Elections, piège à moutons

Çà y est, c'est reparti pour un tour. Elles et ils vont venir mendier nos voix. Un espoir ? Certainement pas... Juste une illusion. La lutte est ailleurs.

    Nous ne sommes pas en démocratie. Nous le saurions. Si nous l’étions, toutes et tous auraient le pouvoir. Nous discuterions ensemble des décisions à prendre pour gérer et améliorer nos communautés, notre société. Nous déciderions au local des problèmes locaux, et, à partir du local, des problèmes plus globaux, en envoyant le cas échéant des camarades avec des mandats impératifs et révocables pour participer à des réunions pour défendre nos idées. Une rotation des tâches permettrait à toutes et tous de prendre part à la vie politique – en empêchant toute mainmise sur celle-ci. On peut appeler cela comme on veut, j’appelle cela fédéralisme libertaire ; je n’invente rien, cela fait partie depuis fort longtemps de l’équipement culturel anarchiste, notamment.

    Vous n’êtes pas sans savoir que ce n’est pas du tout à cela qu’on vous invite dans les prochaines semaines.

    De gentilles personnes vont venir vous voir un peu partout, sur le marché, dans la rue, chez vous.

    A la télé, à la radio, sur les murs, on va venir quérir vos voix. On va vous demander de mettre dans des urnes des petits papiers signifiant que vous cédez votre pouvoir à des personnes qui prendrons des décisions en votre nom, sans mandat impératif, sans révocation possible et sans rotation des tâches pendant de longues années. Une poignée de secondes, un petit tour, et votre capacité d’action politique, légalement reconnue, devra attendre la prochaine élection.

    Une petite oligarchie (pouvoir du petit nombre) prendra soin de vous, mais plus certainement (nous le savons), pas du tout. Ce petit nombre de personnes va, par un curieux hasard qui nous étonne toujours dans la société capitaliste, du village, à la petite ville, à la ville moyenne, la grande ville, la capitale, la région, les parlements nationaux, le conseil des ministres, la présidence devenir de plus en plus riche et bien né. Plus les pouvoirs vont être importants, plus le personnel politique va être issu de la bourgeoisie. Moins ils vont vous ressembler, moins ils vont défendre vos intérêts. Pourtant vous allez – si vous élisez – , leur donner votre voix, votre pouvoir. Qu’espérez vous donc !

 

*

 

    Je pars du principe que vous êtes progressistes, de gauche, donc anticapitalistes. Que vous souhaitez une toute autre société, sans domination et sans oppression. Et c’est dans ce cadre que je souhaite répondre à la question : Que peuvent les élections ? Pas de suspense : quasiment rien. Si vous êtes capitalistes, donc de droite, par contre, soyez béni.e.s, vous aurez tout, et ce sera de mieux en mieux, de votre point de vue – mais ce n’est pas l’objet de ce texte, et votre élu.e LREM, LR, RN, P « S » ou UDI vous l’expliquera mieux que moi.

    Donc, plein.e d’espoir, vous allez mettre un bout de papier dans l’urne.

    Je vais tout de suite être dur : je suppose que vous allez voter pour une personne qui représente vos idées, et pas contre une autre pour l’empêcher de « passer ». L’excuse du rempart, du barrage, commence à dater et fait de vous un piètre castor, puisque les barrages sont le plus souvent celles et ceux qui, justement, servent de marche-pied aux pire (qui fait monter le RN ?… à part celles et ceux qui ont le pouvoir, hein?). Non, non, si on se dit de gauche et qu’on vote à droite, on sert la droite, on est de droite. Assumez, et n’esquivez pas en regardant le massacre social qui va se faire en votre nom. Depuis Chirac, on connaît la chanson, merci.

    Donc le papier dans l’urne. Mais au niveau local, hein, tout est possible !

 

Pas du tout.

 

    D’abord, si vous êtes maire, vous resterez bien évidemment dans la légalité, c’est-à-dire la légalité bourgeoise. Le droit est fait par la classe dominante (manquerait plus que ça !)… et cela vous sera rappelé très vite. Vous n’avez quand même pas déjà oublié l’histoire du maire qui ne voulait plus d’utilisation de pesticides à moins de 100 mètres des habitations… Et même si vous êtes dans le légal, vous savez quand même à quel point la justice est indépendante (le fameux coup de fil du ministère…), et les procès, les injonctions vont sérieusement vous embêter. Sans compter les lobbys qui – contrairement à vous et à votre mairie – ont (beaucoup) d’argent, et qui peuvent saisir la justice, même s’ils ont tort. Et, je m’étais trompé, un maire peut être révoqué en « démocratie ». Le conseil des ministres peut révoquer un maire qui s’avérerait trop en rupture avec les règles de cette belle société. Bref : vous êtes sérieusement surveillé.e.s !

