Polanski, la morale et le politique

Une cérémonie, une honte, une domination. Quelques réflexions sur le pouvoir des mâles et la cécité du monde des arts.

   A l’article 7 du règlement de l’académie des César est mentionné le fait qu’une condamnation pour piratage d’une œuvre entraîne l’exclusion de cette académie.

   A mon sens, le fait de fuir la justice pour une série de crimes sordides, d’autant plus quand on se prétend innocent et qu’on a les moyens de se payer les meilleurs avocats, est pire que ce genre de condamnation. C’est le cas de M. Polanski, nouveau César du meilleur réalisateur.

  Nous n’avons pas la même morale.

   Dans le petit monde fermé du cinéma, en France, on peut extraire les œuvres et les personnes qui les créent de la réalité. Il y a la vie réelle et une bulle artistique formant des mondes indépendants. Du moins quand on essaie de mettre certains divins créateurs devant leurs affreuses responsabilités.

   Parce que sinon, l’aréopage jugeant de la qualité des films verse sa petite larme devant des films pouvant traiter de sujets politiques – comme J’accuse de Polanski ou Les Misérables de Ladj Ly cette année. Et c’est très bien. Mais alors, quel dédoublement de personnalité ! Applaudir la dénonciation d’injustice… et n’être pas touché par les questions du viol et de la pédophilie, au point de remettre un prix à un multirécidiviste dans ces horreurs !

Décidément pas la même morale.

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   Le féminisme des années 70 nous a légué un des énoncés politiques fondamentaux pour comprendre les relations femmes / hommes et la domination masculine : «Le privé est politique». Qu’est-ce à dire ?

   D’abord que ce qui se passe dans l’intimité relève du politique. Dans le couple, dans sa sexualité, dans sa vie privée. Rapport de force il y a, confrontation de point du vue, violence parfois, trop souvent

   Ensuite, et de manière liée, nous sommes, femmes et hommes, construit.e.s dans une société sexiste et, dès la naissance, nous subissons un dressage dont le but est que nous occupions nos rôles. Dans une société patriarcale, la place des hommes est du côté de la domination.

   Question politique, l’oppression des femmes est une construction sociale. Et comme toute construction humaine, elle peut être déconstruite.     C’est tant un combat individuel que collectif. C’est le combat du féminisme. Aliéné.e.s, nous le sommes, femmes et hommes – même si les dominants tirent, il va sans dire, d’énormes avantage de leur position.

   Face à un acte de domination sexiste, dont certaines personnes disent qu’il relève du privé, il est impossible de ne pas se positionner. Dénoncer / lutter contre ; soutenir / se taire / laisser faire. On ne peut être sexiste et non sexiste. Et l’Affaire Polanski relève de la domination masculine, du politique, du sexisme : il s’agit de l’oppression de femmes, jeunes ou très jeunes.

   Dans cette affaire, l’académie des César a choisi son camp. En faisant comme si Polanski était innocent, ou en récompensant un homme qui a détruit des vies en ne s’en mêlant pas, elle a pris partie.

   Un film ne tombe pas du ciel, ni une nomination pour un prix. C’est un processus très long, qui commence bien avant le premier clap. Le monde du cinéma accueille, finance. Des actrices et des acteurs acceptent des rôles. On sait où on met les pieds, et avec qui. Le réalisateur du début est nu du point de vue du film devant être tourné. Il porte en revanche des habits, ceux de son passé ; sa carrière, certes, mais aussi sa personnalité et ses actes font partie de ses vêtements. Sa lâcheté, son courage, ses positions politiques de même. On décide donc de collaborer avec une personne, et les habits qu’elle porte.

   Et si vraiment on est aveugle, que l’on refuse de lier œuvre et créateur, laissons le faire le lien lui-même. Polanski dit ainsi : «Dans l’histoire, je trouve parfois des moments que j’ai vécus moi-même; je peux voir la même détermination de nier les faits et de me condamner pour des choses que je n’ai pas faites». C’est sa parole contre celles de ses 12 victimes présumées. Dans l’histoire de Dreyfus, dans laquelle il se reconnaît donc et qu’il filme , il introduit par définition sa subjectivité et son histoire – personne ne l’ayant obligé à choisir le film et sa mise en scène. Il ajoute : «Faire un film comme celui-ci m'aide beaucoup. Mon travail n'est pas une thérapie. Cependant, je dois avouer que je connais un grand nombre des rouages de l'appareil de persécution présenté dans le film et que cela m'a clairement inspiré.» M. Polanski a subi l’oppression, c’est vrai, dans son pays natal, notamment. Il sait ce que c’est de souffrir d’une domination. Et il sait ce que c’est d’avoir en face de lui des personnes qui nient leur position dominante et qui, vraisemblablement fuient la justice. Son film lui permet de le dire, et, donc, ça l’aide. Y a t’il toujours une séparation entre l’homme et l’œuvre ?

   L’Académie a donc choisi son camp, et beaucoup d’artistes aussi. Seules une poignée de personnes sont sorties, dont Céline Sciamma et Adèle Haenel. Elles n’étaient sans doute pas les seules à être révoltées, mais Adèle, sans doute la plus impliquée personnellement et politiquement dans l’assistance, a exprimé sa rage par un «La honte» résumant bien de quoi il retournait. Et c’était aussi la position des camarades féministes à l’extérieur. Quelle honte, quel décalage entre le monde enchanté des artistes et les horreurs niées par le prix décerné à Polanski.

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   En tant qu’homme, j’ai aussi la rage. Ma position de dominant, tous les avantages qu’on me propose, ceux que j’accepte, consciemment ou inconsciemment, ma lutte contre mes déterminismes et ma maigre contribution au combat féministe pour un monde sans domination masculine… et voir ça. Me demander le message que ça donne aux garçons, aux hommes. Et avant tout aux victimes de mon genre.

   Mais j’ai honte, aussi. Car je n’ai sans doute pas les épaules pour me battre autant que le devrais contre le mâle en moi. Et de me dire qu’à sa place, je ferais peut-être la même chose, si tant de gens me soutenaient, si tant de personnes m’aidaient à garder ma place d’oppresseur.

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