Pierre Mauroy, l’homme qui invitait les ouvriers à Matignon

A la fin des années 1980, pour mon travail de thèse doctorale, j’interviewais les militants de la fédération socialiste du Nord, située rue Lydéric à Lille. Un jour de printemps 1989, je rencontrai Julien Decottignies, figure légendaire du militantisme local, depuis décédé.

A la fin des années 1980, pour mon travail de thèse doctorale, j’interviewais les militants de la fédération socialiste du Nord, située rue Lydéric à Lille. Un jour de printemps 1989, je rencontrai Julien Decottignies, figure légendaire du militantisme local, depuis décédé. Julien avait tout vu, tout fait, connu tous les dirigeants du parti depuis les années 1930. Il avait été un acteur du Front populaire, des Brigades Internationales pendant la guerre d’Espagne et de la résistance en zone occupée. C’était un homme drôle, rusé et courageux. Notre entretien dura plus de cinq heures. Un double atavisme l’animait : un anticommunisme viscéral, typique des socialistes nordistes de cette époque, et un ouvriérisme chevillé au corps.

« Le respect des ouvriers : quel dirigeant socialiste aujourd’hui - me confiait-il à la fin des années 1980 - éprouve ce sentiment ? ». Et d’ajouter : « Certainement pas François Mitterrand », qu’il avait connu à la Libération et qu’il décrivait en personnage « hautain » et « opportuniste ». « Heureusement que nous avons Pierre. Lui, il comprend les ouvriers ». Ainsi ce socialiste illustre parlait-il de l’ancien premier ministre.

Julien me confia cette anecdote qui, plus que tout autre, résume l’état d’esprit qui animait Pierre Mauroy. A peine nommé premier ministre en mai 1981, Pierre Mauroy invita des camarades de la section de Lille à lui rendre visite à Matignon. Julien, le « chouchou » de Mauroy, fut le premier à pénétrer dans l’auguste demeure. Pour Julien, cet acte symbolique constituait une revanche historique : sur le Front populaire, victoire ouvrière que le gouvernement Blum avait, selon lui, insuffisamment accompagnée ; sur la droite pétainiste et les Ligues fascistes et sur les décennies de déclin du socialisme sous la 4e république. Julien demanda à visiter le bureau de Pierre Mauroy. Le premier ministre l’y amena et lui dit : « Assieds-toi à mon bureau. Je voudrais qu’un ouvrier comme toi soit là, car la victoire du 10 mai, c’est celle du peuple. Ta place est là ».

Clientélisme politique, flatterie personnelle ou sens de la mise en scène ? On pourra le penser. Mais la vie politique de Pierre Mauroy – dans l’action un social-démocrate modéré et pragmatique – aura été au service d’une certaine idée du peuple et des travailleurs. Mauroy n’aura jamais été un marxiste, encore moins un militant anticapitaliste, à l’inverse de la génération des sabras d’Epinay. Mais il sera resté fidèle à une certaine idée du monde ouvrier, mélange de sentimentalisme et de sens pratique. Quand il était jeune enfant dans le nord, son père lui intimait d’enlever la casquette pour saluer l’ouvrier. Mauroy aimait l’atmosphère « popu » des Fêtes de la rose ou des cercles Léo Lagrange. Il ne jouait pas au prolétaire, puisqu’il ne l’était guère, mais il aura passé une carrière entouré du peuple, dans la fédération la plus ouvrière de France.

Je fus le témoin d’une scène cocasse au lendemain de la débâcle électorale de 1993. Au siège de la Fédération du nord, les militants socialistes débattaient un soir des raisons de la défaite cuisante du Parti socialiste aux élections législatives. Des militants ouvriers prenaient crânement la parole et critiquaient en des termes très virulents les errements du gouvernement Bérégovoy. Selon eux, le PS au pouvoir avait mené une politique tellement à droite qu’il avait dégoûté l’ouvrier de voter pour un parti bien mal-nommé. Je regardais Pierre Mauroy encaisser sans broncher le barrage de critiques féroces. Son visage, anormalement empourpré, était défait. Il monta à la tribune et, ému, il prononça des paroles d’excuses en balbutiant. Un vieux militant l’interrompit pour l’admonester. Il resta sans voix et alla se rassoir.

Pierre Mauroy était un social-démocrate ; un modéré, dont la carrière ministérielle s’acheva en 1984 sous les critiques de la gauche, des syndicats et de nombreux électeurs de gauche. Mais on ne lui disputa jamais une chose : son attachement, probablement insuffisant, au sort de l’ouvrier. D’une empathie presque chrétienne, il estimait que l’ouvrier avait le plus besoin du socialisme et que ce dernier en attendait le plus aussi. Le PS ne devait donc pas le décevoir. La veille d’une autre débâcle socialiste mémorable – le 21 avril 2002 précisément – il fut le seul à avertir : « Lionel, ne pourrait-on pas parler un peu des ouvriers ? » L’ex-marxiste devenu un social-démocrate « moderne », fit la sourde oreille. On connaît la suite.

En décembre 1993, l’université de Lille organisa un colloque consacré à 100 ans de socialisme dans le nord. Je fus invité à faire une communication. A l’issue du colloque, les chercheurs furent conviés à une réception à la mairie de Lille. Pierre Mauroy fit un long discours retraçant un siècle de combats ouvriers dans la région. Il parlait en homme du nord de la France : avec chaleur et retenue ; dans une langue neutre, mais qui trahissait un tropisme un peu ch’timi quand il prononçait des mots comprenant le son « au » ou « o ».

J’eu l’occasion de m’entretenir quelques minutes en particulier avec lui. Quand il sut que je travaillais en Italie, il me demanda des nouvelles de son « camarade » Bettino Craxi. Nous étions en plein dans la tourmente de Mani pulite. Peu de temps après, cette enquête devait provoquer la fuite du dirigeant socialiste en Tunisie, après son inculpation pour corruption. Je lui répondis que le cas Craxi était désespéré. J’ajoutais que l’Internationale socialiste – qu’il dirigeait alors – serait bien inspirée de cesser de lui apporter son soutien. L’homme placide et charmant qui me faisait face pencha la tête, l’air dépité. Il fit un ample geste des bras et prononça sur un ton monacal : « Craxi est un homme d’Etat… ». Sans attendre ma réaction, il se retourna et me laissa seul.

Twitter : @PhMarliere

 

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