Devenir Sdf, tomber dans l'horreur

Je suis à la rue. Tout le monde peut y atterrir. Cette idée est peut-être un lieu commun, du reste. J'aimerais parler ici du processus qui m'y a envoyé, en tant que malade de dépression. C'est moche, c'est injuste, et rien dans cette société capitaliste ne nous en préserve.

Je suis dépressif. J'en respecte le tableau clinique. Tristesse, absence de volonté,  anxiété, idées suicidaires, sentiment qu'on n'est que de la merde, qu'on ne fait rien de bien et qu'on ne sera jamais heureux, petites choses à faire qui ressemblent parfois à des parcours du combattant. Tout ne se manifeste pas en tout temps et en même temps, mais c'est globalement ce qui rythme ma vie. 

Beaucoup de ces choses sont là depuis longtemps, sans doute depuis l'adolescence ; ces dernières années elles prennent une ampleur importante, trop importante,  étouffante. Et puis tout ça a croisé la route d'un burn out et a explosé, je travaillais dans le social...

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Il y a quatre ans, après deux années de psychothérapie, j'avais l'impression d'aller mieux. Je suis venu en Normandie, j'ai rejoint une fille, une amoureuse. A Paris le permis m'était superflu, ici il est nécessaire. Mon projet était simple,  me semblait simple : obtenir ce permis, trouver du boulot.

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L'obtention du permis s'est révélé un travail titanesque. Pas tout jeune, profil intello décomposant toutes les situations, grande anxiété, sentiment d'être jugé lors des leçons, c'est devenu un enfer. Lors de mon premier examen, j'ai eu une crise de panique ; j'avais l'impression d'une dissociation de moi-même,  je me regardais faire, me regardant aller au désastre. Cet échec m'a fait explosé en vol. Tout est revenu : symptômes du burn out et dépression. J'ai dû attendre plusieurs mois pour être pris en charge par le CMP... misère de l'état de la médecine, et de la psychiatrie en particulier. Je suis suivi depuis, par un psychiatre,  une psychologue, et ai bénéficié d'un traitement de l'anxiété. Et sur le plan psychologique,  j'en suis donc à la situation que j'ai décrite au début de mon texte. Je ne vois pas de sortie,  et bien sûr,  je suis à mille lieux de ce que je projetais en arrivant en Normandie. 

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Et désormais,  je suis à la rue.

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Si être en dépression peut être une vraie horreur, je me rends compte que vivre avec un dépressif n'est pas non plus facile. Oui, ma compagne en a bavé,  cest vrai. Et le lien a fini par céder de la pire des façons. J'y reviendrais,  ce sont cinq ou six policiers qui sont venus m'expulser, me mettre à la porte.

 

Mais la faillite de mon couple ne vient pas seulement des résultantes de ma dépression sur celui-ci. Je me suis mis avec une personne assez négative, gueularde,  se mettant facilement en colère. Et cette personne ne m'a jamais fait véritablement de place chez elle et dans sa vie. Et je l'ai "accepté " ; oui c'est bête,  voire stupide,  pourquoi suis-je resté,  pourquoi ne suis-je pas parti,  et vite ? Je crois qu'une partie de moi a trouvé son compte. J'ai eu une famille dysfonctionnelle. Un père autoritaire,  violent psychologiquement, obsédé par le matériel,  l'argent,  et une mère soumise. Je pense que ma dernière situation de couple m'a, d'une certaine manière, fait retrouver ça. Me remettre dans une familiarité,  au niveau inconscient : je lai cherché.  Oui, cest assez horrible. 

 

A ce cadre général, déjà pas très sympa, se sont ajoutées des réactions face / contre ma maladie, ou contre moi tout court. Je comprends qu'on se défende face à une situation difficile,  je comprends qu'on mette en place des systèmes de défense. Mais de fait, les conflits qui se sont installés et ont dégénérés ne se réduisent pas à cela : ils ont mis à jour des différences de valeurs et de positionnement politique. Des espaces qui sont devenus des gouffres. 

 

J'ai essayé d'échanger autour de la dépression,  a travers des discussions et des textes. Je crois sincèrement que mon ex-compagne n'y a jamais rien entendu,  rien à faire. Du reste, c'est une chose extrêmement courant dans la population : très peu de personnes comprennent ce qu'est une dépression. 

 

Et donc j'ai découvert un aspect de ma compagne que je ne connaissais pas : son côté sarkozyste. Vaguement de gauche, je l'ai vue révéler un vieux fond moraliste de droite faisant de moi l'ennemi, en tant que parasite (mot utilisé), l'humain disparaissant. 

