Un nouvel autoritarisme : la nébuleuse nationale-populiste en France

Ni le souverainisme, ni le populisme, y compris dans ses variantes « de gauche », ne semblent proposer un approfondissement de la démocratie. Au contraire, ces notions tendent à remettre au centre de la vie politique des idées, des personnes et des dynamiques autoritaires.

Après le double échec du socialisme autoritaire dans le bloc soviétique et du néolibéralisme dans le monde, deux courants « nouveaux » sont successivement apparus au cours des deux dernières décennies : le souverainisme (ou national-souverainisme) et le populisme. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces notions étaient absentes du domaine de la théorie politique, à tout le moins en Europe. Aucun parti ou mouvement politique ne s’en réclamait. Le premier, renvoyant à l’idée de nationalisme, postule une identité patriotique exacerbée. Ce courant avait été discrédité par le nazisme et le fascisme. Le second était traditionnellement associé aux régimes césaristes latino-américains, dans lesquels un dictateur gouverne en s’appuyant sur le peuple. Dans les deux cas, ces termes étaient connotés négativement.

Ces notions, aujourd’hui présentes dans les discours politiques, servent de point de référence majeur à des mouvements politiques de gauche et de droite. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 en France, l’ensemble des candidat.e.s souverainistes et populistes ont totalisé environ 45 % des suffrages exprimés. Que signifie et qu’implique la recrudescence de sentiments nationalistes et populistes en Europe ? Faut-il y voir un retour au peuple et un approfondissement d’une démocratie bafouée par des élites politiques et financières ? Ou s’agit-il, au contraire, d’une régression vers des pratiques autoritaires et d’exclusion d’un autre âge ?

Le retour du nationalisme en Europe

La fin de la Guerre froide a remis au goût du jour le sentiment nationaliste, dans la défense souvent exacerbée d’un patrimoine, d’une culture ou d’une histoire nationale. Davantage, un discours reliant strictement les droits de citoyenneté à l’identité nationale a refait surface. Cette conception de la nationalité, chargée de tensions ethniques et religieuses, s’est développée à l’Est dans les années 1990. En ex-Yougoslavie, elle a provoqué une guerre d’une violence et d’une ampleur inégalées depuis les années 1940.

C’est au moment où, paradoxalement, le nationalisme connaissait un reflux relatif à l’Est, qu’en Europe de l’Ouest un discours vantant les vertus intégratrices de la nation s’est peu à peu imposé. Il s’est renforcé autour de la critique de l’intégration européenne. En France, notamment, le souverainisme à connotation eurosceptique a vu le jour à l’occasion de la ratification du traité de Maastricht en septembre 1992. Le souverainisme s’est nourri du désenchantement populaire à l’égard d’une Union européenne (UE) de plus en plus perçue comme un instrument au service du capital et des plus riches. « L’Europe » n’a pas tenu ses promesses vis-à-vis des peuples sur le plan de l’emploi, du pouvoir d’achat et même de la sécurité, quand la question de l’immigration intra- et extracommunautaire est devenue centrale.

Le retour sur le devant de la scène politique du national-souverainisme s’est opéré sur la base d’une hypothèse en apparence imparable : la nation est apparue comme le niveau décisionnel et émotionnel adéquat pour réengager politiquement des populations que la communauté européenne laissait de marbre. Faute de nation européenne, il existe bien des entités nationales anciennes, fières d’une histoire commune. Pourtant, ce positionnement a négligé le fait que l’intégration européenne résultait de décisions prises par des gouvernements nationaux. En d’autres termes, l’UE s’est construite selon un modus operandi intergouvernemental, c’est-à-dire avec le soutien actif des États-nations. Ainsi, François Mitterrand et Helmut Kohl ont-ils mis en œuvre la monnaie unique, engageant les peuples français et allemand qui les avaient élus. Ils ont ensuite convaincu les autres chefs de gouvernement européens de s’engager dans cette voie. L’Union, telle que nous la connaissons, est donc la créature politique des États-nations.

Un « nationalisme républicain de gauche »

Si le souverainisme est né à droite en France (souvenons-nous de la politique de la « chaise vide » de Charles de Gaulle dans la Communauté économique européenne des années 1960), il s’est progressivement affirmé à gauche à partir des années 1990. Fait remarquable, une gauche républicaine n’a pas hésité à se dire « souverainiste » et à reprendre tout ou partie du discours et des référents nationalistes de la droite conservatrice.

