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Billet de blog 6 mai 2022

Islamophobie et antisémitisme : regards croisés des gauches française et britannique

Ce texte jette un regard croisé sur les gauches française et britannique confrontées à l’islamophobie et à l’antisémitisme. La controverse portant sur l’islamogauchisme est aussi absurde qu’incompréhensible au Royaume-Uni, et la gauche et les médias britanniques apparaissent plus vigilants que leurs homologues français dans le domaine de la lutte contre l’antisémitisme.

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Vue de la gauche britannique, la controverse portant sur l’islamogauchisme est aussi absurde qu’incompréhensible. L’islamophobie existe certes outre-Manche, mais elle ne s’exprime pas selon les modalités françaises. Un universitaire britannique « dangereux », aux yeux de conservateurs, sera qualifié de « marxiste » et non « d’islamogauchiste ». À quelques exceptions près, les conservateurs évitent de mettre à l’index les musulmans. Les recherches et enseignements consacrés à l’intersectionnalité, le genre ou la race sont banals au Royaume-Uni, et ne suscitent aucune controverse publique.

L’islamophobie en France vue de la gauche britannique

La polémique sur l’islamogauchisme est impensable au Royaume-Uni car on n’y trouve pas les facteurs idéologiques qui l’ont rendue possible en France : un récit républicain hostile à la diversité culturelle, un discours jacobin sur l’unité nationale, un impensé colonial et un épouvantail anti-laïque sous la forme de l’Islam et des femmes voilées.

La gauche britannique, du Parti travailliste à l’extrême gauche anticapitaliste, soutient en général le système multiculturel mis en place à partir des années 60. Selon le multiculturalisme, la cohésion nationale et l’égalité entre citoyens ne peuvent être atteintes que dans le respect de la diversité culturelle et religieuse de chacun.

La gauche britannique est assez peu souvent confrontée à l’islamophobie car celle-ci est dans une très large mesure proscrite des médias. Il n’existe ni CNews britannique, dont le rôle est de fabriquer des guerres culturelles traitant invariablement de l’Islam, ni de tradition anticléricale dans le pays. Les médias britanniques, quand ils sont partisans, promeuvent avant tout l’agenda économique des capitalistes (Sky News) ou les intérêts politiques vitaux du gouvernement et de la monarchie (BBC).

Le discours assimilationniste d’une partie de la gauche républicaine française (de Jean-Luc Mélenchon au PS) apparaît surréaliste à la gauche britannique. La laïcité française est perçue outre-Manche comme une idéologie homogénéisante, donc illibérale. La gauche britannique souscrit à une liberté reposant sur le principe de non-domination, théorisé par le philosophe politique Philip Pettit. Ce dernier définit la liberté comme non-domination, comme la condition en vertu de laquelle une personne est protégée de l’interférence arbitraire (de l’État en général). À ce titre, l’État n’a pas à imposer aux minorités sa conception de la vie bonne, des interdits culturels, notamment vestimentaires (par exemple l’interdiction du port des signes religieux – dont le hijab – à l’école).

L’antisémitisme au Royaume-Uni vu par la gauche radicale française

Vu de la gauche radicale, l’antisémitisme ne concerne que l’extrême droite. Les accusations d’antisémitisme à l’encontre de Jeremy Corbyn, l’ex-leader du Parti travailliste, ont été rejetées avec indignation par la gauche radicale française. Si les sociaux-démocrates et écologistes ont observé avec circonspection cette polémique, la gauche radicale et la gauche populiste (France insoumise) ont pris la défense de Corbyn.

Avant d’être élu à la tête du parti, Corbyn avait déjà été accusé d’antisémitisme à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il avait soutenu l’auteur d’une fresque murale à Londres pourtant caricaturalement antisémite. On a reproché à Corbyn d’avoir laissé se développer au sein du Parti travailliste une atmosphère propice aux manifestations antisémites (attaques contre des militants juifs ou propos antisémites tenus sur les réseaux sociaux par des élus et membres travaillistes), et de n’avoir rien fait pour les contenir.

Des critiques ont remarqué que la vigilance et le combat antiraciste de Corbyn (notamment contre l’islamophobie) ne s’étendait pas à l’antisémitisme. Les soutiens de Corbyn et la gauche radicale ont évité de répondre aux griefs dans le fond et ont dénoncé une « cabale blairiste » visant à le déstabiliser. C’est exactement la réaction adoptée en France par les soutiens de Jean-Luc Mélenchon toutes les fois où celui-ci est accusé de développer des tropes antisémites au cours d’interviews.

En octobre 2020, un rapport détaillé a été rendu public par la Commission pour l’Égalité et les Droits de l’Homme (EHRC), une institution publique indépendante du gouvernement, à la suite du dépôt de plaintes de membres du Parti travailliste. Le rôle de l’EHRC est de « lutter contre la discrimination, promouvoir l’égalité des chances et protéger les droits de l’Homme ».

Ce rapport détaillé a conclu au désintérêt de la direction travailliste à l’égard des actes antisémites et noté les obstructions répétées à l’organisation de procédures disciplinaires contre les auteurs de ces actes. Pour avoir minimisé les conclusions du rapport, Jeremy Corbyn a été exclu du parti par Keir Starmer, le nouveau dirigeant travailliste.

Les gauches radicales française et britannique, en général, affichent les mêmes réactions de déni et le même désintérêt à l’égard des actes antisémites. La gauche et les médias britanniques apparaissent cependant plus vigilants et critiques que leurs homologues français dans le domaine de la lutte contre l’antisémitisme.

D’une part, le Labour a toujours été perçu comme la « Maison des Juifs » au Royaume-Uni. Le Jewish Labour Movement est l’une des plus vieilles sociétés socialistes affiliées au parti. Les militants de gauche et les médias britanniques relèvent et commentent le contenu des tropes antisémites et demandent des explications à leurs auteurs le cas échéant. Ce combat n’est guère mené en France.

L’historien marxiste Moishe Postone a montré que depuis le commencement de la deuxième Intifada en 2000, la gauche radicale a largement emboité le pas aux forces pro-palestiniennes qui remettent en cause l’existence de l’État d’Israël. Il affirme que cet antisionisme-là est réactionnaire et porteur d’antisémitisme. En outre, il a identifié un point de vue idéologique courant dans la gauche radicale qu’il nomme « forme fétichisée d’anticapitalisme ». En vertu de celle-ci, le pouvoir du Capital, occulte, global et qui appauvrit les peuples, est mis au compte des Juifs, « omniprésents dans la finance et les institutions capitalistes ». Selon Postone, ces schèmes antisionistes et anticapitalistes débridés nourrissent aujourd’hui une part de l’inconscient antisémite de pans entiers de la gauche radicale. Ils sont en effet empiriquement observables dans les gauches radicales française et britannique.

****

Ce texte a été publié dans l’ouvrage : Philippe Corcuff, Nonna Mayer, Alain Policar (sous la direction de), Les Mots qui fâchent. Contre le Maccarthysme intellectuel (Paris, Éditions de l’Aube, 2022).

Les Éditions de l’Aube m’ont aimablement autorisé à reproduire ce texte ici.

Twitter : @PhMarliere

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