 

N'étais-je pas arrivé en disant que sitôt le permis passé je travaillerai ? Javais donc menti, pour profiter.

Avec le temps toutes les discussions ont fini par y revenir, et la petite musique néolibérale est devenue l'hymne de notre relation.

"La dépression a bon dos."

"Quand on veut on peut."

"Tu te la coules douce."

"Du travail il y en a."

 

Et la phrase la plus gerbante :"Il est plus facile de se suicider que de chercher du travail. "

 

C'est une chose que de ne plus pouvoir supporter / gérer  la maladie de l'autre ; c en est une autre de nier et d'écraser une personne du haut de ses conceptions politiques et morales. 

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Encore une fois, oui, ce n'est pas facile de fréquenter un dépressif. Et ce n'est pas facile de finir par en supporter la charge financière... car une fois les indemnités chômage épuisées,  le malade privé d'emploi peut très bien dépendre totalement de son ou sa conjointe. Solidarité oblige, l'individualisation des aides n'existe pas. Si vous vivez avec une personne "trop" riche, vous n'avez le droit à rien. Et vous devenez inutile et totalement dépendant. Il est faux de dire qu'il existe en France un revenu minimum : on peut ne rien toucher. De plus l'hypocrisie règne ; des concubins ne pourrons pas bénéficier de la pension de réversion... mais seront jugés solidaires en-cas de demande d'aides !

Bref, j'ai fini par devenir un poids mort, enfin pas tout à fait puisque, ayant quelques économies de côté,  j'ai toujours payé nombre de dépenses personnelles,  et j'ai pu de ci, de là,  faire des surprises,  offrir des cadeaux.

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J'ai fini par obtenir le permis. Juste à la veille du confinement, donc au moment où je pensais acheter un véhicule, et à trouver une activité compatible avec ma maladie. Mais le huis clos a transformé les critiques en haine, et au moment de la première étape du deconfinement, j'ai reçu une lettre recommandée. Dedans, une date limite pour quitter les lieux : une menace d'expulsion.

 

Depuis de nombreux mois, je vivais dans le débarras de l'appartement. Une pièce de 5 ou 6 m2 , sans fenêtre qu'on puisse ouvrir, où je m'étais réfugié pour éviter les conflits, et pour laisser l'appartement complet à mon ex-compagne. Cest donc là que j'ai reçu l'ultimatum. 

 

Dans notre société où tellement de personnes sont exposées à la pauvreté et aux problèmes de logement, aucune solution d'hébergement à court terme n'existe. Je n'ai pu que me tourner vers une solution à moyen (?) terme : la demande de logement social. J'ai tout fait en ce sens, tout bien rempli, contacté qui il fallait. 

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Les jours ont passé. Les choses se sont tendues comme si c'était encore possible. Voici deux exemples de "discussion" de cette période. 

 

Une s'est terminée avec un jugement péremptoire de ma part :"tu n'est qu'une bourgeoise du 16ème." Je pense que mon ex-compagne n'en aura retenu que cela. Ce que je voulais dire en parlant dune habitante de l'arrondissement le plus riche de la capitale, cest que les riches qui y vivent, fiers de leurs avoirs et leur "réussite", refusent absolument d'en voir les conséquences : la misère. Rappelons que ces braves gens, dont beaucoup s'affirment catholiques, se sont opposés à l'installation dun foyer de sdf dans le lieu qu'ils habitent. Destiné plus particulièrement aux réfugiés, ce foyer a subi une tentative d'incendie... et bien mon  interlocutrice émettait non seulement le souhait que je quitte son appartement... mais aussi celui de ne me plus me voir du tout. De me mettre à la rue, et que j'aie l'immense gentillesse de disparaître de sa vue... comme... dans le 16ème. Et bien non, je resterai dans le coin. Pas pour l'emmerder, mais parce que c'est l'endroit que je connais le mieux,  que m'y sens en sécurité et qu'il s'y trouve des coins pour dormir (très relativement) tranquillement. Et que si l'envie me prend de m'assoir sur un banc à côté de chez elle, je le ferai aussi.

 

La deuxième discussion fût une tentative pour lui faire prendre conscience - doux rêve - des méfaits d'une guerre privée. Et si à une expulsion je répliquais par la publicité de son acte ? Et si j'allais en parler à ses collègues,  et si je collais des affiches dénonçant son acte ? Bien sûr,  si j'étais capable et tout simplement envieux de telles répliques,  je n'aurais pas fui dans le cagibi : la guerre dans le privé me paraît immonde car oui se replier,  alors ? Le privé du privé n'existant pas... Bref elle fût furibarde que j'ose évoquer une contre-attaque, même en lui confirmant que je n'en serais pas capable. Mais j'eus l'espoir que la honte, marquée par le manque d'envie que "ça se sache", indique qu'elle n'oserait pas me mettre dehors sans solution de logement.

