À la veille de la Coupe du monde de football au Brésil, la revue Mouvements sort un numéro spécial [1] consacré à ce jeu qui passionne tant et pose la question : « Peut-on être de gauche et aimer le football ? », ce sport capitaliste, raciste, misogyne, homophobe et mafieux. Avec Pier Paolo Pasolini, je réponds oui, malgré tout !

Pasolini remarquait que le football est un système de signes qui s’apparente à un langage [2]. Il voyait dans le déroulement d'un match (les passes entre joueurs, les courses sans ou avec le ballon, les dribbles, les tirs au but, les buts, etc.) l’énoncé d'une syntaxe qui forme un véritable discours dramatique. Les codeurs de ce langage sont les joueurs, et les décodeurs sont représentés par les spectateurs assis devant leur poste de télévision ou les supporteurs dans les tribunes d'un stade. Pasolini estimait que « qui ne connait le code du football ne comprend pas le signifié de ses mots (les passes), ni le sens de son discours (un ensemble de passes). »

Décoder un match remarquable ou tout simplement mémorable ; en révéler le « signifié », tel est l’objet du billet que je publie ci-dessous. Je vous livre le récit intimiste de mon plus beau match de football. C’était le 16 mars 1977 à Anfield ; c’était Liverpool-St-Étienne.

 

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Pour André Marlière, éducateur exemplaire.

Au début des années 70, le football n’était pas encore cette industrie globalisée. Les matches retransmis à la télévision étaient rares et constituaient un événement pour le jeune écolier que j’étais.

L’« épopée des Verts » a commencé en 1974 et a bouleversé le destin du football français. Entre 1974 et 1977, l’équipe de Saint-Étienne (ASSE) a fait rêver les Français : demi-finaliste de la coupe d’Europe en 1975, finaliste malheureuse en 1976 et quart de finaliste en 1977, le public s’est identifié à l’ASSE, équipe « valeureuse » soutenue par des supporteurs « bouillonnants » dans le « chaudron de Geoffroy-Guichard ».

Cet engouement populaire extraordinaire ne peut s’expliquer que par la corrélation de trois facteurs : d’une part, l’ASSE a montré à des supporteurs sceptiques que les équipes françaises pouvaient rivaliser avec les meilleures formations européennes (ce qui était impensable avant 1974). D’autre part, les rencontres de coupe d’Europe étaient souvent spectaculaires : elles se déroulaient alors selon le principe de l’élimination directe après un match aller et retour. St-Étienne connut des retournements de situation désespérées : en 1975 : Hadjuk Split-ASSE 4-1 et 1-5 au retour, après prolongation ou en 1976 : Dynamo de Kiev-ASSE 2-0 et 0-3 au retour, après prolongation. Ces rencontres restent, selon moi, « épiques », car la qualification fut arrachée « dans la douleur », en battant deux grandes équipes du football européen de cette époque. Enfin, la nature « mythologique » que chacune de ces rencontres revêtait, à mes yeux, était exacerbée par la rareté de ces soirées télévisées : non seulement, je ne regardais qu’une poignée de rencontres par an ; mais deux semaines séparaient le match aller du match retour. Mes camarades et moi mettions à profit cette période interminable pour rejouer le match aller : dans nos têtes, dans la cour d’école, selon un ballet semi-organisé, ou à l’occasion d’obsessives discussions entre nous.

Lorsque l’ASSE jouait un match de coupe d’Europe, les chaînes de radio et de télévision nationales commençaient à couvrir le match, dès les bulletins matinaux. Puis la fièvre montait d’un cran lors du 13 heures avec les inoubliables « directs », comme celui d'Yves Mourousi dans un stade Geoffroy-Guichard désert en 1977, et pour cause, le match ne débutait que sept heures plus tard ! Les émissions radio-télévisées faisaient toutes de la réclame pour le match ; une sorte de storytelling mi-commercial, mi-patriotique destiné à mettre le public en appétit. L'avenir de la France semblait entièrement suspendu à la performance de onze joueurs vêtus de vert. À y repenser aujourd'hui, cet engouement naïf et provincial trahissait le sentiment d’infériorité que nous éprouvions à l’égard des nations du football européen au palmarès étoffé. Quand finalement les équipes pénétraient sur le terrain vers 20h25, j'étais paralysé par le trac et l'émotion, dans un état second.