Jean-Pierre Chevènement, ancien socialiste de culture marxiste dans les années 1970, a incarné mieux que personne cet aggiornamento idéologique. Il a amorcé un recentrage de la gauche critique vers une forme de nationalisme culturel que revendiquent habituellement les mouvements de la droite réactionnaire. Cette évolution est intervenue par étapes : création, au sein du Parti socialiste (PS) du courant Socialisme et République en 1986, en remplacement du CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes), puis sortie du PS en 1993 et enfin création du Mouvement des citoyens, ouvertement souverainiste. Enfin, lors de sa candidature à l’élection présidentielle en 2002, Chevènement a (vainement) tenté de rassembler les « républicains des deux rives ». Selon ce courant présidé par Max Gallo, la seule riposte possible à l’Europe néolibérale ne peut s’opérer qu’à partir d’un cadre national et républicain.

Cet épisode fut de courte durée et s’acheva par un échec, mais il rapprocha des personnalités politiques aussi diverses que François Morvan (LCR), Pierre Lévy (journaliste à L’Humanité), Didier Motchane (MDC), Paul-Marie Couteaux (proche de Charles Pasqua, Demain la France), Éric Coquerel (aujourd’hui France insoumise), Florian Philippot (ex-FN), Henri Guaino, Natacha Polony, Élisabeth Lévy ou encore Edmonde Charles-Roux-Defferre. Dans le contexte français, le souverainisme, teinté de forte opposition à l’intégration européenne, plonge ses racines dans un républicanisme identitaire. On pourrait à ce titre parler de « nationalisme républicain de gauche ».[1]

D’autres intellectuel.le.s ou acteur.ice.s politiques ont depuis rejoint cette nébuleuse nationale-républicaine de gauche : Paul Thibaud, Emmanuel Todd, Régis Debray. L’auteur Aurélien Bernier a le plus explicitement envisagé l’exigence d’un « nationalisme de gauche », en développant l’idée d’un protectionnisme circonstancié, d’une défense de l’État-nation français pour résister aux « diktats néolibéraux de l’Union européenne ». Ajoutons à cette liste des intellectuels critiques, tels Frédéric Lordon (qui regrette que les signifiants « nation » et « souveraineté » soient devenus un « patrimoine droitier », abandonné par la gauche et milite pour leur réappropriation)[2] ou Jacques Sapir (qui est allé, au nom de la défense des « intérêts nationaux », jusqu’à prôner une alliance de toutes les forces anti-euro, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen)[3]. D’autres personnalités comme Bernard Cassen (ancien directeur général du Monde diplomatique et cofondateur d’ATTAC [Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne]) et Jacques Nikonoff (ex-dirigeant d’Attac et fondateur du M’PEP, un mouvement anti-euro qui prône des alliances au-delà de la gauche avec des forces eurosceptiques d’extrême droite, telle l’Union populaire républicaine de François Asselineau), incarnent encore la recomposition souverainiste d’une partie non négligeable de la gauche française.

Le Printemps républicain, une association qui regroupe des « personnalités de gauche » qui se disent attachées aux valeurs républicaines et laïques, est souvent qualifié d’islamophobe par ses détracteurs. Le programme protectionniste de Jean-Luc Mélenchon – qui n’exclut pas une sortie de l’UE, met en avant une « identité française » (issue des Lumières et de la révolution de 1789) et une « fierté patriotique » – classé dans la même catégorie nationale-républicaine de gauche. Lors de la présidentielle de 2017, J.-L. Mélenchon a souhaité dépasser la gauche et « fédérer le peuple » dans une campagne populiste assumée. Il a cherché à rompre avec la symbolique de la gauche (le drapeau tricolore a remplacé le drapeau rouge, La Marseillaise s’est substituée à L’Internationale, etc.). Il s’est référé au « peuple » et à la « république », des « signifiants vides », suffisamment « attrape-tout » pour rassembler des groupes sociaux hétérogènes et qui sont investis, à un moment donné, d’un contenu concret (justice sociale, égalité, solidarité, etc.).

De même, Ernesto Laclau, l’un des théoriciens majeurs du populisme estimait que, dans la Pologne communiste, le sens du mot « marché » n’était pas simplement économique, mais renvoyait à la notion de liberté (d’entreprendre, de résister à la bureaucratie d’État, etc.). Ce signifiant a permis aux opposant.e.s au régime, notamment Solidarność, de fédérer de larges segments de la population derrière son programme.

Citoyenneté et nation

Nous parlerons, dans le contexte français, de « nationalisme républicain » pour qualifier le réveil souverainiste et nationaliste des vingt-cinq dernières années. Ce souverainisme est « nationaliste », dans la mesure où ses partisans estiment que « l’unité nationale et l’unité politique doivent être congruentes[4] ». L’État tient sa force du peuple qui l’a investi et le contrôle. Ce courant de pensée estime qu’on ne peut séparer l’exercice de la souveraineté populaire et son ancrage historique.

