Fragmentations

Pour la plupart d’entre nous, le confinement nous fait vivre le réel de manière fragmentée, isolée et virtuelle. Cette fragmentation est l’ennemie de la gauche. Sortir du confinement, ce sera avant tout retrouver cette sociabilité et l’esprit de communauté dont nous sommes actuellement privé-es.

À Londres, cet après-midi, un homme apparemment ivre a arpenté la rue devant chez moi en psalmodiant la même phrase pendant une heure : « Ils nous disent quand on doit sortir ! Ils nous disent quand nous pouvons travailler ! Nous sommes dans un État policier ! » Cet homme ne sait probablement pas qu’il faut remplir une « attestation dérogatoire » pour pouvoir se promener dans la rue ou faire ses courses en France. Il ne sait pas non plus que si ce formulaire n’est pas rempli selon les goûts de la police, on encourt une amende salée.

Les rares piéton-nes qui passaient près de lui faisaient comme s’il n’existait pas. Je regardais leur visage et ceux-ci étaient pour la plupart impénétrables, ni manifestement heureux, ni clairement malheureux non plus. Un mois de confinement européen, quasiment mondial, nous a engourdis, nous fait fonctionner au ralenti, acceptant notre sort de confiné-es.  Je me demandais quelle était la réaction la plus déconcertante : les cris répétitifs de cet homme ou le conformisme des passants ? En réalité, aucune ne me plaisait. L’impréparation des gouvernements m’a rendu furieux, mais j’accepte les décisions exorbitantes de l’État dans le domaine des libertés. Nous en sommes toutes et tous là. Quel recours contre cela ? Aucun. D’une part, le confinement était devenu nécessaire (bien qu’insuffisant). De l’autre, ne pas s’y plier, c’est s’exposer à la face policière de l’État. Ainsi, une décision ultra-politique des pouvoirs publics ne peut être reçue par le public que d’une manière dépolitisée, sous la forme d’une acceptation résignée.

Le confinement est davantage difficile à vivre pour certain-es plutôt que pour d’autres. Il n’y a pas un confinement, mais des confinements, qui dépendent de la situation économique des personnes, quoique pas toujours. La gamme est large entre un confinement dans une grande maison avec jardin privé et celui en appartement minuscule en milieu urbain sans terrasse, ni cour extérieure. La pandémie touche davantage les populations qui vivent dans des zones urbaines denses, c’est-à-dire les catégories populaires. Il existe donc des confinements aérés et des confinements… confinés. Or, ce sont dans ces quartiers populaires qu’on trouve une surreprésentation de catégories racisées, ce qui explique également pourquoi les individus racisés sont davantage touchés par Covid-19, y compris au sein des professions médicales.

Dans le parc près de chez moi, un public assez nombreux s’agite. Cela ressemble à un ballet plutôt réussi où les gens sont ensemble mais s’évitent. Des personnes courent, d’autres marchent autour du terrain de football, certain-es lisent, font de la gymnastique ou dorment sur la pelouse. La distanciation sociale (qu’il serait plus à propos d’appeler « distanciation physique ») se met en place naturellement sans répression policière et sans paternalisme étatique. Jusqu’à un certain point. Dans les premiers jours du confinement, des personnes appelaient la police pour dénoncer les voisins qui, selon eux, ne respectaient pas les consignes de confinement. Mais en règle générale, les individus font preuve de sens civique quand on les traite en citoyen-nes, quand on leur fait confiance et, a fortiori, quand on les associe aux décisions.

Des gestes humanitaires, d’entraide entre voisins, mais aussi vis-à-vis d’inconnu-es font chaud au cœur : certain-es font les courses des personnes âgées qui ne peuvent pas sortir, d’autres distribuent des repas aux sans-abris dans la rue. Quand l’État social en est réduit à gérer la pénurie du fait de politiques antisociales, ces actes de solidarité au quotidien laissent entrevoir une humanité vivante. Ils ne sont cependant pas suffisants : ce virus redoutable ne pourra être vaincu que grâce à un investissement des pouvoirs publics dans la recherche, la prévention et le soin médical.

Comment imaginer les « jours heureux » dans cet état d’engourdissement généralisé ? Il le faut pour préparer le post-confinement quand on pourra de nouveau faire de la politique, mais aussi pour ne pas désespérer, voire pour ne pas déprimer. Je viens de co-signer l’un de ces textes collectifs qui réfléchissent au monde de l’après-pandémie : « Comment ne pas redémarrer pour tout recommencer ? »[1] Je l’ai signé car je suis d’accord avec son contenu. Cette pandémie est apparue après des décennies de politiques économiques qui ont sans cesse creusé les inégalités, fait reculer l’État social et quasiment dégradé à un point de non-retour notre environnement. La crise sanitaire et économique qu’elle provoque fournit-elle l’occasion de rompre avec ce système malade et qui nous rend malade ? J’aimerais y croire.

