Blockchain : La Nouvelle Frontière II

La technologie blockchain offre de nombreuses perspectives dans la gestion des flux migratoires, avec des avantages pour les parties prenantes : les migrants dans le cadre de la sauvegarde de leurs documents d'identité et de propriété, pour les autorités des pays de passage ou d'accueil dans leur mission de contrôle et pour les ONG dans leur mission humanitaire.

Selon le Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU, 68,5 millions de personnes ont été déplacées de force en 2017, un chiffre en constante augmentation chaque année, auquel on peut ajouter dix millions d’apatrides, et dont on peut déjà pronostiquer que, changement climatique oblige, il pourrait bien ne pas s’améliorer.
Un nombre important de ces réfugiés sont sans documents d’identité parce qu’ils les ont perdus, qu’ils ont été détruits, que les passeurs les leur ont confisqués. De nombreux enfants réfugiés de moins de cinq ans ne sont pas correctement enregistrés. Des centaines de milliers de personnes se retrouvent donc sans aucun document d’identité ni aucune preuve de leurs qualifications ou de leur propriété. Si la possibilité leur est donnée un jour de retourner dans leur pays d’origine, elles ne pourront que très difficilement, notamment dans les zones de conflits, retrouver les preuves de leur patrimoine passé et faire valoir leurs droits.
Cette situation chaotique pose de nombreux problèmes : aux réfugiés d’abord qui sont dans l’impossibilité de prouver quoi que ce soit de leur passé mais aussi à ceux qui les prennent en charge ensuite qui doivent les identifier, les aider à reconstituer leur identité, et le terme est ici à prendre dans son sens le plus large.

Conservation, dématérialisation, rapidité, inviolabilité
La technologie blockchain représente à plusieurs titres une opportunité pour les parties prenantes, parce qu’elle sécurise les informations à tous les niveaux et leur confère une traçabilité. Il est ainsi possible, en s’inspirant des solutions innovantes de gestion de l’identité citoyenne déjà expérimentées par l’Estonie de concevoir un système d’identification permettant, via une simple connexion internet, de stocker ses documents d’identification, ses dossiers professionnels et ses titres de propriété d’une manière sécurisée et à l’échelle mondiale. Une sorte de coffre-fort personnel supranational et inviolable, un gigantesque fichier sécurisé qui pourrait d’ailleurs être accessible à tous.
Mais cette technologie peut représenter aussi un intérêt majeur pour tous ceux qui prennent en charge les migrants. La création d’un système d’identification centralisé au niveau européen, mis en œuvre dès l’arrivée des migrants en Europe ou dès leur prise en charge en mer par les ONG, permettrait une traçabilité parfaite de chacun d’entre eux. Les procédés d’identification innovants, par reconnaissance de l’iris notamment, permettraient de reconstituer avec précision le parcours des uns et des autres et de clarifier leur situation par la même occasion et la gestion des flux migratoires à l’échelon du continent européen au moins.
Le système Visabio, mis en place pour mieux garantir le droit au séjour des personnes en situation régulière et lutter contre l’entrée et le séjour irréguliers des étrangers en France, gagnerait ainsi en efficacité et rapidité s’il était géré par une blockchain.
S’il est important de pouvoir reconstituer le plus précisément possible le parcours des migrants, il l’est tout autant d’avoir la maîtrise des flux financiers en provenance des Etats, des organisations internationales et des ONG, afin d’en assurer la transparence et l’efficience.


Tracer l’aide humanitaire à moindre coût
En Jordanie, une blockchain simplifie et sécurise les paiements en espèces du PAM, en faveur des 500 000 réfugiés syriens qui se trouvent dans les camps. Non seulement cette solution diminue les risques inévitables de détournement d’espèces, en supprimant leur circulation via des intermédiaires, mais elle présente en outre l’avantage de réduire de 98% les frais de paiement, une économie qui, soit dit en passant pourrait représenter une opportunité séduisante pour n’importe quel possesseur d’un compte bancaire, n’en déplaise aux banques et autres organismes financiers.
La Finlande, de son côté, a souhaité simplifier la vie des réfugiés accueillis sur son sol. Les banques classiques se montrant particulièrement frileuses pour leur ouvrir des comptes, le gouvernement fournit des cartes de débit Mastercard prépayées aux réfugiés qui n’ont pas de comptes bancaires grâce à une société nommée MONI.
Chaque carte possède un identifiant unique stocké sur une blockchain immuable, ce qui supprime la nécessité d’exiger la vérification de l’identité, tout en assurant la délivrance des fonds à un destinataire clairement identifié. Les clés privées du compte ne peuvent en effet être associées qu’au titulaire de la carte.
Ces initiatives rappellent, s’il en était besoin, la nécessité de tracer les flux financiers à visée humanitaire, puisque c’est en ce domaine que les exigences éthiques semblent les plus pressantes. Mais ces expérimentations, qui ne sont au départ conçues que pour améliorer la prise en charge et le quotidien des réfugiés, pourraient toutes, j’en suis convaincu, être généralisées, notamment dans tous les secteurs connaissant des risques de fraude et dans tous ceux où la sécurisation des données est essentielle, voire vitale. Un champ des possibles immense, une Nouvelle Frontière, virtuelle celle-là. Quand l’Etat français va-t-il se décider à l’investir pleinement ?

 

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