Le national-souverainisme s’est développé en opposition au concept de « nation civique-démocratique », qui conçoit la citoyenneté indépendamment de considérations historiques ou ethno-culturelles[5]. Pour les nationaux-souverainistes, la nation ne peut être conçue que comme une communauté qui partage une histoire, des valeurs et un destin. Ernest Renan, lors de sa leçon en Sorbonne de 1882, a résumé cette philosophie : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis[6]. » Cette conception de la nation peut encore être qualifiée de « communautarienne », dans le sens où elle attend des citoyen.ne.s l’adhésion à un récit national, à des normes et à des valeurs propres à cette communauté.

Les régimes républicains en France, depuis la IIIe République notamment, reposent sur une conception de la nation normée qui renvoie implicitement à l’adhésion des citoyens à une histoire et à une culture nationale. Être français.e, c’est entrer dans une communauté historique et culturelle qui précède ses membres. Inversement, il est possible d’imaginer une citoyenneté organisée sur le mode démocratique d’une association libre entre un individu autonome et une nation, sans référence particulière au passé. C’est cette conception que les révolutionnaires après 1789 retenaient quand ils considéraient l’universelle humanité de chacun.e plutôt que les liens de sang ou le degré d’acculturation au « récit national ».

En Allemagne, le lien entre « nation historique » et « nation civique » a toujours été étroit. En France, il semble l’être devenu progressivement, notamment à partir du XIXe siècle. Le renouveau républicain qui a débuté lors de la commémoration du bicentenaire de 1789 a marqué une inflexion supplémentaire vers une conception « historique » ou « communautarienne » de la nation. En effet, de Marine Le Pen à Manuel Valls, voire Jean-Luc Mélenchon, la philosophie de la « nation historique » semble être consensuelle. Certes, entre l’extrême droite et la gauche radicale, il est des appréciations différentes du passé, de l’histoire nationale et des référents culturels propres. Le Front national (devenu le Rassemblement national, le 1er juin 2018) fera allusion à un caractère ethnique, une référence au christianisme ou au respect d’un code vestimentaire « français » (interdiction du hijab dans de nombreux lieux publics). La gauche républicaine, de son côté, rejette toute définition ethnicisante de la citoyenneté, mais pourra accepter un « récit » et un « passé national » ou des « valeurs » (comme le montre, par exemple, l’interminable querelle autour du hijab, dont la gauche républicaine communautarienne décrète qu’il s’agit d’un signe de domination patriarcale, y compris quand des femmes revendiquent de le porter librement).

Les nationaux-souverainistes insistent sur le fait que les individus sont des êtres de passion. Ils ou elles soulignent que le cadre national est celui dans lequel on peut atteindre une forme d’universel, car les citoyen.ne.s partagent des valeurs et des référents socioculturels (une histoire, une langue, un récit national). Dans un cadre national, on pourrait participer au processus démocratique (élections), ce qui serait moins aisé dans un cadre supranational, notamment au sein de l’UE. Cet argument se révèle pourtant peu convaincant : en réalité, les démocraties nationales offrent une participation politique des plus limitées aux affaires publiques. La citoyenneté ne pourrait donc être que nationale, car à cette échelle les acteur.ice.s politiques peuvent faire appel aux émotions liées aux singularités historiques de la communauté nationale. La citoyenneté postnationale impliquerait ipso facto un « déficit démocratique ».

La valorisation des passions, de l’antagonisme et de l’affect est au cœur d’un deuxième renouveau, plus récent, celui du populisme. Sans surprise, on constate d’ailleurs que le populisme trouve un environnement des plus favorables dans le cadre national. En outre, il offre une stratégie nouvelle aux acteur.ice.s politiques de droite et de gauche.

Populisme et crise démocratique

Longtemps synonyme d’appel démagogique au peuple et de pratique politique extraparlementaire, le populisme a depuis une quinzaine d’années acquis certaines lettres de noblesse, à tel point qu’il fait l’objet de nombreuses études en sciences politiques. Des mouvements politiques de droite et de gauche s’en revendiquent d’ailleurs explicitement. Le populisme n’est pas une idéologie : il ne propose pas de vision du monde. Il repose sur une double dynamique : d’une part, il oppose « le peuple » aux « élites » (parfois appelées « oligarchie » ou « caste », dans le cas de Podemos en Espagne), en prenant bien entendu le parti du peuple contre les agissements « anti-démocratiques » des élites. D’autre part, les forces populistes ambitionnent de reprendre à ces « élites » la souveraineté que ces dernières ont confisquée. Il est donc clair que souverainisme et populisme sont non seulement compatibles, mais aussi les deux revers d’une même pièce. Qu’aujourd’hui, des dirigeant.e.s politiques aussi divers que Viktor Orbán, Hugo Chávez, Beppe Grillo, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Pablo Iglesias puissent être étiquetés populistes montre l’extrême imprécision et l’élasticité de la notion.