 

Je rêvais. 

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Le 24 juin matin - j'étais réveillée et levé heureusement - mon ex compagne m'a regardé et ma dit que "ce matin tu te casses". Je vous fais un dessin : cinq minutes plus tard, cinq ou six policiers sonnaient à l'interphone. Cinq ou six, vraiment désœuvrée cette police...

 

Voilà comment j'atterris à la rue. 

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Je ne vais pas vous décrire par le menu l'horreur que c'est. Si vous vous en doutez, sachez que c'est pire. Et pour moi ça se compte seulement en jours. Dire que pour certains c'est en semaines, en mois, en années. 600 personnes meurent dans la rue par an, en hiver, en été. 

Tout vous est fermé.  Rien n'est prévu. Parfois dans la plus pure illégalité,  comme le camping municipal d'Alençon - citons le - qui refuse son entrée à des sdf pouvant payer leur place. Ca dépasse l'entendement. Et pourtant, je connaissais le sujet, comment ancien travailleur social.

 

Physiquement,  je vais mal. Psychiquement, cest pire. On doit adopter des gestes de survie chaque jour, recherche d'eau... ou rechargement du téléphone,  si on en a un, pour écrire sur son blog par exemple.

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Je n'ai pas croisé mon ex-compagne. Je n'ai rien fait pour. Elle m'a menacé de faire venir la police si je venais quémander des affaires... les miennes, restées chez elle.

Le matin de mon anniversaire, un mail de cette personne m'a averti que javais un mois pour vider mes affaires de son appartement,  faute de quoi, elle donnerait tout. Ce sont les affaires de toute une vie.

 

Elle me dit que puisque j'ai l'argent pour acheter des livres, j'en ai bien pour faire appel à des pros pour déménager mes affaires dans des locaux privés !

Quelle comparaison... C'est vrai,  même jusqu'au dernier moment, j'en ai acheté,  mais toujours doccasion. Et, entre nous, cest mon seul moyen d'échapper un peu à ce monde.

Socialement, d'abord. J'ai un doctorat de sociologie, mais mes parents n'ont pas été diplômés (à part le certificat du paternel) ; j'ai besoin d'apprendre, de connaître,  pour m'inventer une ascension sociale et culturelle imaginaire.

Mais surtout en fuyant (encore). La lecture m'offre le seul moyen d'être ailleurs, en des lieux où je ne suis pas, où je n'existe pas, où je ne souffre pas.

 

Arriverais-je à sauver mes affaires ? Comment ? A-t-elle le droit de se débarrasser des affaires d'un sdf de bonne foi qui pourtant attend une solution de logement ? 

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Tout cela me choque. Mais ce n'est pas le pire. Le pire , c'est d'avoir constaté la continuation de logiques sociales ancestrales, communautaires,  de rejet.

Dans un grand comportement moutonnier et grégaire,  ses amis et sa famille ont fait bloc, dun coup,  pour me rejeter.

Pas de neutralité pour essayer de comprendre, pas d'impartialité pour faire la part des choses, pas d'esprit critique, pas d'indépendance de pensée. Non, non, on fait bloc,  sans prise d'informations, sans vérification,  sans écouter les partis en présence.

Cest la même logique de rejet qu'on observe dans les dénonciations des crimes sexuels du personnage central dun groupe, de nombreux divorces, de coming out... il y a une ligue consciente ou inconsciente qui se met en place...

Mais ce qui est vraiment gênant, c'est que dans ces personnes qui t'indiquent qu'elles ne veulent plus te revoir ou, plus facilement, qui font les mortes, c'est que se sont des personnes se prétendant de gauche, disant qu'elles privilégient la confrontation des sources, qui disent que le monde va mal, qui se gorgent des concepts de communication non violente, d'éducation positive, de chakras, d'énergie positive, etc., etc., etc.

Et ces personnes continueront à se regarder dans une glace.

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Je ne souhaite à personne de tomber a la rue. Je ne fais pas de hiérarchie entre les personnes qui y sont. Que les personnes qui classent les miséreux entre nationaux et migrants aillent se faire voir.

 

Les personnes qui mettent des gens malades dehors parce que malades sont des barbares égoïstes, et ces personnes me font pitié. 

 

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