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Billet de blog 4 févr. 2015

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Le peuple, oui, mais quel peuple ?

La crise de la gauche française – politique, idéologique, de leadership – crée une situation de grande confusion. Celle-ci est propre aux « interrègnes » que mentionnait Antonio Gramsci, pendant lesquels on « observe les phénomènes morbides les plus variés »[1].

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La crise de la gauche française – politique, idéologique, de leadership – crée une situation de grande confusion. Celle-ci est propre aux « interrègnes » que mentionnait Antonio Gramsci, pendant lesquels on « observe les phénomènes morbides les plus variés »[1]. Gramsci notait que cette période est déstabilisante car l’oligarchie n’est plus « dirigeante » mais uniquement « dominante », c’est-à-dire qu’elle ne reste au pouvoir que parce qu’elle est détentrice de la « force de coercition pure ».

Qu’est-ce que le peuple ?

Dans cette situation nouvelle, le peuple se détache des idéologies traditionnelles. Une « crise d’autorité » s’ensuit ; le peuple se défie du pouvoir politique, des dirigeants, des partis traditionnels et de la manière même de concevoir l’action politique. Gramsci mettait en garde contre l’apparition d’un « scepticisme diffus » duquel peut naître un nouvel « arrangement » (combinazione) ; une sorte de transformisme où le vieux serait recyclé en neuf. Il n’excluait cependant pas que la période troublée accouche d’une « culture nouvelle », de gauche.

Des voix à gauche proposent de jeter dans les poubelles de l’histoire la notion même de gauche, qui serait à jamais souillée par la politique du gouvernement actuel. Il faudrait dorénavant ne plus se référer qu’au combat d’un « Front du peuple » contre la « caste », selon la terminologie utilisée par Podemos.

À la différence de la notion de « gauche » qui est pleinement politique, celle de « peuple » est ambigüe et polysémique. Le mot « peuple » comporte trois significations principales : ethnique (ethnos), sociale (plebs, vulgus, laos) et politique (populus, demos). Le peuple est donc autant une notion démographique, sociologique que politique. En tant qu’entité politique, le peuple est politisé à des degrés divers et n’est pas spontanément de gauche ; il comporte des éléments qui s’opposent à la gauche (droite, fascisme). Pour Rousseau (de même que pour la tradition libérale de Locke à Rawls), le peuple n’existe pas comme un donné ; il n’est qu’un agrégat d’individus tant qu’il ne s’est pas constitué en tant que tel par le biais du contrat social.

Souveraineté nationale ou populaire ?

Le constitutionnaliste Raymond Carré de Malberg distingue la souveraineté nationale de la souveraineté populaire[2]. La première, conception dominante dans nos démocraties représentatives, renvoie à un pôle holiste : la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple, ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. La souveraineté nationale est donc une réalité englobante, surplombante à l’égard des individus ; la nation est souveraineté en tant que collectivité. Dans cette conception, on exclut le mandat impératif car l’élu(e) ne dépend pas des électeurs, mais est censé(e) penser au nom de la nation entière.

La seconde renvoie à un pôle individualiste. La souveraineté populaire, que l’on trouve dans le Contrat social rousseauiste, est individuelle : c’est chaque citoyen, pris séparément, qui est souverain ; qui est, à tout le moins, titulaire d’une part de la souveraineté. La volonté générale est donc la volonté de tous, c’est-à-dire de la somme des souverainetés individuelles. Carré de Malberg remarque que si la première constitution révolutionnaire du 3 septembre 1791 a consacré une souveraineté nationale ; la constitution du 24 juin 1793 (jamais appliquée) a repris l’idée rousseauiste de souveraineté populaire.

La conception de la souveraineté nationale a nourri la mystique républicaine française, notamment dans sa forme jacobine et positiviste. C’est celle qui fut retenue sous la 3e république, d’une manière atténuée sous la 4e république, puis d’une manière plus marquée dans la constitution de la 5e république. Elle est aujourd’hui hégémonique parmi les républicains de gauche et de droite.

L’idée de souveraineté populaire est d’une toute autre nature. Dans cette hypothèse, le peuple – et non ses représentants – est le seul dépositaire de la souveraineté. S’il faut, pour des raisons pratiques, se doter de représentant(e)s, ceux-ci/celles-ci doivent agir selon un mandat impératif. Dans Qu’est-ce que le Tiers-État, l’abbé Siéyès contourne la tension entre souveraineté nationale et populaire, en se référant à la nation ; terminologie plus abstraite qui permet d’évacuer la question de savoir qui détient et exerce le pouvoir politique.