La plupart des mercredis après-midi de match de coupe d’Europe étaient précédés de rencontres de football à cinq organisées dans le cadre d’activités périscolaires. À l’école primaire, en 1974, je jouais ma première rencontre officielle de football. Le championnat mettait aux prises une dizaine d’école de la circonscription et se déroulait sous l’égide de l’USEP (Union sportive de l’Enseignement du premier degré). Les instituteurs, qui s'occupaient bénévolement d'enfants pendant leur temps de repos ont contribué à identifier et à former, dès le plus jeune âge, ce vivier de joueurs qui allait ensuite rejoindre l'élite du football national et international dans les années 80 et 90. La Fédération française de football en a-t-elle seulement conscience ? Mon père était instituteur et directeur de l’école primaire que je fréquentais. Les mercredis, il revêtait son survêtement et devenait notre entraîneur. Nous jouions sur des petits terrains aménagés sur un quart de terrain réglementaire ; sur diverses aires improvisées, ou encore sur la pelouse du jardin de l’un des instituteurs. Je redoutais les matinées pluvieuses qui étaient synonymes d’une possible annulation du match. Une fois les rencontres terminées, le compte à rebours lancinant commençait : je comptais les heures, puis les minutes qui me séparaient du match de l'ASSE.

De cette épopée stéphanoise en coupe d'Europe, le match retour contre Liverpool en Angleterre, le 16 mars 1977, reste le plus vivement gravé dans ma mémoire. Au match aller, dans le stade Geoffroy-Guichard rempli de 30000 supporteurs, l’ASSE l’emporte grâce à un but de Dominique Bathenay inscrit à la 79e minute. Les médias prédisent un match retour « délicat » : l'avantage d'un but sera peut-être « insuffisant » ; Kevin Keegan, le milieu de terrain offensif et star de Liverpool, blessé à l'aller, sera là et, la « ferveur » de 55000 fans à Anfield pourrait s'avérer « intimidante ». Nous sommes bien avant l’arrêt Bosman. L’équipe de Liverpool est totalement britannique. Elle comprend des joueurs anglais, écossais, gallois et irlandais. Saint-Étienne a dans ses rangs deux joueurs étrangers : le Yougoslave Ivan Ćurković (« Curko »), gardien de but, et l’Argentin Oswaldo Piazza, en défense centrale (suspendu, il ne joue pas ce soir-là).

C’est une soirée humide de mars et le terrain est gras. Je suis encore sous l’émotion des premiers instants du match quand, après 40 secondes de jeu, Keegan récupère la balle sur le côté gauche après un corner. Il centre, un centre anodin en apparence, qui lobe Ćurković trop avancé. Ivan Ćurković avait été le héros de la campagne européenne précédente. Ce soir-là, fébrile, il accumule les bévues qui vont coûter la victoire aux Verts. Le déclin de ce grand gardien allait s’accélérer après ce match.

Je me souviens d'une rencontre âpre, tendu, physique ; des actions parfois décousues et peu d'occasions franches de but, mais l'engagement de part et d'autre était total. Les Verts réagissent avec cran à ce premier but qui les avait cueillis à froid. À la 15e minute, Rocheteau inscrit un but refusé pour hors-jeu. Saint-Étienne domine en milieu de terrain : Bathenay, Larqué (bien meilleur sur le terrain que, plus tard, derrière un micro) et Synaeghel font, peu à peu, reculer Liverpool. À la 50e minute, Bathenay, au milieu de terrain, écarte la charge d'un joueur au maillot rouge. Il fait quelques pas avec le ballon et expédie des 25 mètres le ballon en pleine lucarne des buts défendus par Ray Clemence. Le stéphanois fixe la caméra, lève les bras, le visage calme, presque impassible. Il vient pourtant de marquer un but extraordinaire. Je me dis alors : « Ça y est, les Verts vont se qualifier. Ce sera dur, mais ils vont y arriver, une fois de plus ! » L'ASSE a le match en mains, mais sur une erreur de la défense, le milieu de terrain Kennedy inscrit un deuxième but, un peu contre le cours du jeu, à la 59e minute. Le public d'Anfield reprend espoir. Liverpool attaque, mais Saint-Étienne résiste bien. La pelouse, bosselée, est devenue un champ de bataille. La tension est palpable sur le terrain et dans les tribunes. Je suis tétanisé devant l'écran. Bob Paisley, l’un des entraineurs mythiques des Reds, fait entrer David Fairclough à la 73e minute. Le jeune scouser a vingt ans, on le surnomme Supersub, car c’est un remplaçant de luxe qui marque avec régularité dans les dernières minutes d’un match. Je me souviens de la voix nazillarde de Thierry Roland au micro, à la 80e minute, qui récite l’un de ses lieux communs footballistico-chauvins : « Encore dix minutes à tenir, et Saint-Étienne signera une autre victoire historique contre les Anglais ».