Ernesto Laclau estime que le populisme est dépourvu de contenu politique et idéologique, qu’il est « neutre ». Selon lui, le peuple est une catégorie politique, et non un donné de la structure sociale. Cette rupture avec la pensée marxiste est fondamentale : il n’existe plus d’acteur historique défini selon des fondements objectifs (autrefois le prolétariat) ; le sujet de la transformation sociale résulte d’un processus politique. Pour le philosophe argentin, les demandes sociales, isolées, émergent de manière éparse dans la société. La tâche d’un mouvement populiste consiste à les agréger, en établissant un « lien d’équivalence[7] » entre elles pour former une « chaîne d’équivalence » qui permet d’« unifier un peuple ». La « construction d’un peuple » qui s’ensuit trace une division sociale entre un « peuple » (qui est cependant moins que la totalité des membres de la communauté nationale) et « l’oligarchie », les détenteurs du pouvoir politique, économique ou médiatique. Le peuple joue le rôle de « signifiant flottant » qui peut revêtir plusieurs types d’identités. Cela dépend de la façon dont les « signifiants vides » sont repris et utilisés dans le débat public (dans un sens conservateur ou progressiste).

La notion d’antagonisme se trouve au cœur de la stratégie populiste. La politique doit échapper à la fausse neutralité de la technocratie néolibérale et redécouvrir le désaccord et les oppositions parfois rudes. Selon Chantal Mouffe, la politique doit être conçue comme un antagonisme fondamental. En d’autres termes, il existe, d’une part, des ami.e.s et des allié.e.s et, de l’autre, des ennemi.e.s, des opposant.e.s irréductibles. C. Mouffe parle d’« agonisme[8] », un stade de désaccord qui permet néanmoins une entente sur les règles du jeu démocratique, afin que la lutte politique ne se transforme pas en guerre dans laquelle on tenterait d’éliminer ses ennemi.e.s.

Le FN/RN de Marine Le Pen est depuis longtemps qualifié de « national-populiste » par une partie de la science politique française et par les médias. M. Le Pen s’en accommode bien, car la notion est plus douce que celle d’« extrême droite » qu’elle rejette. À gauche, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon s’est approprié la notion de populisme. C’est une nouveauté stratégique et idéologique importante. En 2012, Mélenchon s’était présenté au nom de forces de gauche clairement identifiées. En 2017, il a mené une campagne au-dessus des partis et sans référence à la gauche. Il s’est adressé aux « gens ordinaires ». Le mot d’ordre de la campagne de 2012 était : « Qu’ils s’en aillent tous ! », un slogan de 2005 emprunté aux Piqueteros (activistes des mouvement sociaux argentins). Le discours dégagiste anti-élites de Mélenchon porte bien la marque du populisme, puisqu’il repose sur le point nodal de « peuple » et divise le champ sociopolitique en deux camps : le peuple et l’oligarchie.

Cette démarche s’inspire de celle de Podemos en Espagne, l’idée étant de « répandre les idées de la gauche, mais dans une langue qui soit compréhensible par la majorité sociale[9] ». L’objectif est d’obtenir le soutien d’individus issus de différents milieux sociaux et idéologiques, d’être inclusif, de ne laisser personne de côté.

Souverainisme, populisme et autoritarisme

Qualifier  « populistes » des courants de gauche radicale et d’extrême droite reste très problématique, car cela tend à créer la confusion dans les esprits et à discréditer les valeurs et les politiques de gauche. Reprendre le vocable dont s’accommode l’extrême droite sous-entend que la gauche radicale partagerait des objectifs politiques communs avec elle, ou que cette dernière envisagerait de rendre sa souveraineté au peuple.

Il semble également hasardeux de placer tant d’espoir dans une stratégie de triangulation des thèmes clés de la droite et de l’extrême droite (sécurité, immigration, une interprétation de la laïcité qui tourne le dos à la réalité multiculturelle de la France, patriotisme, euroscepticisme, etc.). Comment donner un contenu progressiste à des thèmes aussi profondément contaminés par l’extrême droite ? Pourquoi ne pas défendre clairement un programme de gauche, social, féministe, écologiste, de défense des libertés publiques et de la dignité humaine ? C’est bien pour avoir failli dans ce domaine que le PS a été sévèrement sanctionné par l’électorat et non pour avoir été trop à gauche sur les questions économiques ou trop laxiste sur les questions d’immigration ou de sécurité.