    Bien sûr, il vous reste tout de même des marges de manœuvre, même en restant dans la légalité : je ne dirais pas qu’une ville aux mains du PCF c’est la même chose qu’une autre gérée par le RN. Loin de moi cette idée. Par contre va se poser la question de l’argent. Si vous suivez l’actualité vous savez à quel point l’État a asséché les finances des collectivités locales, au point que même les maires capitalistes en pleurent, c’est dire ! Du coup, c’est un peu comme le comité d’entreprise qui gère les bonnes œuvres patronales : vous allez pouvoir faire – si vous avez de la chance – une ou deux réformes sociales pour la population, si vous trouvez les fonds. Mais attention ! Ne faites pas fuir les plus riches et les entreprises car, comme partout, vous risqueriez de perdre beaucoup d’argent ; le chantage à l’emploi ou à la fuite des capitaux n’est pas un fantasme : le capital, dans le cadre du capitalisme, dirige vraiment le monde. A tous les niveaux. Même vos actions culturelles supposent des sponsors…

    Mais si vous y croyez vraiment, encore faut-il faire élire, donc, un parti de gauche, c’est-à-dire anticapitaliste. Et c’est là que le bât blesse : comment se fait-il, tout simplement, que les travailleuses et travailleurs n’élisent pas des personnes comme elles, comme eux ? Des personnes qui vont défendre leurs intérêts ? Comment se fait-il qu’à tous les échelons, ce soit la droite, à peu de choses près, qui ait le pouvoir ?Qu’au niveau national, depuis la parenthèse socialiste de 1981 à 1983, ce soit la droite capitaliste qui ait eu les manettes ?

    Si les milliardaires s’achètent des médias, même s’ils ne sont pas rentables parfois, ce n’est pas par amour de la vérité et pour défendre un journalisme libre. C’est pour diffuser l’idéologie de la classe dominante dont il font partie. Et, de fait, ils ont le monopole de l’information. Le lavage de cerveau est permanent. Et si vous pensez que le service public va être un rempart à cela, détrompez vous. Il n’y a qu’à voir les voix lamentées des représentant.e.s du CSA venir expliquer aux journalistes à l’antenne que pendant les campagnes électorales une règle « d’équité » va s’imposer… or cette règle, même pas respectée, part du principe que les gens au pouvoir, qui ont fait de gros scores aux dernières élections vont avoir plus de temps de parole (le pouvoir aux sortants). Et quand ce n’est pas le cas – pensons par hasard à LREM – cela sera quand même le cas ! LREM, mais pas le NPA… allez savoir pourquoi… Et partout, y compris sur le service public, nous allons avoir droit aux « principaux candidats », aux « grands candidats », aux « candidats sérieux », aux « candidats qui ont une chance de l’emporter »… Quant aux « petits candidats », soit il seront juste cités, soit elles et ils ne passeront dans les médias qu’à des heures tardives. C’est la propagande, l’idéologie qui mène le monde, qui fait que les personnes pensent ce qu’elles pensent.

 

*

 

    Alors d’accord, je sais que vous n’êtes pas de celles et ceux qui baissent les bras. Vous y croyez. Je ne remets pas en cause votre bonne foi, votre intelligence ou vos convictions. Reste que le réformisme – comme voie légale de sortie du capitalisme – n’a jamais apporté que des miettes. Reste que seules les luttes d’ampleur nous ont apporté de vraies conquêtes sociales. Les institutions bourgeoises ont été construites et renforcées d’années en années pour empêcher qu’on les utilise pour lutter contre le capitalisme.

    Elisez donc si vous voulez élire, présentez-vous, même. Mais ayez bien dans l’idée que vous participez à quelque chose qui ne relève pas de la démocratie. Ayez bien dans l’idée, aussi, qu’une fois au pouvoir, très souvent, on finit par donner – au minimum – des leçons aux personnes qui lutteront hors des institutions, dans la rue, dans les usines… au nom du « réalisme »… On en arrive même à dire qu’il faut « savoir arrêter une grève ».

    Pour filer une métaphore à la mode… que feriez vous dans une dictature ? Même si je ne qualifierais pas la Macronie de dictature – plutôt d’État capitaliste autoritaire –, ma question reste sérieuse. Face à un Etat dictatoriale ou un Etat dans lequel existe en droit des libertés mais où les usages et la structuration du pouvoir empêche toute réforme menant à une destruction même minimum de l’ordre dominant, il s’agit d’abord de résister, de garder ses convictions, de les partager, et de lutter tant que cela est possible, avec ses forces et ses faiblesses. L’Histoire n’est pas prévisible, et aucune civilisation ou mode de production n’est éternel. A nous d’accélérer le processus qui amènera à un autre univers. A nous de faire advenir une révolution. Et de préciser : je considère comme camarades toutes les personnes qui se battent pour un monde meilleur, totalement différent de celui-ci. Qu’elles élisent, ou pas.

 

Le titre : Les élections ne sont pas des pièges à cons. Un con, c’est un sexe de femme. Ce n’est ni une insulte, et ce n’est pas péjoratif. C’est beau, c’est un symbole de lutte, de plaisir et de liberté.

Pardon tout de même pour les moutons.

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