Philippe Marlière
Politiste
Abonné·e de Mediapart

123 Billets

1 Éditions

Billet de blog 17 juil. 2015

Alexis Tsipras éconduit vers le Grexit

Seul François Hollande, entre deux sorties auto-congratulatoires, a vu dans la signature de "l’accord" entre Alexis Tsipras et l’Eurogroupe, un « événement historique » qui a permis de « sauvegarder l’indépendance » de la Grèce et lui éviter toute « humiliation ». Il est bien seul en effet à épouser cette ligne fantaisiste.

Philippe Marlière
Politiste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Seul François Hollande, entre deux sorties auto-congratulatoires, a vu dans la signature de "l’accord" entre Alexis Tsipras et l’Eurogroupe, un « événement historique » qui a permis de « sauvegarder l’indépendance » de la Grèce et lui éviter toute « humiliation ». Il est bien seul en effet à épouser cette ligne fantaisiste. Le premier ministre grec, la mine défaite, a reconnu que ce nouveau mémorandum était très mauvais, qu’il « n’y croyait pas » et qu’il avait été imposé par l’Eurogroupe à la suite d’un chantage inoui : l’accord ou le chaos généralisé de l’économie grecque.

Tsipras n’avait plus le choix

Angela Merkel a concédé ce nouveau prêt léonin à Hollande du bout des lèvres et Wolfgang Schaüble continue de dire à qui veut l’entendre que la Grèce devrait quitter la zone euro. Le Fond monétaire international (FMI) vient de publier un document qui sabre ce nouvel accord austéritaire qui ne prévoit aucune remise de dette. Le FMI considère que sans le proverbial "haircut", l’austérité violente des dernières années et les privatisations n’auront servi strictement à rien. Les économistes de tout bord se déchaînent contre ces mesures aussi stupides que cruelles ; les opinions européennes, notamment à travers les réseaux sociaux, dénoncent un coup d’État et les Grecs, pourtant très attachés à l’euro, commencent à sérieusement douter d’une Union européenne qui les humilie, pille et colonise.

Dans ces conditions, pourquoi Tsipras a-t-il accepté les termes d’un arrangement aussi néfaste qu’humiliant ? Lorsqu’il s’est rendu à Bruxelles le week-end dernier, il n’avait en fait pas le choix. La sortie de la zone euro, à ce moment-là, aurait plongé la Grèce dans une situation économique et sociale catastrophique et aléatoire. Il n’avait tout simplement pas de plan B sous la main. Le dirigeant de Syriza a commis depuis son élection de coûteuses erreurs. Depuis janvier, il a parfois pêché par naïveté, mais il s’est aussi révélé bon tacticien à d’autres moments. Il a pensé, à tort, qu’en faisant preuve de bonne volonté au cours de négociations, il pourrait parvenir à un accord "honnête" avec ses "partenaires" européens.

Le contrat du référendum

Cet engagement constructif n’a mené à absolument rien. Au contraire, pendant plus de six mois de tergiversation et d’obstruction, l’Eurogroupe a fini par piéger Tsipras. Le premier ministre a également pensé que le "non" massif du référendum pèserait dans la balance, lui confèrerait une légitimité démocratique qu’il pourrait faire valoir devant l’Eurogroupe. Les ministres des Finances européens n’en ont que faire des choix populaires ; pire, l’organisation ce vote a suscité chez eux un désir de vengeance, mis à exécution ce dernier weekend.

Pourquoi Tsipras a-t-il, en apparence, "bradé" la victoire du référendum en présentant à Bruxelles un projet de mémorandum résolument austéritaire ? Cette décision, incompréhensible pour nombre de personnes à gauche, est parfois qualifiée de « capitulation », voire de« trahison ». Un fait important n’a pas été souligné en dehors de la Grèce. Le mardi et le mercredi précédant le référendum, il régnait dans les cercles du pouvoir à Athènes une atmosphère de fin de règne. Le "oui" progressait rapidement dans le pays au point, comme l’ont constaté plusieurs sondages, d’être légèrement en tête. Tsipras a alors renversé la tendance en répétant que le "non" n’impliquait pas une sortie de la Grèce de la zone euro, et en s’engageant publiquement à conclure un accord« dans les 48 heures » avec l’Eurogroupe. Voici la base du contrat passé avec le peuple, et la clé pour comprendre sa démarche ces derniers jours.

La « catastrophe » d’une sortie de l’euro

Pourquoi Alexis Tsipras n’a-t-il pas joué la carte de la sortie le week-end des négociations à Bruxelles quand il est apparu que les propositions de l’Eurogroupe étaient encore plus dures que celles qu’il avait mises sur la table ? D’une part, Tsipras s’est estimé lié par sa promesse de non sortie de la zone euro. D’autre part, le gouvernement de Syriza n’avait absolument pas préparé cette rupture. Yanis Varoufakis l’a reconnu : personne autour de lui n’a, pendant les six premiers mois au pouvoir, sérieusement considéré le Grexit. Ce dernier était tellement impensable dimanche dernier que l’économiste Costas Lapavistas, député de l’aile gauche et partisan de la sortie, a concédé lors d’une réunion du groupe parlementaire que la sortie de la zone euro serait aujourd’hui une « catastrophe ». Tsipras savait qu’une telle décision, alors que l’économie est exsangue et sans liquidité, aurait provoqué le chaos général.

