Diego Maradona, une légende napolitaine

En 1984, Diego Maradona, le footballeur le plus charismatique de l’histoire du football, rencontre Naples, la ville la plus charismatique d’Europe. Maradona est l’objet d’un amour fusionnel, obsessif et malsain. Il y prend d’abord goût avant d’en être épouvanté. Le cinéaste britannique Asif Kapadia vient de consacrer un documentaire remarquable aux années napolitaines du milieu offensif argentin.

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« Produit de la misère et don du ciel, Maradona apparaît ainsi comme un surhomme démocratique, qui a incarné de manière exemplaire, jusque dans son envers négatif et stigmatisé, la totalité de la cité. » Fabrice Montebello. [1]

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Transféré du FC Barcelone, Diego Armando Maradona est accueilli par 75 000 Napolitain.e.s en liesse, le 5 juillet 1984, au stade San Paolo. La ville traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire : elle se remet péniblement du tremblement de terre en Irpinia de 1980 qui a causé la mort de 2 483 personnes, en a blessé 7 770 et laissé 250 000 individus sans abri dans la région. Naples n’a plus de maire, les services publics de la ville sont déliquescents, le chômage atteint un niveau inégalé et le système sanitaire est désastreux.

En ce jour d’été 1984, la vie redevient belle et pleine de promesses pour la population locale : le prodige argentin est arrivé en ville et va porter le maillot couleur azur du club. La Società Sportiva Calcio Napoli n’est pourtant pas un grand club. Elle n’a alors remporté que deux coupes d’Italie, mais aucun titre national. Le palmarès du football italien est le reflet du rapport politico-économique entre le Nord et le Sud du pays : le Nord est riche et industrieux, et le Sud, pauvre, gangréné par la Mafia (Sicile) ou la Camorra (Campanie), est une terre d’émigration. Les clubs qui dominent le calcio sont depuis toujours nordistes : la Juventus de Turin, le Milan AC et l’Inter de Milan. La Roma, l’un des clubs de la capitale, vient parfois perturber la domination écrasante des clubs septentrionaux.

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Pourquoi l’un des plus grands joueurs du monde rejoint-il un club dont l’ambition majeure, au début de chaque saison, est de ne pas descendre en seconde division ? C’est la question que pose le cinéaste britannique. Asif Kapadia dans un documentaire fascinant consacré au milieu offensif argentin.[2] On lui doit deux autres documentaires remarqués qui retracent les trajectoires tragiques du conducteur automobile Ayrton Senna (2010)[3] et de la chanteuse Amy Winehouse. (2015)[4] Kapadia est un metteur en scène attentif aux détails du séjour de Maradona en Italie. Il construit patiemment la trame du récit de l’ascension napolitaine, puis de la chute vertigineuse. Il a recours à des films d’archives publiques, mais aussi privées, ainsi qu’à des scènes de matches remarquables : les actions de jeu sont filmées au sol, ce qui donne aux spectateur.ice.s la sensation de participer au jeu d’être sur le terrain. Une chose retient l’attention : le jeu rugueux, pour ne pas dire violent des adversaires de Maradona qui tentent (souvent avec succès) de l’arrêter dans sa course vers le but : tacles dangereux, coups de coude au visage, tirage de maillots, tous les moyens sont utilisés pour neutraliser un joueur dont les atouts sont une technique hors pair et la capacité de courir balle au pied, de dribbler à une vitesse fulgurante. Les arbitres ne protégeaient guère les joueurs de la classe de Maradona dans les années 80. L’Argentin aurait davantage brillé s’il jouait de nos jours. Kapadia a rencontré Maradona, mais cet entretien n’apparait pas dans le film. Les interviews auprès de proches (famille, petites amies, ami.e.s, co-équipiers) fournissent un fond sonore et se superposent au film, sans apparaitre à l’écran. Ce choix permet de ne pas rompre l’enchaînement des séquences du film consacrées à Maradona lui-même, et donne au documentaire un rythme haletant.

