«L’universalisme républicain» face au racisme décomplexé

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) vient de publier son rapport annuel [1]. Ce document détaillé dresse l’état des lieux du rapport des Français au racisme, à l’antisémitisme et à la xénophobie.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) vient de publier son rapport annuel [1]. Ce document détaillé dresse l’état des lieux du rapport des Français au racisme, à l’antisémitisme et à la xénophobie. Il s’agit d’une vaste étude comportant des entretiens en tête-à-tête au domicile des sondés. Ce portrait annuel permet de suivre l’évolution des opinions à l’égard de thèmes tels que la relation aux immigrés, aux minorités ethniques ou aux religions.

Intolérance et racisme en hausse

Alors que l’étude menée en 2009 avait enregistré un pic d’opinions tolérantes sur ces questions, les résultats du rapport pour 2014 sont aussi déprimants qu’inquiétants : 70% des sondés estiment qu’il y a trop d’immigrés en France ; 45% ont une opinion négative de l’islam, les préjugés antisémites enregistrent des scores élevés (62% pensent que les juifs ont un “rapport particulier à l’argent”), et le rejet des Roms est généralisé et virulent (77% considèrent qu’ils ne veulent pas s’intégrer en France).

46% des Français affirment que la religion musulmane constitue un groupe à part dans la société, contre 6% pour les catholiques, 8% pour les protestants et 28% pour les juifs. 40% d’entre eux estiment que l’interdiction de consommer du porc et de boire de l’alcool “pose problème à la vie en société”, et 79% déplorent le port d’un simple foulard par certaines musulmanes. Paradoxalement, près de 70% de Français pensent que les musulmans doivent pouvoir exercer leur religion dans de bonnes conditions. Avec tant d’interdits et de restrictions à l’exercice de la foi musulmane, on peut se demander ce que peuvent être ces “bonnes conditions” !

L’intolérance croissante à l’égard des religions minoritaires est donc réelle en France. L’islam est la cible majeure de cette crispation généralisée : dans le contexte des attentats à Paris, les actes antimusulmans recensés pendant le seul mois de janvier 2015 ont été aussi nombreux que pendant toute l’année 2014.

De manière générale, la parole raciste varie en function de deux facteurs principaux : la situation économique et le discours public à l’endroit des minorités. En période de crise économique, l’intolérance s’accentue et les minorités deviennent souvent le bouc-émissaire de problèmes dont ils ne sont aucunement responsables. La population est également influencée par le discours des médias et du personnel politique sur les minorités. En d’autres termes, ce ne sont pas tant les actes qui créent le racisme, mais la façon dont les “faiseurs d’opinion” en parlent. Ainsi, des sondages post-attentats ont montré que les meurtres des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly n’avaient pas nui (malgré une augmentation d’actes islamophobes) à l’image des musulmans en général. Le public n’a en effet pas fait l’amalgame entre l’acte criminel de trois personnes et l’islam ou les musulmans en général. C’est l’enseignement principal à tirer des manifestations massives le 11 janvier en France en faveur d’une France plurielle, respectueuse des cultures et des croyances de chacun.

Un racisme décomplexé et libéré

Comment expliquer une telle intolérance vis-à-vis des minorités ? Il convient d’observer les effets de discours publics qui tendent à accoutumer le public à ces représentations négatives. Il faut comprendre comment un discours médiatique et politique négatif à l’égard des Roms et des musulmans, libère la parole raciste ou les comportements intolérants du public à l’égard des minorités.