On comprend bien l’importance politique d’une telle distinction théorique : la souveraineté nationale s’accommode parfaitement des pouvoirs oligarchiques (politiques et économiques) puisque les représentants ne sont pas les mandants du peuple. Inversement, la souveraineté populaire fait du peuple des individus l’unique source de pouvoir. Il est édifiant qu’aucun des « appels au peuple » actuels ne se prononce jamais sur le type de souveraineté qui est en jeu.

Car si on souhaitait vraiment réintégrer le peuple, dans sa diversité sociale et ethnique, au cœur du processus politique, il faudrait promouvoir et mettre en action le pôle individualiste de la souveraineté. La souveraineté populaire est en effet la seule à même de donner un contenu pluraliste et démocratique à la théorie transcendantale de la souveraineté nationale. Il est troublant de constater que, même au sein de la gauche républicaine, personne n’oriente les débats vers ce pôle individualiste.

Quid de la gauche ?

On l’a vu, se référer globalement et sans précision à la notion de peuple pour remobiliser les forces « populaires » et « progressistes », dans l’espoir d’en élargir son assise, est une illusion, voire une imposture si on ne définit pas au préalable les conditions de cet « appel au peuple » (souveraineté nationale ou populaire ?) et si, de surcroît, on en appelle à un peuple ethnos de manière indistincte, c’est-à-dire de manière incantatoire ou mythologique.

Dans l’« interrègne » incertain que nous vivons, la stratégie qui consiste à faire le deuil de la gauche – au motif qu’un gouvernement socialiste lui a (momentanément) donné mauvaise presse -  pour la remplacer par « le peuple », apparaît risquée pour ne pas dire hasardeuse. Au contraire, c’est bien parce que la gauche française est en crise qu’il convient de reconstruire un discours social et des politiques qui promeuvent concrètement les valeurs de l’« égaliberté » chères à Étienne Balibar[3]. Celles-ci ambitionnent de donner un sens concret au discours absurdement abstrait des républicains positivistes : comment créer, dans la vie quotidienne, une communauté d’individus égaux, libres et respectueux du pluralisme multicultu(r)el et multiethnique qui façonne la France contemporaine ?

L’appel indistinct au peuple, sans lui donner un contenu émancipateur précis, pourrait même contribuer à légitimer l’air du temps « ethnicisant » et nationaliste ; un créneau occupé par le Front national et l’UMP. Le Front national le sait bien puisqu’il emploie lui aussi à dessein la notion de « peuple », entendue ici comme ethnos. La tradition fasciste convoque volontiers le peuple ; un peuple organique (et non le peuple d’individus libres et égaux que devrait promouvoir la gauche), rangé derrière un chef qui « racialise » la question sociale en promettant d’expurger la communauté nationale de ses « corps impurs ». (Dans la France de 2015, l’immigré(e) et le/la musulman(e))

« Ni droite, ni gauche », à la source du fascisme français

Marine Le Pen dit à qui veut l’entendre que « les notions de gauche et de droite sont dépassées ». C’est en quelque sorte le retour du mot d’ordre « ni gauche, ni droite », à la source du fascisme français. Dans une étude pionnière sur la genèse de l’idéologie fasciste en France, Zeev Sternhell montre que la France a été une terre propice à l’idéologie fasciste, en raison d’une forte tradition antilibérale, anti-individualiste et antiparlementaire. Selon l’historien israélien, le terreau qui devait mener à l’avènement du régime fasciste pétainiste en 1940 était présent dès la fin du 19e siècle.[4] Le fascisme français est né de la fusion du nationalisme de type barrésien, de courants antisémites de l’extrême droite et d’individus issus de la gauche syndicale, socialiste et communiste (Georges Valois, Marcel Déat ou Jacques Doriot). Il serait utile de se souvenir de ce précédent historique, avant de répéter, ad nauseam, que « gauche et droite, c’est du pareil au même ».

