Penser le macronisme

Emmanuel Macron est un Dominique Strauss-Kahn qui a réussi, celui-là même qui aurait dû remporter l’élection présidentielle de 2012. Macron est l’héritier de Mitterrand, de Fabius et d’Hollande. Il n’est pas étranger à leur histoire, il en est l’aboutissement. Le président incarne le PS néolibéral, c’est-à-dire le PS hollando-vallsiste, aujourd’hui en voie d’extinction. Et pour cause !

Le livre que vient de publier Philippe Frémeaux offre des pistes de réflexion intéressantes pour penser le macronisme[1]. Le court ouvrage de l’éditorialiste à Alternatives économiques ne propose pas une analyse du “macronisme”. Celui-ci, en devenir, reste à faire. Il ne dissèque pas non plus sa politique : un seul chapitre propose une ébauche d’analyse des choix macro-économiques actuels. L’essai présente l’intérêt de revenir à la source du macronisme. Comment un novice de la politique sans mandat politique antérieur a-t-il pu être élu président de la république à son premier essai ? Le macronisme fait-il table rase du passé ou, au contraire, se fait-il le continuateur des présidences précédentes ?

La fin d’un long cycle politique

Philippe Frémeaux estime que l’élection de Macron a marqué la fin d’un long cycle politique, pendant lequel les partis centraux de gauche et de droite se sont succédé au pouvoir. C’est le bipolarisme de la 5e république qui a éclaté en mai 2017. Le macronisme consacre l’union de la droite et de la gauche modérées. Jamais auparavant celles-ci ne s’étaient incarnées dans un dirigeant parvenu au sommet du pouvoir. Contrairement à ses critiques qui voient dans le macronisme un projet politique creux porté au pouvoir par accident, l’auteur estime que celui-ci est l’aboutissement de décennies de convergence les deux blocs centraux de gouvernement.

Pour démontrer cela, Philippe Frémeaux revient sur le bilan des trois expériences de la gauche (socialiste) au pouvoir : François Mitterrand, Lionel Jospin et François Hollande.

Sous la présidence Mitterrand, l’auteur estime qu’on est passé en quelques mois d’un discours de rupture économique à une conversion au monétarisme d’un Raymond Barre. Après 1983, cette politique est, dit-il, “tout sauf de gauche”. C’est le gouvernement de Laurent Fabius qui va “sanctuariser” des choix néolibéraux en signant l’Acte unique européen en 1986, qui étend le marché commun aux services et qui libéralise les mouvements de capitaux. Mitterrand et Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, ont fait alors un cadeau inouï à Margaret Thatcher : ils ont posé les bases d’un marché unique qui a pour principe la compétition entre États. Chômage de masse, politique de désinflation et une intégration européenne dont les modalités l’éloignent des intérêts des peuples. Tout est réuni pour le décrochage populaire à l’égard de l’Union européenne qui a lieu par étapes successives (Maastricht en 1992 et référendum sur le traité constitutionnel en 2005).

Philippe Frémeaux dresse un bilan “globalement positif” du gouvernement Jospin. Il observe qu’en 1997, le socialiste a su associer un discours de gestionnaire “responsable”, un discours de tribunicien à l’endroit des catégories populaires et un discours “utopiste” (qui débouchera, notamment, sur la loi sur les 35 heures).

François Hollande, surnommé “Mitterrand le petit”, a mené une politique similaire à Mitterrand : d’inspiration néolibérale “mal assumée”, avec des mesure volontaristes de soutien à l’emploi largement en deçà des besoins économiques. L’auteur ne le dit pas explicitement, mais on comprend qu’avec le quinquennat raté de Hollande, le PS a atteint le paroxysme de décennies de pseudo-compromis, de reculs et d’abandon du réformisme de gauche.

Ce que suggère Philippe Frémeaux, c’est que Macron n’est pas un accident politique, mais qu’il est le produit même de ces trente années de dérive socialiste. A contrario, sans l’abandon progressif par le PS de toute volonté réformatrice sociale et démocratique, Macron n’aurait pas été propulsé à l’Élysée.

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 Un néolibéralisme décomplexé

Ce qui différencie le néolibéralisme macroniste de ceux de Mitterrand et d’Hollande, c’est qu’il est totalement décomplexé. On pourrait ajouter que ce qui distingue le néolibéralisme macroniste économique du néolibéralisme de droite (dans sa version bling sarkoziste, notamment), c’est qu’il maîtrise à la perfection la communication du “manager responsable et performant”.