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Le transfert de Maradona à Naples défie l’entendement et surprend le monde du football. L’Argentin devient le joueur le plus cher de l’histoire du football (7 millions d’euros). Il quitte l’un des plus grands clubs européens pour un petit club italien d’une région pauvre. Le décor d’un scénario de rédemption et d’ascension est posé. Dans l’avion qui l’amène en Italie, Maradona confie aux journalistes : « Je suis venu à Naples pour gagner des titres (il n’a rien gagné pendant les deux années sous le maillot blaugrana), trouver la paix et être respecté. » Son court séjour catalan s’est en effet terminé de manière confuse et dramatique. Victime d’insultes à caractère xénophobe et racial, agressé sur le terrain par les joueurs de l’Athletic Bilbao lors de la finale de la Copa del Rey en 1984, Maradona perd son sang-froid et agresse violemment plusieurs joueurs basques. Il assène des coups de tête et des coups de pied de Kung Fu devant une foule de 100 000 supporteurs (dont le roi d’Espagne), et des millions de téléspectateur.ice.s choqué.e.s par la violence de la scène. Il joue là son dernier match pour le club catalan qui cherche immédiatement à s’en débarrasser, et le vend au SSC Napoli.

Maradona ne trouvera jamais la paix dans une ville qui le vénérera davantage encore que San Gennaro, le saint patron de la ville. Cette adulation sera tout autre que du respect : superstar du football, manne financière extraordinaire pour les dirigeants du club, saint dont les portraits ornent les sanctuaires et constituent des ex-voto dans Spaccanapoli, fantasme sexuel des boîtes de nuit qu’il fréquente assidûment, recrue involontaire de la Camorra et arme politique d’un Sud en quête de revanche contre un Nord méprisant, El pibe de oro (le gamin en or) va connaitre à Naples sa période la plus faste sur le plan footballistique, mais aussi la plus tumultueuse sur le plan personnel.

Le footballeur le plus charismatique de l’histoire du football rencontre la ville la plus charismatique d’Europe. Maradona est l’objet d’un amour fusionnel, obsessif et malsain. Il y prend d’abord goût avant d’en être épouvanté. Kapadia raconte l’histoire de Diego, le gosse de Villa Fiorito, un bidonville de la banlieue de Buenos Aires, affectueux, drôle, généreux, et de Maradona le footballeur, mauvais perdant, truqueur, menteur, cocaïnomane et aux amitiés louches. Diego résume Maradona en ces termes : « Le football, c’est un jeu de truquage. » L’épisode de la « Main de Dieu » (The Hand of God) vient spontanément à l’esprit : le 22 juin 1986, dans un quart de finale de la coupe du monde à Mexico entre l’Argentine et l’Angleterre, il marque le premier but de la rencontre en s’aidant de la main gauche. Tout le monde l’a vu, sauf l’arbitre. Maradona, toujours politique, reconnait plus tard la tricherie en faisant allusion au conflit des Malouines (1982) qui a amené les deux pays à se faire brièvement la guerre : « C’est notre revanche. » Lorsque dans le cinéma londonien le documentaire montre et remontre le but de la main, personne ne bronche, mais je sens mes voisins de rangée tendus. Et il affirme aussi : « Quand je suis sur un terrain de football, je sors du monde, j’oublie mes soucis, j’oublie tout. » Peut-être est-cela la plus belle définition de ce jeu extraordinaire : oublier le monde environnant, s’oublier, et être enfin libre et heureux.

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Diego Maradona devient la star planétaire du football en 1986. Capitaine d’une équipe d’Argentine médiocre, il mène quasiment seul la Albiceleste à la victoire en finale contre une forte équipe allemande qui a battu en demi-finale la plus grande équipe de France de tous les temps, emmenée par Michel Platini. C’est pendant cette période que Maradona et Naples remportent leurs premiers grands succès : deux scudetti (1986-87 et 1989-90), une coupe d’Italie (1986-87) et une coupe de l’UEFA (1988-89). Maradona résume ces saisons fastes d’une manière faussement modeste : « Je n’y suis pour rien. Ce n’est pas à Maradona qu’on doit ces victoires, c’est à Dieu. »