À la 83e minute, Kennedy envoie une balle en cloche dans les 20 mètres stéphanois, qui surprend la défense. Fairclough, plus frais, sprinte. Il est à 25 mètres du but stéphanois, puis 15 mètres. Lopez lui dispute le ballon, mais il se trouve à la gauche du joueur anglais, le mauvais côté. Je perçois immédiatement le danger imminent, mortel : Lopez va perdre ce duel et il doit donc maintenant crocheter Supersub pour l’empêcher de partir seul vers le but. Lopez ne fait pas ce choix. Fairclough écarte le stéphanois de manière régulière, il enroule le ballon avec son pied droit. Lopez lâche prise et tombe. On ne peut plus douter de l’issue dramatique de cette action. Fairclough se retrouve bientôt face à Ćurković et glisse le ballon sous le gardien et au fond des filets Cette action a duré huit secondes au plus. Je me souviens de ce temps suspendu, irréel ; moments cauchemardesques pendant lesquels mon pouls s’accélère et ma gorge brûle. J'ai le cœur lourd de chagrin ; un chagrin enfantin, éternel.

Liverpool a marqué le but de la qualification devant le Kop qui regroupe 15000 fans ; des ultras qui se tiennent à l’époque debout dans les terraces. Lorsque le ballon pénètre dans le but, les rangs supérieurs du Kop poussent ceux de devant et ainsi de suite. À la télévision, je vois une vague humaine qui ondule, dans un mouvement du sac et du ressac humain étonnant. L’ensemble des spectateurs vient s'écraser sur le petit mur qui entoure le terrain, un mètre derrière le but de Ćurković.

Ce n’est pas seulement la victoire d’une équipe, mais celle d’Anfield : 50000 voix entonnent « We Shall Not Be Moved ». C’est à l'origine un chant de lutte des Noirs aux États-Unis, qui a été adopté par la classe ouvrière, les syndicats et la gauche britanniques.

We shall not, we shall not be moved

We shall not, we shall not be moved

We're fighting for our freedom,

We shall not be moved 

We shall not, we shall not be moved

We shall not, we shall not be moved

We're building a mighty union

We shall not be moved. 

Les supporteurs sont  jeunes dans l’ensemble. Ce sont des fils de la classe ouvrière pour la plupart. Ils portent des cheveux longs et des jeans « pattes d'éléphant ». Jamais leur équipe n’était parvenue à ce stade d’une compétition européenne. Entre 1977 et 2005, Liverpool Football Club remportera cinq coupes d’Europe. J’ai appris, plusieurs années après, que le match du 16 mars 1977 constitue l’une des rencontres de référence dans l’histoire du club. C'est le jour où Liverpool est devenu un « grand club ».

Encore aujourd'hui, je lis dans les réseaux sociaux le témoignage de supporteurs qui ont assisté au match. Tous insistent sur l’atmosphère extraordinaire qui régnait ce soir-là à Anfield ; l’excitation, l’espoir, puis la joie que cette victoire avait fait naitre. Je me souviens de cette clameur assourdissante et joyeuse et de son intimidante présence.



Notes

 [1] http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Peut_on_aimer_le_football__-9782707181947.html

 [2] Pier Paolo Pasolini, « Il calcio è un linguaggio con i suoi poeti e prosatori », in Saggi sulla letteratura e sull'arte, Milan, Mondadori, 1999, p. 248.

 Twitter : @PhMarliere

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