Macron estime qu’un espace politique, et au centre gauche et à droite, s’est ouvert : trente années de propagande honteuse du PS en faveur de l’économie de marché et des entreprises ont convaincu nombre de ses électeur.rice.s que cet ordre-là était non seulement acceptable mais souhaitable. La droite de son côté s’est progressivement ralliée au libéralisme politique et culturel. L’écart irréfragable entre le centre gauche et le centre droit a pu être comblé par un candidat dont la campagne électorale a marché sur les deux jambes du libéralisme : économique et culturel.

Comment, après s’être attaqué au droit du travail, Macron a-t-il pu bénéficier (et continuer de bénéficier aujourd’hui) du soutien d’une majorité relative de la population ? Philippe Frémeaux énonce une vérité première qu’on ignore ou qu’on feint d’ignorer dans certains cercles militants de gauche : une majorité de la population, sans pour autant se considérer comme “gagnante”, est plutôt satisfaite de l’ordre économique actuel. Ce sont les classes moyennes et supérieures qui gagnent bien leur vie, prennent des vacances et qui ont des emplois sûrs. Ces Français.es ne regardent pas la mondialisation ou l’intégration européenne comme des forces négatives.

C’est sur cet électorat centriste et mouvant, de droite et de gauche, que Macron fait reposer sa majorité, certes par défaut (record de votes blancs et une forte abstention au deuxième tour de l’élection présidentielle). Faut-il en déduire que l’assise politique de Macron est faible ? Ce n’est pas sûr. D’une part, aucun.e autre candidat.e. n’a été en mesure de rassembler davantage que lui (la gauche, notamment, est très divisée et stagne à un niveau bas comme on a pu le constater lors d’élections législatives partielles récentes). D’autre part, le “et de gauche et de droite” macroniste (même si le centre de gravité penche nettement à droite) lui permet de fidéliser les électeurs “modérés” du PS, du Modem et d’une partie des Républicains. Qui, aujourd’hui, pourrait ratisser aussi large ?

Philippe Frémeaux offre ici une autre piste de réflexion intéressante pour penser le macronisme : “La victoire d’Emmanuel Macron tient à un incroyable concours de circonstances. Mais pas seulement. Son succès a aussi été rendu possible parce qu’il a su incarner la promesse d’un changement radical, alliée à la certitude d’une continuité rassurante.” (p. 8).

En d’autres termes, l’auteur suggère que Macron a gagné car il s’est engagé à ne pas remettre en cause le consensus du PS et de la droite autour de politiques néolibérales, d’un marché et d’un droit du travail de plus en plus dérégulés, mais qui preserve tout de même un filet de sécurité (notamment pour ne pas se mettre à dos des classes moyennes fragilisées par la crise). Mais il représente également une rupture avec les présidences antérieures : sa jeunesse, le fait qu’il soit un nouveau néophyte en politique, le rejet des partis et du clivage gauche-droite, dans l’air du temps populiste, ont été des atouts majeurs.

 Macron, un DSK qui a réussi

Pour toutes ces raisons, ne voir dans le macronisme qu’un simple accident de parcours pourrait être une erreur coûteuse à gauche. La critique de sa politique est bien sûr importante, mais elle est insuffisante. Pour s’opposer efficacement au nouveau président, encore faut-il d’abord comprendre quels intérêts sociaux sa politique sert. Le monde des entreprises lui est acquis, mais il peut aussi compter (pour le moment) sur le noyau dur de l’électorat : les classes moyennes et supérieures diplômées, les populations libérales que la métaphore du “premier de cordée” n’effraie pas.

Emmanuel Macron est un Dominique Strauss-Kahn qui a réussi, celui-là même qui aurait dû remporter l’élection présidentielle de 2012. Macron est l’héritier de Mitterrand, de Fabius et d’Hollande. Il n’est pas étranger à leur histoire, il en est l’aboutissement. Il est trop tôt pour dire si Macron va réussir, mais il a aujourd’hui toutes les cartes en mains pour redéfinir radicalement le jeu politique à la manière d’un de Gaulle en 1958. Macron incarne le PS néolibéral, c’est-à-dire le PS hollando-vallsiste, aujourd’hui en voie d’extinction. Et pour cause ! Les PS sociaux-démocrates sont ailleurs : chez Jean-Luc Mélenchon, dans sa version mitterando-molletiste, et chez Benoît Hamon, dans sa version deuxième gauche.

Note

[1] Philippe Frémeaux, Après Macron, Paris, Les Petits matins, 2018.

Twitter : @PhMarliere

https://www.facebook.com/philippe.marliere.50

 

 

 

 

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