De la joie pour une deuxième étoile

Je suis immensément heureux de la victoire des Bleus. Cette deuxième étoile sur le maillot des joueurs (un maillot évidemment que je n’achèterai pas) est un moment de joie. Pourquoi pas ? Et tant pis, si une certaine gauche politique et intello a encore demontré qu'elle était à côté de la plaque quand il s’agit de comprendre ces rares moments de joie collective.

J’aime beaucoup cette équipe de France championne du monde. Elle n’a certes pas le jeu chatoyant et conquérant de l’équipe victorieuse de la coupe d’Europe des nations en 1984, mais elle est autrement plus efficace que la France finaliste de la coupe du monde en 2006. Elle ressemble en fait à sa devancière de 1998, à ceci près, que sa victoire finale a pratiquement paru inéluctable après la qualification contre l’Argentine. Jouer bien et gagner, c’est l’ídéal, mais gagner une coupe du monde, c’est ce que l’on retiendra dans 20 ans.

La Croatie a joué son meilleur match du tournoi et, aurait aussi mérité de gagner. Technique et solide, elle s’appuyait sur Luka Modrić et un milieu de terrain qui a longtemps contrarié les Français. Les Croates ont été des adversaires plus coriaces que ne le laissait prévoir leur qualification laborieuse lors des rencontres précédentes. En réalité, la victoire des Bleus a tenu à ces 10 minutes de rêve en deuxième mi-temps, pendant lesquelles ils ont inscrit deux superbes buts.

Cette équipe de France sort du lot dans ce tournoi pour sa discipline, sa ténacité et sa foi en elle-même, Ce sont des caracteristiques nouvelles pour des Bleus qui sont traditionnellement faibles psychiquement (même du temps de Michel Platini), et ont si souvent manqué de discipline. La baraka a aussi donné un coup de pouce (le coup de franc et le penalty en première période sont contestables). Cette France 2018, c’est un peu le retour de l’Italie championne en 1982 : déterminée et disciplinée, la Squadra azzura avait remporté la compétition après quelques contre-attaques fulgurantes de son avant-centre Paolo Rossi. Mais ne boudons pas notre plaisir !

Et pourtant ce plaisir, parfois partagé à l’étranger, est très loin de faire l’unanimité en France. Il faut bien entendu reconnaître à chacun.e le droit de se désintéresser de l’événement et de le dire. Mais, dans la plupart des cas, ce “désintérêt” s’accompagne de jugements anti-football péremptoires et hautains. Cette exception française fait l’objet de commentaires mi-amusés, mi-incrédules à l’étranger.

En guise de réaction à l’événement, il semble que l’on soit condamné en France à l’alternative entre les manifestations publiques d’un cocardisme de mauvais goût (universel en pareilles circonstances, hélas), et les commentaires condescendants de la bourgeoisie éduquée (de gauche notamment) qui nous rappelle à satiété que le football est un “opium du peuple”, le “panem et circenses” qu’un pouvoir semi-habile octroie à la plèbe pour la divertir de son quotidien. Comment reconnaître en France quelqu'un qui déteste le football et, accessoirement, la populasse en liesse ? C’est simple : ce sont celles et ceux qui véhiculent ces clichés anti-football éculés.

 Les racines de cet a priori anti-football sont profondes et anciennes : la France n’aime pas le football, et cette deuxième victoire n’y changera rien. Car en France le sport de compétition est dévalorisé et les compétiteurs en tout genre sont ridiculisés (me reviennent à l’esprit les souvenirs d'adolescent et d'étudiant jouant au football : mes copains “politisés” et “cool” se moquaient de moi car je jouais au football et  j’aimais ce sport).

Celles et ceux qui se passionnent pour le football ne changeront pas la mentalité des anti-football. Franchement, je crois que c’est le cadet de leurs soucis. Celles et ceux qui aiment le football, qui y jouent ou y ont joué, qui suivent les péripéties compétitives, vont au stade, débattent de football sur des blogs, ont tout a fait conscience de l'existence du football business qu'ils/elles réprouvent, sont choqué.e.s par le sexisme et le racisme ambiants (nullement supérieurs à ce que l’on trouve dans la société), n'idôlatrent pas les joueurs, ils/elles se contrefichent de la récupération politique de Macron qu’ils/elles perçoivent comme le nez au milieu d’un visage, ils n’écoutent pas des médias qui disent n'importe quoi pour vendre leur camelote, etc.

Pour celles et ceux qui aiment le football (ou qui, tout simplement, sont heureux.ses de cette victoire), ce succès constitue un moment de joie pure. C’est aussi un moment de fierté. Une finale de coupe du monde, c'est ma “Rosebud” Orson-Wellesienne, un acte rituel qui me renvoie 40 ans en arrière (première finale regardée en 1974), à mes rêves fous de gamin, à mes espoirs footballistiques grandioses... et déçus.

Quand la France gagne la coupe du monde, je me sens Français moi qui, par instinct et du fait de ma formation politico-intellectuelle, tends à adopter des dispositions internationalistes et cosmopolites. Ma famille maternelle est croate, mais cet héritage familial direct n’a aucunement joué lors de cette finale. Gamin, ce sont des Bleus dont je rêvais, pas de la magnifique équipe yougoslave, car cette dernière était lointaine, hors de mon quotidien, donc irréelle.

Bref, je suis immensément heureux de cette victoire des Bleus. Cette deuxième étoile sur le maillot des joueurs (un maillot évidemment que je n’achèterai pas) est un moment de joie. Pourquoi pas ? Et tant pis, si une certaine gauche politique et intello a encore demontré qu'elle était à côté de la plaque quand il s’agit de comprendre ces rares moments de joie collective...

Twitter : @PhMarliere

 

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