Posons le problème de manière concrète : il existe en France aujourd’hui un racisme public, décomplexé et libéré car il est légimité par les déclarations et les actions (ou inactions) de personnages ou institutions publics dont le rôle devrait être de le combattre sans relâche et de le délégitimer. Les exemples récents abondent : Manuel Valls qui réclame “des Whites, des blancos” sur le tournage d’un documentaire, trouvant la population locale trop “ethnique”, “l’humour” franchouillard raciste de Brice Hortefeux sur la nécessité d’avoir un arabe, “mais pas trop car alors les problèmes commencent” ; Valls, encore, stigmatisant l’ensemble de la population Rom dont il décrète que sa “culture est incompatible” avec celle des Français, les injures et attaques racistes à l’encontre de Christiane Taubira par les partisans de la manif pour tous, à peine défendue par ses collègues au gouvernement ; Philippe Tesson relaxé par la justice après avoir déclaré que les “musulmans amènent la merde en France” ; Michel Onfray, “socialiste libertaire”, qui assène que l'islam est “fondamentalement incompatible avec les sociétés issues des Lumières” et que le “musulman n’est pas fraternel” ; cette gauche dite “radicale” qui prend appui sur les “analyses” tronquées de Caroline Fourest pour réfuter le terme d’“islamophobie” et… se désintéresser des actes islamophobes ; Nicolas Sarkozy et l’UMP contre les menus sans porc à l’école ; la saturation des ondes par les idéologues du “Grand remplacement” tel Éric Zemmour ou les réactionnaires en guerre contre le “politiquement correct de l’antiracisme”, tel Alain Finkielkraut et, last but not least, la campagne anti-hijab commencée il y a 26 ans par des laïcistes intégristes de la gauche caviar (Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Régis Debray, etc.) lors de la première affaire du foulard dans un lycée à Creil, et jamais interrompue depuis. Cette gauche caviar ayant abandonné la lutte contre les inégalités sociales (si tant est qu’elle ait eu cette ambition un jour), a souhaité faire oublier ses propres renoncements sur le dos des populations immigrées et prolétaires. C’est une escroquerie politique majeure.

La campagne anti-hijab, fabriquée de toute pièce par les élites “républicaines” et “laïques” – celles des nantis sur le plan économique et culturel – a conduit à la loi de 2004 qui proscrit le port de signes religieux à l’école. Cette loi piétine la loi de 1905 qui n’impose nullement un devoir de neutralité religieuse aux enfants usagers du service public de l’éducation.

À travers une lecture dévoyée de la laïcité, un racisme diffus et institutionnalisé jusqu’aux plus hauts sommets de l’État s’est imposé en France depuis une vingtaine d’années. Ce fait marquant a légitimé le racisme décomplexé, et libéré la parole raciste d’une partie croissante de la population. Dans les pays européens pluralistes qui combattent vigoureusement les propos racistes dans le champ public, les racistes modèrent, voire censurent leur propos. Une atmosphère non polluée par le racisme crée les conditions de la reconnaissance du pluralisme culturel et religieux. Les rapports entre individus sont dans ce cadre plus respectueux, plus tolérants, moins tendus car ils reposent sur une acceptation de l’identité de chacun, ce qui est source de civilité et d’égalité accrûe entre individus.

Un universalisme franco-centré

Force est de constater que la France “républicaine”, officiellement au-dessus des différences raciales et religieuses, est l’une des sociétés les plus “racialisées” en Europe. La doxa laïco-républicaine à la française qui martèle ad nauseam les notions de “liberté, égalité, fraternité” comme le prêtre prononce la messe, ne résout rien. Au contraire, le républicanisme franco-centré, parce qu’il est simplement incantatoire, provoque le raidissement et la racialisation des rapports entre individus. Le discours laïco-républicain est magique car il ne s’accompagne pas de politiques anti-racistes et anti-discriminatoires adéquates sur le terrain. Celles-ci se donneraient les moyens de combattre le racisme dans la pratique, mais la bourgeoisie au pouvoir n’en a que faire de l’égalité, toute préoccupée par le démantèlement de l’État social. Le récit républicain français d’une citoyenneté universelle, a-raciale et a-culturelle est donc un leurre. La France est en réalité un pays catho-laïque qui promeut un communautarisme franco-centré. Ce dernier protège les valeurs et les intérêts de la bourgeoise républicaine au pouvoir. Tant que l’on ne rompra pas – notamment à gauche – avec ce discours incantatoire et défaitiste, le racisme décomplexé continuera de progresser, ainsi que son principal bénéficiaire : le Front national qui, fort naturellement, revendique haut et fort, ce républicanisme et cette laïcité franco-centrés.

Note

[1] http://www.cncdh.fr/node/1135

Twitter : @PhMarliere

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