Non, le peuple demos ne se décrète pas dans un discours. Ce peuple demos est le fruit s’une socialisation longue et permanente qui passe par la promotion de la souveraineté populaire ; c’est-à-dire le kratos (souveraineté) de l’individu ou encore la dêmocratia. Le peuple – comme somme globale des individus - devient majoritairement de gauche quand il revendique une réponse sociale et politique à des problèmes du même ordre.

La victoire récente de Syriza en Grèce vient de consacrer ce moment-là. Elle fut acquise quand une fraction majoritaire du peuple fut convaincue que Syriza apporterait les réponses adéquates aux problèmes sociaux et économiques de la Grèce. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis, son ministre des Finances, l’ont bien compris. Ils répètent à l’envi qu’ils ont reçu un mandat populaire impératif : rompre avec l’austérité et renégocier les memoranda de la troïka. L’exécution de ce mandat impératif (dont les modalités précises d’application dépendent de la réaction des partenaires européens de la Grèce) est la clé pour comprendre l’alliance contre-nature avec le parti de droite souverainiste ANEL, lui aussi fermement opposé aux politiques de la troïka.

En France, c’est bien un peuple de gauche  - et non le peuple in abstracto - qui a permis aux forces de gauche de remporter ses plus grandes victoires : 1936, 1946 et 1981. Comment le peuple devient-il majoritairement peuple de gauche ? Comment battre le gouvernement Valls aujourd’hui ? En rassemblant, sans exclusive, la gauche qui rejette la politique du gouvernement socialiste. Unitaire, la gauche sera bientôt rejointe par le peuple. C’est ce qui s’est passé en Grèce puisque Syriza a su capter une large part des électeurs du PASOK (et, pour partie, de la Nouvelle démocratie) en leur proposant une sortie de crise crédible sous la forme d’un réformisme radicalement de gauche et pragmatique[5].

En Espagne, un peuple politiquement de gauche (même s’il ne le sait pas toujours !) est en train de rejoindre Podemos pour combattre la « caste ». Il ne s’agit pas du peuple ethnos, indéfini, mais la masse d’individus spoliés et meurtris par l’austérité qui cherche une sortie politique à la crise. Pablo Iglesias ne passe pas son temps à diaboliser les dirigeants du PP ou du PSOE, ce qui ne lui vaudrait pas l’estime du peuple. Il rassemble, conscientise et radicalise des citoyens venus d’autres horizons que celui de la gauche. Avec Podemos, c’est encore une social-démocratie radicalement réformiste et pragmatique qui est à l’ordre du jour. D’où la dynamique majoritaire qui est en train de se développer.

Dans les années 30, Trotsky dénonçait le sectarisme des communistes allemands, qui préféraient vociférer contre le SPD plutôt que de rassembler ses électeurs dans une action antifasciste : « Quand on dit aux ouvriers sociaux-démocrates : “Abandonnez vos chefs et rejoignez notre front unique en dehors de tout parti”, on ne fait qu’ajouter une phrase creuse à des milliers d'autres. Il faut savoir détacher les ouvriers de leurs chefs dans l’action ». [6]

Nous en sommes là. Ce qu’attendent les électeurs de la gauche partisane, ce n’est pas une radicalisation verbale et programmatique, mais l’amorce d’un rassemblement de tous ceux qui s’opposent à la politique du gouvernement Valls. C’est l’unique stratégie qui permettrait d’offrir un débouché politique à celles et ceux qui, pour le moment, ont déserté la gauche. Le rassemblement du peuple, oui, mais encore faut-il un peuple mobilisé en faveur de l’émancipation ; une mobilisation de gauche


[1] Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, Einaudi, 1975 (2e éd.), Cahier 3 (34), p. 124.

[2] Raymond Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’État, Paris, Dalloz, 2004 (1ère édition 1920).

[3] Étienne Balibar, La Proposition de l’égaliberté, PUF, 2010.

[4] Zeev Sternhell, Ni droite, ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard (collection « Folio Histoire »), 2012 (1ere parution en 1983).

[5] Philippe Marlière, « Syriza : une social-démocratie radicalement réformiste et pragmatique », Mediapart, 30 janvier 2015, http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-marliere/300115/syriza-une-gauche-radicalement-reformiste-et-pragmatique

[6] Léon Trotsky, « En quoi la politique actuelle du Parti communiste allemand est-elle erronée ? », Œuvres, 8 décembre 1931, https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1931/12/311208.html

 Twitter : @PhMarliere

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