À la gloire et l’amour fusionnel succède la descente aux enfers. Elle est aussi soudaine que brutale. Il y a Diego, le chic type, et il y a Maradona, le teigneux d’humeur instable. Maradona prend le dessus après 1987 : son train de vie de noctambule, sa dépendance à la drogue (fournie par la Camorra dont il devient l’obligé) et ses frasques extra-conjugales prennent le dessus. Tout le monde le sait, mais on ferme les yeux tant que les victoires sont là. Maradona a tout gagné à Naples, et il s’y ennuie. Il demande au président du club à être transféré, celui-ci refuse. On ne vend pas son meilleur joueur. Naples s’en offusque : comment Maradona peut-il refuser l’amour d’une ville entière ? En 1990, l’Italie est l’organisatrice de la coupe du monde. La demi-finale oppose la Squadra azzura à l’Argentine. Le match se déroule au stade San Paolo de Naples ! Comment les organisateurs de la compétition ont-ils pu commettre une telle bévue ? Maradona va jouer devant son public. Il le sait et le dit avant le match : « J’ai tout donné à Naples. Je sais que les Napolitains me soutiendront. » Toujours politique, l’Argentin flatte la fibre sudiste contre l’Italie du Nord. Il réactive en quelques phrases le vieil antagonisme Nord/Sud, il appelle les terroni (les culs-terreux), ceux que les supporteurs du Nord qualifient de voleurs, d’assistés, de mal-lavés (« On va vous laver avec la lave du Vésuve », lit-on sur les bannières de supporteurs du Nord), à se rebeller contre cette Italie qui les méprise. Et à la surprise générale, le stratagème fonctionne : les tifosi dans le stade sont divisés. On peut lire ici et là des bannières qui disent : « Napoli non è l’Italia » (Naples n’est pas l’Italie). L’Italie est éliminée chez elle aux pénaltys. Elle ne le pardonnera pas à Maradona. Tout à coup, tout le monde se ligue contre lui : police, monde politique et supporteurs. Diego le saint devient Maradona le diable. Un contrôle anti-dopage se révèle positif pour la première fois. Mis sur écoute par la police, il est pris en train de converser avec les milieux de la prostitution. Le fisc s’en mêle. L’Italie entière veut détruire celui qu’elle admirait hier encore. La Camorra bat prudemment en retraite et le lâche. Il est seul à Naples, sans protection, et prend peur.

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Accueilli en sauveur par 75 000 Napolitain.e.s en 1984, Maradona quitte la ville en catimini et en disgrâce, en 1991. Il est passé en quelques mois à peine dalle stelle alle stalle (des étoiles aux étables ; d’un statut de star à celui de pestiféré). Grandeur et chute d’une idole. Lors de mon dernier séjour à Naples, il y a deux ans, je passai dans le quartier de Forcella (Furcella en napolitain), un quartier du centre-ville sous influence de la Camorra. Sur le mur d’un édifice, la peinture était encore fraîche et on pouvait lire : Diego, facci ancora sognare. (Diego, fais-nous encore rêver). Les supporters, la Camorra et la ville ont pardonné.

Le documentaire s’achève sur une séquence filmée récemment. On y aperçoit un Maradona obèse qui joue au football avec des jeunes femmes. Il ne parvient guère à courir, il peine à contrôler le ballon et tire lamentablement à côté du but. C’est une scène terrible, qui choque et qui plonge les spectateur.ice.s dans un silence pesant lorsque les lumières de la salle sont rallumées. Kapadia l’a mise en épilogue pour nous dire : les dieux du football sont mortels, Maradona aussi. Il rappelle aussi, à celles et ceux qui virent la Main de Dieu en direct, que notre jeunesse est passée.

Diego Maradona trailer | Film4 © Film4

Notes

[1] Fabrice Montebello, « J’ai vu Maradona ! », d'Lëtzebuerger Land, 9 août 2019, http://www.land.lu/page/article/770/335770/FRE/index.html

[2] https://www.youtube.com/watch?v=nE1kCWzciLs

[3] https://www.youtube.com/watch?v=1Lydp4y2O4Y

[4] https://www.youtube.com/watch?v=ShQEsDN10z4

Version légèrement remaniée d’un article paru in AOC le 18 juillet 2019 : https://aoc.media/critique/2019/07/18/diego-maradona-un-documentaire-sur-une-legende-napolitaine/

Twitter : @PhMarliere

 

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