Pour l'homme qui sait voir, il n'y a pas de temps perdu*

Dans la situation de crise sanitaire que nous connaissons actuellement, le passage des enfants de parents séparés d'un foyer parental à l'autre pose question, alors que l'Etat demande aux citoyens un effort grandissant de confinement pour tenter de freiner la progression du Covid-19.

Les scientifiques ont, à maintes reprises, insisté sur le fait que les enfants sont des vecteurs particulièrement actifs du covid-19. Leurs jeunes organismes les prédisposent à en être facilement porteurs et, quand ils le sont, ils sont en général asymptomatiques. Cela peut faire d’eux de candides mais efficaces propagateurs du virus. Comme il est de surcroît plus difficile d’obtenir d’eux une attention continue aux gestes qui protègent, les crèches, garderies et écoles ont été fermées, et il a été conseillé d’éviter les contacts entre enfants et personnes âgées et/ou fragiles.
Or, si dans la situation exceptionnelle que nous vivons actuellement, on respecte à la lettre les décisions des jugements de divorce, tout transfert d’un foyer parental à l’autre est, à chaque fois, l’occasion éventuelle d’un transfert du virus d’un foyer à l’autre, ce qui est en complète contradiction avec la logique scientifique du dispositif de confinement, les centaines de milliers d’enfants concernés représentant autant de vecteurs potentiels du virus au sein de la population.
Etant donné mon implication depuis le début de ce mandat sur le sujet des modes de garde après les séparations, je suis, depuis plusieurs jours, très sollicité par des parents et des associations de parents, les ex-conjoints commençant au mieux à s’interroger, au pire à s’écharper, sur l’application de la consigne donnée par le ministère de l’Intérieur : il est en effet demandé de rester chez soi (un seul foyer donc) et, en même temps, accordé une dérogation pour « se déplacer pour la garde de ses enfants ».
On peut remarquer en passant l’imprécision de la formulation de la directive : de quelle garde parle-t-on ? De celle qui concerne ceux qui sont obligés d’aller travailler et de faire garder leurs enfants, ou de celle dont peuvent se prévaloir les ex-conjoints qui appliquent la décision du juge des affaires familiales consécutive à un séparation ?
Deux tendances s’opposent chez les ex-conjoints, parfois de façon virulente. Le contexte actuel favorise en effet l’exacerbation de conflits en cours, ou encore suffisamment tenaces pour se revivifier à la première occasion, le point de vue de chacun étant alors, il faut le reconnaître fortement influencé par sa motivation personnelle.
D’un côté, les accros de la décision du juge, qui comptent bien l’appliquer à la lettre, et n’ont absolument aucune envie de se demander si le va-et-vient des enfants entre deux foyers prend bien en compte l’intérêt général de nos concitoyens (et d’eux-mêmes). De l’autre, ceux qui pensent que leurs charmants rejetons sont peut-être de véritables petites bombes à virus et qu’il n’est sans doute pas pertinent de partager le covid-19 avec le foyer de leur ex-conjoint (et vice-versa). S’ils ne respectent pas la décision du juge et l’agenda imposé, ils risquent une plainte pour non-représentation d’enfant. Les uns pensent à leur droit de garde et au confort affectif de leurs enfants et d’eux-mêmes, les autres à leur devoir de protéger la santé des autres , et aussi la leur…
Il faut raison garder, recommandait Aristote. En situation de crise plus qu’ailleurs. Or, la raison se trouve dans le confinement des enfants dans un seul foyer. C’est l’exemple même du « cas de force majeure » qui devrait faire loi : d’un point de vue sanitaire, l’intérêt général et l’intérêt particulier de toutes les familles concernées convergent de façon non équivoque dans ce sens. Et qu’on le veuille ou non, l’intérêt sanitaire prime sur tout le reste dans la circonstance présente. Il interroge aussi notre capacité à nous responsabiliser pour nous-mêmes, nos proches et la collectivité. Vaste sujet.
Je suis le premier à penser que les enfants doivent partager du temps, le plus égalitaire possible, entre leurs deux parents. J’ai parfaitement conscience que ne pas voir ses enfants le temps du confinement puisse être ressenti comme un sacrifice particulièrement pénible. Mais, à situation exceptionnelle, mesures d’exception. Rappelons-nous que plus le confinement sera observé, plus il sera court. Il sera toujours possible de récupérer les jours où il n’a pas été possible de profiter de ses enfants, idéalement de façon consensuelle avec l’autre parent, sinon en passant par le juge. Contrairement à l’adage, le temps perdu pourra se rattraper !

* Alfred de Vigny, Journal d'un poète (1832)

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