Je me souviens du 10 mai 1981

Je me souviens de quelques semaines de douceur sociale, surtout avant que Mitterrand ne prenne ses fonctions. Le mois de mai était léger, joyeux et tout le monde (ou presque) souriait dans la rue.

dimanche-10-mai-1981

Je me souviens avoir appris que François Mitterrand serait élu une semaine avant le 10 mai, après avoir joué un match de football. Mon entraîneur tenait l’information des renseignements généraux.

Je me souviens de la mine déconfite de Jean-Pierre Elkabbach sur Antenne 2, le 10 mai à 19h55. On lisait la défaite de Giscard d’Estaing sur sa mine abattue.

Je me souviens du crâne dégarni du vainqueur à l’écran à 20 heures : était-ce Giscard ou Mitterrand ? Deux calvities identiques et deux secondes de doute vertigineux qui semblèrent durer une éternité. Puis, le portrait « minitelisé » s’est déroulé et le visage de Mitterrand est enfin apparu à l’écran.

Je me souviens du premier discours de Mitterrand dans la salle des fêtes de Château-Chinon. Mitterrand avait déjà son air de sphinx gaullien qui nous disait : « Je suis président de la Ve république ».

Je me souviens de mon voisin qui passait et repassait dans notre rue en klaxonnant comme si la France avait gagné la coupe du monde de football.

Je me souviens, ce 10 mai à 19 heures, avoir assisté au dépouillement des voix. C’était la salle des fêtes minuscule d’une mairie saturée de personnes qui fumaient, fenêtres fermées. Petite localité de droite, Mitterrand en tête : c’était bon signe.

Je me souviens du débat de l’entre-deux tours, et de la réplique cinglante de Mitterrand : « Vous êtes l’homme du passif ». En 1974, Giscard avait décoché à son adversaire socialiste : « Vous êtes l’homme du passé ».

Je me souviens des affiches électorales « La force tranquille » et du clocher d’église en arrière-plan, prélude à la « France unie » (1988).

Je me souviens du rassemblement Place de la Bastille à Paris sous une pluie battante. J’ai pensé que les cieux avaient voté Giscard.

Je me souviens de quelques semaines de douceur sociale, surtout avant que Mitterrand ne prenne ses fonctions. Le mois de mai était léger, joyeux et tout le monde (ou presque) souriait dans la rue.

Je me souviens de la nomination de Pierre Mauroy au poste de premier ministre. J’étais content de ce choix : un social-démocrate du Nord qui connaissait et respectait la classe ouvrière.

Je me souviens des premières pages des quotidiens titrant le 11 mai : « Mitterrand élu président de la république ». Je lisais ces titres mais n’y croyais pas vraiment, tant cela semblait irréel.

Je me souviens de Giscard à la télévision, le 21 mai 1981, disant « Au revoir », se levant et quittant la pièce, et du plan fixe sur la pièce vide qui dura longtemps. Mon père et moi avions éclaté de rire.

 Je me souviens des photos des député-es du Nord-Pas-de-Calais publiées dans le quotidien régional La Voix du Nord. Une déferlante de socialistes, quelques communistes, de rares conservateurs et aucun Front National.

Je me souviens de Jack Lang déclarant : « Le 10 mai, les Français ont franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière ». Certain-es, à gauche, prenaient ses propos au sérieux.

Je me souviens de la « marée rose » à l’Assemblée nationale, du nombre record d’enseignant-es parmi les député-es socialistes.

Je me souviens avoir appris que le PS disposerait d’une majorité à l’assemblée lors d’un voyage scolaire dans le Yorkshire. Les parents de mon correspondant anglais étaient acquis à Margaret Thatcher, et observaient ce qui se passait en France avec incrédulité.

Je me souviens de la légende urbaine du « vote révolutionnaire » prêté à la direction du PCF selon laquelle elle avait incité ses militant-es, en sous-main, à voter Giscard d’Estaing.

Je me souviens de la légende urbaine des tanks soviétiques qui défileraient bientôt sur les Champs Élysées. Le quotidien Le Figaro ne se lassait pas de propager cette fake news.

Je me souviens de la cérémonie au Panthéon le 21 juin 1981. Mitterrand, cheminant seul dans le Panthéon, multipliait les roses, comme Jésus multipliait les pains. Lyrique et belle alors, cette cérémonie m’apparaît aujourd’hui pompière, premier acte de panthéonisation d’un président de gauche fraîchement élu.

Je me souviens du Matin de Paris, quotidien de sensibilité socialiste.

Je me souviens de Georges Séguy, le formidable secrétaire général de la CGT.

Je me souviens de Pierre Mauroy qui répétait partout sa mantra : « Nous mettons en œuvre le socle du changement ». C’était réitératif, mais rassurant et euphorisant.

Je me souviens du tourbillon des réformes sociales du gouvernement : nationalisations, création d’un impôt sur la fortune, augmentation du SMIC et des allocations, retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, semaine de 39 heures, lois Auroux, abolition de la peine de mort, abolition de la Cour de sûreté de l’État et des tribunaux militaires, dépénalisation de l’homosexualité, décentralisation, libéralisation de l’audiovisuel, régularisation des étrangers en situation irrégulière.

Je me souviens de Michel Jobert, gaulliste de gauche, ministre du commerce et ministre des affaires étrangères sous Georges Pompidou.

Je me souviens d’André Henry, ex-secrétaire général de la « puissante FEN » (comme disaient alors les médias), et nommé au ministère du temps libre. Léo Lagrange était de retour !

Je me souviens de l’universitaire Jean-Pierre Cot, éphémère ministre délégué chargé de la Coopération et du Développement, rapidement démissionnaire car en désaccord avec la politique africaine de Mitterrand.

Je me souviens de l’entrée au gouvernement de quatre ministres communistes, un mois après l’intronisation du premier gouvernement Mauroy.

Je me souviens qu’il y avait dans les gouvernements Mauroy autant de femmes que sous les gouvernements Blum du Front populaire, c’est-à-dire pratiquement pas, et aucune à des fonctions régaliennes.

Je me souviens que mon sarcastique professeur de français et de théâtre au lycée, un militant communiste, disait « Mitt’rand », comme Georges Marchais.

Je me souviens de l’amorce d’un culte de la personnalité autour de Mitterrand dès son arrivée à l’Élysée, et de la mise sur la touche des militant-es socialistes qui avaient rendu sa victoire possible.

Je me souviens de la gouaille ouvrière de ma grand-mère paternelle qui s’était exclamée le 10 mai : « Les gros ne sont pas contents ce soir ».

Je me souviens de la nomination de personnalités de gauche à la tête des télévisions publiques et des entreprises nationalisées.

Je me souviens des débuts de l’émission Droit de réponse animée par Michel Polac, les samedis à 20h30. Un ton libre et anar, inédit à l’époque. Avec le recul, c’était un pugilat de fin de bal, politiquement confusionniste, souvent vulgaire et méchant, peu émancipateur. Je me souviens de la tabagie extrême qui régnait sur le plateau, et de Daniel Bensaïd (Rouge) qui engueulait Dominique Jamet (Le Quotidien de Paris).

Le 15 mai 1982, j’assistais à la finale de la coupe de France (PSG-Saint-Etienne). Mitterrand était descendu sur le terrain saluer les joueurs avant le début de la rencontre. Le président avait été sifflé copieusement ; une bronca assourdissante qui semblait réunir supporters de droite et supporters de gauche. Un an après, le 10 mai était déjà si loin de nous.

Twitter : @PhMarliere

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