Jeremy Corbyn : premier bilan et perspectives

Élu à la tête du Parti travailliste après avoir fait le pari d’un positionnement clairement à gauche, Jeremy Corbyn reste isolé dans son propre camp. Mais un rapprochement avec la gauche anti-austéritaire pourrait amorcer une dynamique européenne.

En devenant leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn a contredit l’idée selon laquelle les partis sociaux-démocrates européens ne peuvent être dirigés que par des centristes dont les politiques confortent le néolibéralisme et l’austérité. Corbyn est à la tête d’un des plus grands partis sociaux-démocrates européens (près de 400.000 adhérents directs ; 600.000 en comptant les adhésions indirectes des syndicats). Son élection laisse-t-elle entrevoir le retour d’une social-démocratie sociale ? Son leadership favorisera-t-il l’émergence d’une dynamique politique commune au sein de la gauche européenne ?

Retour à gauche

La victoire de Corbyn, en septembre 2015, est le fruit d’une conjoncture politique particulière. La base militante et les sympathisants (le Parti travailliste organisait sa première "primaire ouverte") se sont rebellés contre l’aile droite blairiste qui expliquait qu’Ed Miliband avait perdu l’élection pour avoir été "trop à gauche", notamment sur les questions économiques. Corbyn fut le seul candidat à affirmer que son parti avait été trop timoré, et n’avait proposé qu’une version light des politiques d’austérité conservatrices. Le SNP a en effet écrasé le Parti travailliste en Écosse car il a été le seul à défendre un programme qui s’écartait en partie de l’orthodoxie austéritaire.

Le mouvement citoyen qui a porté Jeremy Corbyn à la direction du Parti travailliste est officieusement né le 10 novembre 2010 : ce jour-là, des étudiants occupèrent le siège du Parti conservateur pour protester contre le triplement du montant des frais d’inscription. Cette jeunesse politisée et radicalisée – une anti-génération Thatcher des années 90 – s’est retrouvée cinq années plus tard derrière le candidat Corbyn.

Son discours contre l’austérité, pour le désarmement nucléaire, la renationalisation des chemins de fer, le contrôle démocratique des sources d’énergie, la santé publique, la formation continue, les soins de l’enfant, ont galvanisé des électeurs de gauche désorientés par des décennies de recentrage à droite.

Isolé dans son parti et dans l’opinion

Le premier bilan du "corbynisme" est contrasté : la base militante reste, dans une large majorité, satisfaite de son leader. En remettant au goût du jour un discours "socialiste", Corbyn a ragaillardi des militants désabusés par les années Blair-Brown. D’ex-militants qui avaient quitté le parti au moment de la guerre d’Irak sont revenus. La grande majorité des nouveaux adhérents sont des jeunes attirés, non par le parti, mais par Corbyn lui-même. Certains militent dans Momentum, un réseau hors-parti, qui a pour objectif de « continuer à faire vivre l’énergie et l’enthousiasme de la campagne de Jeremy Corbyn ».

Un sondage réalisé par YouGov, en novembre dernier, montre que 66% des adhérents estiment que Corbyn est un bon leader, mais seulement 30% des électeurs en général sont de cet avis. C’est là où le bât blesse. Plus impopulaire encore que Michael Foot dans les années 80, Jeremy Corbyn fait l’objet d’un rejet massif dans l’opinion, même si nombre de ses détracteurs reconnaissent qu’il a des "principes" et des "convictions".

Comment expliquer la contradiction entre le soutien public à un agenda de gauche anti-austéritaire et une cote de confiance aussi basse ? Le début de l’ère Corbyn a été chaotique. Ne s’attendant pas à être élu, le député d’Islington ne semblait pas prêt à assurer la fonction. Il doit certes faire face à des cadres hostiles et une presse de droite déchaînée. Mais cela n’explique pas tout : positionné sur la gauche de la soft left, Corbyn est isolé dans un parti dans lequel il avait jusqu’à présent joué un rôle marginal. Dans les premiers temps, Corbyn s’est égaré dans des combats symboliques et secondaires : refus de chanter l’hymne national dans une cérémonie officielle ; condamnation embrouillée des djihadistes de Daesh après la tuerie de Paris ; livre rouge de Mao brandi par John McDonnell au parlement (ministre des Finances dans le shadow cabinet et son plus proche allié) ou remaniement du shadow cabinet chaotique.

Une dynamique européenne ?

Jeremy Corbyn sera-t-il un allié utile aux sociaux-démocrates européens qui veulent rompre avec l’austérité ? Pour le moment, il semble privilégier le repli sur les questions nationales. Alors que la bataille sur le Brexit fait rage en Grande-Bretagne, Corbyn est resté jusqu’à présent en retrait. Comme l’aile gauche radicale du parti, il ne s’est rallié à l’idée d’intégration européenne que tardivement et par pragmatisme. Il s’opposera à la sortie de la Grande-Bretagne lors du référendum, mais la question européenne ne semble pas l’intéresser outre mesure.

Ce positionnement insulaire pourrait cependant évoluer si Corbyn prend conscience qu’il a tout à gagner d’un rapprochement avec la social-démocratie européenne. Des partis sociaux-démocrates pourraient prochainement se réorienter à gauche (Espagne, Allemagne, France). Corbyn aurait également l’autorité pour s’adresser à une partie de la gauche radicale européenne (Front de gauche, Podemos, Syriza).

Un front paneuropéen contre l’austérité emporterait l’adhésion militante et populaire. Jeremy Corbyn, européen tiède, pourrait être la figure de proue d’une dynamique commune au sein des mouvements sociaux et de la gauche européenne. Ce rassemblement serait d’une grande portée politique, mais aussi symbolique, car il pourrait redonner confiance à une gauche qui en est dépourvue.

Article publié dans Regards.fr le 5 février 2016.

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