Blockchain : La Nouvelle Frontière I

Dans une économie mondialisée en butte aux critiques, la technologie blockchain représente une opportunité sans égale de traçabilité des flux de marchandises, une réponse fiable aux inquiétudes, qui pourrait contribuer à trouver un juste équilibre entre une mondialisation débridée et une fermeture irréaliste des frontières.

La ratification récente du CETA a suscité un rejet énergique de la part de protagonistes venant d’horizons divers et pas vraiment conciliables : d’un côté les défenseurs de l’environnement qui considèrent que les échanges commerciaux doivent se limiter au maximum pour épargner notre bonne vieille planète ; de l’autre, des agriculteurs qui veulent bien vendre leurs produits aux autres mais surtout pas entendre parler de réciprocité. La même réaction s’est d’ailleurs manifestée de chaque côté de l’Atlantique, les producteurs canadiens s’affolant à la seule perspective d’une invasion des produits agricoles français.
Difficile de contenter tout le monde donc ! D’un côté, des militants qui pensent que le salut du monde passe par le repli sur soi, de l’autre des professionnels désireux de voir les flux commerciaux s’intensifier, mais… dans un seul sens.
Aux premiers, j’ai envie de répondre qu’ils posent mal le problème car la solution ne se trouve fort heureusement pas dans une limitation drastique de nos échanges qui signifierait, entre autres, la mort programmée de nos exportations avec les conséquences dramatiques qui s’ensuivraient, mais dans les avancées et choix technologiques qui permettront que ces mêmes échanges se passent dans de meilleures conditions, plus écologiques et « durables ».
Les seconds, je les incite à plus de réalisme. Qui peut, à notre époque, envisager lucidement la fermeture, surtout unilatérale, de nos frontières ? Le CETA existe car la régulation des échanges est nécessaire ; et il s’est doté d’un comité de suivi qui veillera à ce qu’il n’y ait pas de concurrence déloyale ou que ne soient pas importés des produits non conformes à nos normes de qualité, dont chacun sait qu’elles sont élevées. La récente affaire des carcasses de viande polonaise avariée a au moins eu la conséquence positive de faire la preuve de l’efficacité de nos services de contrôle.

« Suivez le bœuf ! »
Voilà qui devrait rassurer ceux qui vivent dans la hantise du bœuf canadien bodybuildé, gorgé d’antibiotiques. Et si cela ne suffisait pas à les convaincre, il est une technologie qui permettrait plus encore de les rassurer : il s’agit de la blockchain.
Les Coréens l’ont imaginé, les Coréens l’ont fait : un programme pilote basé sur la technologie de la blockchain a été lancé en janvier dernier, conjointement par le ministère de l’Agriculture et celui des sciences et des technologies. Il s’agit, selon le gouvernement coréen,- appliquant sans le savoir un vieux slogan bien connu de nos compatriotes en 1960-, de « suivre le bœuf » tout au long de la chaîne d’approvisionnement, afin de fournir plus de détails aux consommateurs.
Les Canadiens eux-mêmes, qui font si peur à certains de nos compatriotes, sont les premiers à œuvrer en faveur de la traçabilité des marchandises. L’Agence des services frontaliers du Canada et le port de Montréal font l’essai d’une blockchain visant à optimiser le transport de marchandises. Cela consiste en un «grand livre distribué», partageant et synchronisant les données des transporteurs maritimes, des ports et des grossistes du monde entier.
Ainsi, la plateforme numérique, Tradelens, conçue par IBM et Maersk et lancée en août 2018, va peu à peu remplacer le papier par des formulaires électroniques et permettre un suivi plus précis des conteneurs. Traçabilité, gain de temps et d’argent : plus de 90 organisations ont rejoint le groupe, notamment les ports de Halifax, Singapour et Rotterdam, le porte-conteneurs Pacific International Lines et les autorités douanières australiennes et néerlandaises. Un chantier pas si facile que ça à mener dans un contexte concurrentiel où le sens du partage des données n’est pas la qualité la mieux…partagée.

Quand la technologie vole au secours du politique
Dans le cadre du Brexit, la blockchain pourrait là aussi s’avérer un moyen de contrôle des flux de marchandises en provenance du Royaume-Uni. Il ne faudrait pas que, via notre ex-partenaire au sein de l’UE, transitent des marchandises non conformes aux exigences communautaires, en provenance des Etats-Unis, du continent sud-américain, où un Trump, un Bolsonaro ne laissent pas envisager d’évolution positive en matière de responsabilité environnementale et de normes de production alimentaire.
Le Brexit, dur ou pas, et a fortiori en l’absence d’accord, pose aussi le délicat problème de la frontière, que l’on pensait définitivement effacée entre l’Irlande et le Royaume-Uni. Or, 16% des exportations et 39% des importations de la République d’Irlande se font avec le royaume de saTrès gracieuse Majesté.
La technologie blockchain permettrait d’assurer la stabilité réglementaire et de faciliter les transactions transfrontalières, de façon transparente et sécurisée. Un système, certes coûteux et long à mettre en place, mais qui constituerait une solution efficace et pérenne, surtout dans le cas d’une sortie sans accord. En bref, une issue technologique à une impasse politique.

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