Pourtant, les forces capitalistes sont sur la défensive : les jours qui ont précédé le début du confinement mondial, les marchés financiers ont été au bord d’un effondrement général. Comme en 2008, ils ont été sauvés par les banques centrales américaine, européenne et chinoise. Le coût économique du confinement sera énorme, probablement sans précédent dans l’histoire du capitalisme moderne. Il sera synonyme de taux de récession, de chômage et de pauvreté inégalés. Le capitalisme a-t-il dit son dernier mot ? Est-il à l’agonie ? Rien n’est moins sûr. D’une part, le camp capitaliste est uni, résolu, et ses représentants sont au pouvoir en Europe, aux États-Unis et en Asie. Il sait, à chacune des crises, se réinventer, relancer la consommation et le profit en inventant de nouveaux modes de production et d’exploitation.

Peut-on croire que cette pandémie va ralentir, voire suspendre le flux constant vers davantage de globalisation économique ? C’est peu probable. Si certains régimes capitalistes savent promouvoir le protectionnisme quand cela sert leurs intérêts (les États-Unis de Donald Trump), il ne semble pas qu’une dé-globalisation orchestrée soit à l’ordre du jour. Il faut prévoir, au contraire, une adaptation numérique du capitalisme ; une forme de repli pour faire face à la pandémie. Cette numérisation pourrait passer par un accroissement du télétravail. Des professions qui en étaient largement exemptées jusqu’à présent pourraient y être astreintes. Je pense en particulier à l’enseignement, ma profession. S’il est démontré que le travail à distance, l’administration d’un département et le contrôle des connaissances peuvent être assurés à distance, pourquoi les établissements scolaires entretiendraient-ils un parc immobilier couteux ? L’université de Durham, en Angleterre, propose déjà une licence numérisée pour l’année universitaire 2020-21. Si la numérisation du travail salarié devait progressivement s’étendre, la souffrance et l’exploitation de la force de travail en seraient décuplées. Il est plus onéreux en temps, en effort, plus stressant aussi d’enseigner à distance que dans une salle de cours. Cela vaut pour nombre de professions.

Faut-il aussi se réjouir de la chute d’un capitalisme libéral ? Par capitalisme libéral, j’entends une organisation capitaliste de la production et des échanges dans une démocratie représentative. Il est peu probable que la débâcle de ce type de régime n’amène le socialisme au pouvoir dans les conditions actuelles. N’oublions pas qu’un capitalisme autoritaire et d’extrême droite dirige la Hongrie, la Pologne, et il sera probablement demain de retour au pouvoir en Italie avec la Lega de Matteo Salvini.

Est-ce que le proverbial « retour aux nations » constituera le nec plus ultra de l’après-pandémie ? Dans une gauche populiste ou à court d’idées, il faut le craindre. Mais ce serait une erreur magistrale pour la gauche en général de s’engouffrer dans une telle impasse et de courir après l’extrême droite et les nationalistes. La gestion catastrophique du Covid-19 est le fait des gouvernements nationaux, pas de l’Union européenne (UE). Cette dernière a certes fait tardivement des propositions financières et économiques pour mutualiser le coût de la pandémie. La Commission sait que l’Italie est dans une situation très préoccupante et qu’il faut l’aider. D’où sa proposition d’Eurobonds. Mais ce sont des gouvernements nationaux – en l’occurrence les Pays-Bas et l’Allemagne – qui s’y sont opposés. L’impréparation, l’amateurisme et l’arrogance dans la gestion d’un danger connu depuis la fin décembre, sont le fait de gouvernements nationaux pas de l’UE. Les États nationaux ont montré qu’ils étaient faibles lorsqu’ils devaient gérer seuls la pandémie et ses effets politiques, économiques et sanitaires. Il serait donc suicidaire que la gauche reprenne le récit souverainiste alors que celui-ci a plus que jamais démontré son inanité.

Dans le mot socialisme, il y a « social », « sociabilité ». Dans le mot communisme, il y a « commun », « communauté ». Ce confinement, long et dur, nous prive de ces respirations démocratiques, du lien humain et politique qui ont nourri et continuent de nourrir les grandes idées émancipatrices de la gauche. Pour la plupart d’entre nous, le confinement nous fait vivre le réel de manière fragmentée, isolée et virtuelle. Cette fragmentation sociale favorise un capitalisme prédateur, celui même qui envoie infirmières, caissières et livreurs au front sans protection en les rémunérant misérablement. Cette fragmentation est l’ennemie de la gauche. Sortir du confinement, ce sera avant tout retrouver cette sociabilité et l’esprit de communauté dont nous sommes actuellement privé-es. Pour les « jours heureux », nous verrons bien après.

[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/14/economie-comment-ne-pas-redemarrer-pour-tout-recommencer_6036564_3232.html?contributions

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