Le sociologue Éric Fassin a montré que les populismes de droite et de gauche ne répondaient pas à des ressorts psychologiques et politiques complémentaires. Ils sont en réalité incompatibles. D’une part, le populisme de gauche s’oppose avant tout aux dérèglements socioéconomiques provoqués par le néolibéralisme. D’autre part, le populisme de droite est nourri par un ressentiment envers les étranger.e.s et les immigré.e.s. Il apparaît ainsi vain, voire dangereux, de tenter de séduire par le biais d’un discours patriotique des électeurs de droite parfois racistes, qui ne voteront jamais – ou en si petit nombre – pour un candidat qui défend un programme économique de gauche et refuse de stigmatiser les immigré.e.s.

Trente ans après les États-Unis, la France et une grande partie de l’Europe semblent s’enfoncer dans d’interminables guerres identitaires, dont le substrat est une tentative de retour aussi vaine qu’indésirable à un passé national prétendument glorieux et harmonieux. C’est ce réflexe régressif qui a amené le vote en faveur du Brexit au Royaume-Uni. Il faut enfin considérer que la construction élusive d’un peuple est en grande partie laissée à l’initiative d’un chef. Autrement dit, le leader est le médiateur du peuple, qui s’incarne en retour dans le leader. Laclau reconnaît qu’un tribun charismatique est essentiel à l’existence même d’un mouvement populiste.

Ce dernier point interroge la démocratie partisane, mouvementiste et sociale : ni le souverainisme, ni le populisme, y compris dans ses variantes « de gauche », ne semblent proposer un approfondissement de la démocratie. Au contraire, ces notions tendent à remettre au centre de la vie politique des idées, des personnes et des dynamiques autoritaires.

Notes 

[1] Justine Lacroix, « Les nationaux-républicains de gauche et la construction européenne », Le Banquet, n° 15, novembre 2000, p. 157-68.

[2] Frédéric Lordon, « Clarté », Blog du Monde diplomatique, 26 août 2015, <https://blog.mondediplo.net/2015-08-26-Clarte>.

[3] Jacques Sapir, « On ne peut plus nier que le FN ait changé », Libération, 24 août 2015, <www.liberation.fr/france/2015/08/24/jacques-sapir-on-ne-peut-plus-nier-que-le-fn-ait-change_1368833>.

[4] Ernest Gellner, Nations et nationalismes, Payot, Paris, 1989, p. 11.

[5] Justine Lacroix, « Le “nationalisme-souverainismeˮ en France et en Grande-Bretagne », Revue internationale de politique comparée, vol. 9, n° 3, 2002, p. 391-408.

[6] Ernest Renan, « Qu’est-ce qu’une nation ? », Sorbonne, Paris, 11 mars 1882, <http://classiques.uqac.ca/classiques/renan_ernest/qu_est_ce_une_nation/qu_est_ce_une_nation_texte.html>.

[7] Ernesto Laclau, La Raison populiste (trad. De l’anglais par Jean-Pierre Ricard), Seuil, Paris, p. 106.

[8] Chantal Mouffe, L’Illusion du consensus (trad. De l’anglais par Pauline Colonna d’Istria), Albin Michel, Paris, 2016.

[9] César Rendueles et Jorge Sola, « Podemos and the paradigm shift », Jacobin, 13 avril 2015, <www.jacobinmag.com/2015/04/podemos-spain-pablo-iglesias-european-left>.

Pour en savoir plus

Aurélien BERNIER, La Gauche radicale et ses tabous. Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national, Seuil, Paris, 2014.

Éric DUPIN, La France identitaire. Enquête sur la réaction qui vient, La Découverte, Paris, 2017.

Éric Fassin, Populisme : le grand ressentiment, Textuel, Paris, 2017.

Ernest Gellner, Nations et nationalismes, Payot, Paris, 1989.

Ernesto Laclau, La Raison populiste (trad. De l’anglais par Jean-Pierre Ricard), Seuil, Paris, 2008.

Philippe Marliere « Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise : le populisme contre la gauche », Contretemps, n° 35, octobre 2017, p. 42-53.

Jean-Luc Mélenchon, L’Ère du peuple, Fayard, Paris, 2015.

Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche (trad. de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria), Albin Michel, Paris, 2018.

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Ce texte a été publié dans l’ouvrage collectif sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal : L’État du monde 2019, Paris, La Découverte, septembre 2019, pp. 101-109.

 Twitter : @PhMarliere

 

 

 

 

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