Interopérabilité: un vent de liberté sur les réseaux

L’usager doit pouvoir se protéger de la surveillance et de l’éventuelle toxicité des grandes plateformes. Comment redonner vie à un internet plus ouvert, plus respectueux des libertés ? L’une des réponses est l’interopérabilité que seule la loi peut imposer.

Aux yeux du commun des mortels, l’interopérabilité reste une notion purement technique et par là-même absconse. L’homo pas informaticus du tout, et cela concerne encore un grand nombre d’individus, a cependant parfaitement compris le concept quand on parle de téléphonie. Tout le monde trouve ainsi salutaire de pouvoir communiquer facilement avec n’importe quel correspondant de n’importe quel autre réseau téléphonique à travers le monde.

En matière d’interopérabilité sur internet, c’est plus complexe : il y a les opérateurs qui ont intérêt à interagir avec d’autres et ceux qui n’en ont aucun. Les premiers sont prêts à tout mettre en œuvre pour que leurs informations deviennent interopérables avec les réseaux ou les logiciels avec lesquels ils souhaitent pouvoir interagir et favoriser le développement de leur activité. Et l’on constate qu’ils réalisent des prouesses technologiques pour y parvenir, essor économique oblige.

Les GAFAM eux, oubliant leur idéal de jeunesse plus libertaire, ont vite compris que leur dynamique d’expansion se devait d’être tout autre, et opté pour un protocole fermé. Leur intérêt, et donc leur objectif, est de croître, encore et toujours plus, et d’éviter de perdre des abonnés. L’essentiel est d’aspirer un maximum de nouveaux arrivants et de multiplier les raisons qui les incitent à rester et à interagir au sein de la communauté, gigantesque, qui s’est créée.

Or, si l’on veut satisfaire cette incroyable multitude, il est essentiel de bien la connaître. Le procédé est efficace : plus l’abonné se manifeste, plus il donne d’informations sur lui-même et mieux on est armé pour satisfaire ou stimuler ses envies, j’ai presque envie d’écrire, avant même qu’il en ait conscience. Plus il aliène sa liberté. Le bon vieux principe de la mouche dans le pot de confiture. Il ne reste plus qu’à gérer cette manne, en interne et en toute impunité.

Certes, il est toujours possible de quitter un réseau social. Facebook s’est fait longtemps tirer l’oreille, prétendant qu’il était difficile de supprimer toute trace, mais a fini par se conformer à cette exigence. Souvent, cependant, c’est le captif lui-même qui peine à s’échapper, pris dans la Toile : partir, c’est perdre tous ses contacts, professionnels et/ou amicaux et se retrouver coupé de cette communauté d’amitiés, virtuelles ou pas, qu’il sera bien difficile de reconstituer ailleurs. Certaines personnes, pourtant victimes de harcèlement ou de propos haineux, tardent ainsi à s’extraire de ce contexte malsain.

C’est pour cette raison que j’avais proposé un amendement sur l’interopérabilité, lors de la proposition de loi Avia, souhaitant ainsi attirer l’attention du gouvernement et de mes collègues sur cet aspect. L’interopérabilité permettrait à qui le souhaite d’échapper à ses persécuteurs sans être puni par son exil virtuel, de quitter la maison Facebook ou Twitter, mais avec ses « bagages » relationnels, pour s’installer sur un autre site plus respectueux de ses membres.

Une première étape positive dans le sens des libertés de l’usager du numérique, même si timide encore, a été franchie avec le RGPD. Il est maintenant urgent que la même stratégie de maîtrise des GAFAM et de préservation des libertés s’applique sur le sujet de l’interopérabilité, comme d’ailleurs sur celui de l’identité numérique du citoyen.

Que les États ne s’y trompent pas, dans un monde numérique bipolaire, avec d’un côté les géants américains et de l’autre les chinois, en plein développement et sous la surveillance d’un gouvernement liberticide, la perte de liberté du citoyen lambda s’inscrit dans une perspective plus vaste de perte de souveraineté nationale. Voilà l’un des sujets sur lesquels les Européens se doivent de faire front commun, avant qu’il ne soit trop tard. Il serait souhaitable que la France montre la voie et que les parlementaires mettent en place un cadre législatif pour l’instauration de l’interopérabilité. N’en déplaise aux GAFAM.

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