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Billet de blog 6 sept. 2016

Jacques Julliard: l’outrance verbale des heures sombres

En nommant la gauche antiraciste « parti de collaboration », le journaliste Jacques Julliard a dévoilé le fond de sa pensée. Car on n’emploie pas l’expression « collaboration » à la légère en France. Le terme renvoie au régime pétainiste, responsable de la mise en place de politiques anti-juives, de rafles et de déportations vers les camps d’extermination nazis.

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Dans sa monumentale étude du fascisme en France[i], l’historien Zeev Sternhell a fait voler en éclat une thèse auto-complaisante entretenue dans les milieux intellectuels français : la France aurait été immunisée contre le fascisme dans l’entre-deux guerres. Selon ce récit, seuls quelques éléments isolés auraient profité de l’invasion allemande pour verser dans le collaborationnisme.

Sternhell montre au contraire que des personnalités et des forces politiques républicaines ont été des adversaires résolus du socialisme, du marxisme et, même, de la démocratie. Ces fascistes issus du monde libéral ont peu à peu partagé avec les fascistes génériques le même tropisme autoritaire et la même haine des idées égalitaires de la gauche internationaliste.

C’est avec ce rappel historique en tête qu’il faut lire l’article publié cette semaine dans Marianne par le journaliste Jacques Julliard[ii]. Dans un texte au verbe outrancier, l’auteur décrète qu’un danger majeur menace la France.

Des propos outranciers

Julliard nous avertit qu’un “parti collabo naissant”, une force d'extrême gauche, constitue ce péril imminent. C'est, affirme-t-il, celui du “pas d'amalgame” à tous crins ; du “vivre ensemble” à tout prix ; c'est le parti de la psychiatrisation (“une poignée de déséquilibrés”), de la contextualisation (“des victimes du racisme ambiant”), de la diversion (“les fruits du colonialisme”) et de la banalisation (“le burkini est un vêtement comme un autre”).

Certains balaieront du revers de la main ces accusations grotesques en considérant qu’elles sont insignifiantes. De tels propos sont évidemment absurdes sur le plan historique et intellectuel. Mais ce serait une erreur d’en rester là. D’une part, la violence de l’attaque rappelle les méthodes de l’extrême droite. La fachosphère utilise le terme "collabos" à l'encontre des militants antiracistes de gauche. Par ailleurs, ce ne sont pas seulement les propos d’un journaliste en quête d’audience : ils reflètent une Zeitgeist journalistique et politique.

Ces commentaires sont représentatifs d’une mouvance républicaniste mainstream, autoritaire et qui déteste par dessus-tout la gauche antiraciste ; celle qui mène des combats que Julliard et ses ami-es considèrent avec mépris comme “sociétaux” ou “boboesques” : lutte contre la domination masculine, le sexisme, l’islamophobie ou encore la romaphobie. En réalité, ces combats sont tellement “bourgeois” et “faciles” à mener qu’aucun parti de gauche ne s’en préoccupe sérieusement.

Avant de ressembler à un Zemmour du centre-gauche, Jacques Julliard fut l'architecte de la deuxième gauche CFDTiste dans les années 70, un “catho-proudhonien” aux idées anticolonialistes. Il fut aussi autrefois un historien sérieux. Aujourd'hui, sa haine anti-gauche nourrit son journalisme de caniveau.

En nommant la gauche antiraciste “parti de collaboration”, Julliard dévoile le fond de sa pensée. Car on n’emploie pas l’expression “collaboration” à la légère en France (surtout quand on est un historien). Le terme renvoie au régime pétainiste, responsable de la mise en place de politiques anti-juives, de rafles et de déportations vers les camps d’extermination nazis.

La gauche radicale prend la défense des victimes du racisme. Il s’agit donc d’un engagement difficile, notamment dans le climat de peur et de tension raciale qui a suivi les attentats de Paris et de Nice. Parler de “collaboration” est pire qu’une offense, c’est une veritable falsification historique.

Un racisme invisible

Pour Jacques Julliard, les “collabos” ne sont ni le Front national, ni les racistes de tout poil (qu’il ne nomme pas), mais celles et ceux qui se battent contre le racisme en France ! Que signifient ces propos révisionnistes insidieux ? Ils indiquent que la frange républicaniste “modérée”, dont les idées sont largement représentées dans les médias dominants, veut se débarrasser de cette gauche antiraciste, qu’elle excècre par dessus tout.

Ce que les républicanistes autoritaires ne supportent pas, c’est qu'on dénonce et combatte le racisme, l'islamophobie ou la romaphobie en France. Ils y sont tout simplement hostiles parce qu'ils en nient l'existence. Comment est-il possible de tourner à ce point le dos à la réalité ? En se retranchant derrière l’idéologie républicaine en vertu de laquelle la “nation est une et indivisible” ou qui stipule que “tous les citoyens sont égaux”, quelle que soient leur origine de classe, ethnique ou religieuse.

C’est bien le holisme et l’abstraction de ce récit républicaniste qui permet à Julliard et ses ami-es de nier ce fait : le racisme est incontestablement virulent en France, notamment l’islamophobie, c’est-à-dire la haine et la discrimination des musulmans, comme l’épisode du burkini vient encore de le montrer.

Il y a plus grave : ces propos sont annonciateurs de recompositions politiques aussi dangereuses que désastreuses. Manuel Valls envisage de dépasser le Parti socialiste pour rassembler dans un “arc républicain” les forces de “centre gauche” et de “droite” qui se retrouvent dans son projet républicaniste autoritaire. N’oublions pas non plus que le Front national de Marine Le Pen se proclame plus républicain et plus laïque que tout autre parti.

Jacques Julliard n'est d'ailleurs pas le seul à préparer le terrain : dans le monde des médias, de la politique et de l’université, d’autres que lui répandent le même poison confusionniste afin de discréditer le juste et necessaire combat antiraciste.

Pour ce faire, ils n’hésitent pas à répandre les pires calomnies. Mais ils le font en ayant recours au seul récit légitimant dans l’espace public français : le républicanisme. Ce n’est toutefois pas un républicanisme de libération et de non-domination qu’ils invoquent, mais un républicanisme communautariste : celui-ci est normé, identitaire, atrophié autour d’une définition très prescriptive de l’identité française. “Être français, c’est être Blanc et catholique” affirmait récemment Robert Ménard, le maire d’extrême droite de Béziers[iii].

Certes, Jacques Julliard n'utilise pas une rhétorique aussi crue, mais ses propos recoupent néanmoins ceux de l’extrême droite : pour les deux, l’ennemi numéro un est le camp antiraciste et “droit-de-l’hommiste”. Ils préfèrent l’ordre injuste et liberticide à la liberté et l’émancipation de toutes et de tous.


[i] Zeev Sternhell, Ni Droite, ni gauche. L’Idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard (“Folio”), 1983.

[ii] Jacques Julliard, “Contre le parti collabo du ‘pas d’amalgame’”, Marianne, 3 septembre 2016, http://www.marianne.net/contre-parti-collabo-du-pas-amalgame-100245528.html

[iii] Marc de Boni, “Selon Robert Ménard, être français, c’est être blanc et catholique, Le Figaro, 5 septembre 2016, https://twitter.com/hashtag/GetWellSoonZayn?src=tren

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