle nous invite à repenser notre économie et, à travers elle, le mode de fonctionnement de nos entreprises. Celles qui ont pleinement intégré la RSE et/ou pratiquent l’agilité nous montrent la voie.

En quelques semaines seulement, « Makers for life », un collectif français de 250 bénévoles initié par cinq entrepreneurs nantais, a conçu un respirateur artificiel, le MakAir. Celui-ci n’attend plus que l’autorisation de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) pour que soient démarrés les essais cliniques aux CHU de Nantes et de Brest, et la production en volume.
Avec un coût évalué autour de 1000 euros, soit 10 fois moins cher que ce qui se fait de moins coûteux sur le marché actuel, cette innovation n’est pas sans rappeler l’esprit BoP de la fin des années 90 : concevoir à moindre coût un produit efficace parfaitement adapté à sa cible.
L’histoire du MakAir, conçu en pleine crise sanitaire pour maintenir en vie les insuffisants respiratoires atteints du Covid-19, doit nous inspirer, bien au-delà du simple contexte actuel de pandémie et de la problématique posée par la pénurie de ce type de matériel sur le territoire national, et même européen.
Comment ses initiateurs ont-ils porté le projet MakAir ? Ils ont créé un écosystème favorable à sa réalisation, n’hésitant pas à solliciter toutes les compétences nécessaires, où qu’elles se trouvent. L'université de Nantes, les dons de pièces et le soutien des métropoles des Pays de la Loire ont constitué les premières sources de financement. La région Auvergne-Rhône-Alpes a été le plus gros financeur. Dans le cadre de son appel à projets de solutions innovantes pour lutter contre le Covid-19, l'Agence d'Innovation de Défense (AID) a, quant à elle, accordé une subvention de 355 000 euros. Le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), un acteur majeur de la recherche, du développement et de l'innovation, a fourni les premières pièces. Le MakAir est ainsi le fruit d’une synergie franco-française, mêlant public et privé, entrepreneurs, makers, chercheurs, professionnels de santé et ingénieurs, j’en oublie sans doute.
La boucle de partenaires ainsi créée l’a été pour les besoins de cette seule innovation. D’autres projets appelleront la création de nouvelles boucles selon les besoins en expertise identifiés. Souplesse, flexibilité, rapidité, efficacité. Les échecs comme les succès abondent à chaque fois une expérience qui nourrit les initiatives suivantes.
L’exemple d’une des parties prenantes du projet MakAir est à ce titre particulièrement parlant. Il s’agit de Tronico, une société que je connais bien, puisque l’un de ses sites se trouve à Saint-Philbert-de-Bouaine, dans ma circonscription, en Vendée. Tronico est une entreprise d’Electronic Manufacturing Services (EMS) qui, comme elle se décrit elle-même, « accompagne les start-up, suivant une méthode "agile", dans les différentes étapes de leur développement ».
Comment cette « agilité » s’y est-elle concrètement traduite pendant ces dernières semaines ? Tronico s’est investie dans plusieurs projets liés au Covid-19 : le MakAir donc, mais aussi EasyCov, un test rapide de détection du Covid-19, facile à réaliser, qui donne un résultat en trente minutes à partir d’un prélèvement de salive. Ce test, qui se lit de façon colorimétrique, est l’objet d’une étude clinique pour confirmer les performances déjà observées. Il est inspiré de recherches en cours de l’entreprise sur le sexage des œufs. La troisième innovation en gestation consiste en des robots permettant la désinfection des locaux.
Quelles leçons peut-on retirer ? Tout d’abord, que la relocalisation de certaines activités n’est pas forcément aussi insurmontable qu’il y paraît ni aussi longue qu’on veut bien le penser. Que si l’on veut y parvenir, il faut sans doute changer de logiciel et renouer avec la dynamique du possible plutôt que de s’enferrer dans la certitude de l’impossible. Que l’innovation doit être au cœur du système : nous devons réindustrialiser, nous le savions déjà, mais autrement.
Or, cet autrement ne peut exister que si notre économie se réinvente. La prise en compte de la RSE/RSO est primordiale dans une démarche qui doit placer l’humain et son environnement au centre des préoccupations des décideurs. La recherche du profit n’est bien évidemment pas exclue mais elle doit prendre en compte la dimension sociale et environnementale des projets. La crise a fait émerger une véritable prise de conscience de nos concitoyens à cet égard et une vigilance.
Il y a donc des enseignements à tirer de l’exemple de la genèse et de la réalisation du MakAir. Le fonctionnement dit « agile » des parties prenantes certes, mais aussi l’éthique qui conditionne le projet. Certes, toutes les start-up ne se préoccupent pas de RSE. Certaines sont même carrément centrées exclusivement sur une montée en puissance rapide et sur la recherche exclusive du profit. Mais on assiste de plus en plus à l’émergence de start-up dont les dirigeants cultivent la RSE, soit à travers des modes de fonctionnement interne qui privilégient le bien-être de leurs salariés et un impact maîtrisé de l’environnement, soit à travers l’objet même de leur activité qui intègre la RSE dans son ADN.
Ces entreprises innovantes sont une opportunité pour ce qu’il est devenu courant d’appeler le monde d’après. Elles sont aussi déjà fortement impactées par la crise actuelle. On pourrait envisager, comme je l’ai fait à travers une proposition de loi, une prise en compte plus systématique de la RSE dans la commande publique. On pourrait aussi, de façon plus globale, proposer une fiscalité encore plus attrayante aux jeunes pousses innovantes et/ou leur faciliter l’accès au financement.
La stratégie de soutien aux entrepreneurs porteurs de projets innovants, à l’industrie du capital-risque, et aux entreprises traditionnelles devant réaliser leur transformation avait commencé à donner des résultats en 2019. Il faut donc d’autant plus l’accentuer, en nous inspirant de ce qui se passe ailleurs dans ce domaine, par exemple en Israël, la Start-up Nation.
Nous pourrions ainsi pratiquer l’« agilité » administrative, ce qui, avouons-le, n’est pas en l’état un sport national. Comme le faisait remarquer mon collègue Pierre-Alain Raphand très récemment : « Pendant que l’Amérique développe les GAFA, la France, elle, développe ses CERFA. »

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