Le vote à la Vouli portant sur le troisième mémorandum a incontestablement affaibli Alexis Tsipras : 32 députés de Syriza (Plate-forme de gauche et KOE, courant maoïste) ont voté contre et 6 se sont abstenus. Tsipras avait annoncé qu’il démissionnerait s’il n’obtenait pas au moins le soutien de 121 députés. 124 ont voté en faveur du plan d’austérité. Zoe Konstantopoulou, présidente de la Chambre, Yanis Varoufakis, Nandia Valavani, vice-ministre de l’Économie, et deux autres ministres de la Plate-forme de gauche ont voté contre. Dans la majorité Syriza / ANEL, seulement 123 députés sur 162 ont voté "oui" (pour une majorité de 151).

Tout concourt au Grexit

Affaibli, Tsipras n’en demeure pas moins le personnage fort dans la phase politique qui s’ouvre. Il a reçu le soutien des partis d’opposition pour faire approuver le nouveau mémorandum, mais peut, à stade, toujours compter sur le soutien de l’ensemble de Syriza pour faire adopter des réformes qui ne sont pas de nature austéritaire. Si l’Eurogroupe le lui permet... Il peut aussi arguer d’avoir résisté aux tentatives de destabilisation de la troïka qui souhaitait le remplacer par un technocrate aux ordres. Ces manoeuvres ont échoué. Tsipras est, à plus d’un titre, incontournable : c’est, de loin, l’homme politique le plus populaire et respecté du public. Ses supporteurs et adversaires le trouvent honnête et sincèrement dévoué au sauvetage de l’économie grecque. Avec Zoe Konstantopoulou, c'est d'un des rares dirigeants de premier plan que les Grecs ne méprisent pas.

Cette popularité ne sera évidemment pas éternelle, surtout quand les effets des mesures austéritaires commenceront à être ressentis par des Grecs davantage découragés que mobilisés. Architecte malgré lui de son propre échec, Tsipras a néanmoins l’autorité pour mettre en œuvre les mesures exigées en échange d’un nouveau prêt. La tactique des négociations a échoué et les mesures préconisées vont davantage enfoncer la Grèce dans la récession et la pauvreté. À moyen terme, les troubles sociaux et les tensions au sein de Syriza vont inévitablement redoubler. Tout concourt à ce que le gouvernement Tsipras adopte une nouvelle stratégie : le Grexit. Les négociations avec l’Eurogroupe ont été un échec cinglant et la Grèce a été définitivement sacrifiée par l’hegemon allemand avec le concours actif de son allié français. En d’autres termes, Tsipras a été plus ou moins subtilement éconduit vers le Grexit. Ne pas en tirer les conclusions serait, pour lui et son parti, suicidaire.

Version légèrement remaniée d’un article paru dans Regards.fr le 16 juillet 2015 : http://www.regards.fr/des-verites-desagreables-par/article/alexis-tsipras-econduit-vers-le

Twitter : @PhMarliere

https://www.facebook.com/philippe.marliere.50

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal — Cinéma
Jean-Luc Godard, l’entretien impossible
À l’heure où les bouleversements politiques, écologiques et sociaux semblent marquer la fin d’une époque, Mediapart a eu envie de rendre visite à Jean-Luc Godard, dont les films sont des mises en abyme inégalées des beautés et des troubles du monde. Mais rien ne s’est passé comme prévu. 
par Ludovic Lamant et Jade Lindgaard
Journal — France
Procès des sondages de l’Élysée : le PNF requiert finalement l’incarcération de Claude Guéant
La réouverture des débats a opposé deux thèses, ce vendredi, au tribunal de Paris. L'ex-ministre de Sarkozy assure qu’il ne peut pas rembourser plus rapidement ce qu’il doit encore à l’État. Le Parquet national financier estime au contraire qu’il fait tout pour ne pas payer.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Didier Raoult sanctionné par la chambre disciplinaire du conseil de l’ordre
La chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a sanctionné, le 3 décembre, d’un blâme le professeur Didier Raoult. Lors de son audition devant ses pairs, il lui a été reproché d’avoir fait la promotion de l’hydroxychloroquine sans preuve de son efficacité.
par Pascale Pascariello
Journal
Des traitements à prix forts, pour des efficacités disparates
L’exécutif a dépensé autour de 100 millions d’euros pour les anticorps monoclonaux du laboratoire Lilly, non utilisables depuis l’émergence du variant Delta. Il s’est aussi rué sur le Molnupiravir de MSD, malgré un rapport bénéfices-risques controversé. En revanche, les nouveaux remèdes d’AstraZeneca et de Pfizer sont très attendus.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Ne vous en déplaise, Madame Blanc
Plusieurs médias se sont fait l’écho des propos validistes tenus par Françoise Blanc, conseillère du 6ème arrondissement de Lyon du groupe « Droite, Centre et Indépendants » lors du Conseil municipal du 18 novembre dernier. Au-delà des positions individuelles, cet épisode lamentable permet de cliver deux approches.
par Elena Chamorro
Billet de blog
Handicap, 4 clés pour que ça change !
Engagée depuis vingt ans pour l’égalité des droits de toutes et tous, je constate comme chacun que les choses avancent très peu. Les changements arriveront lorsqu’il sera compris que le handicap est un sujet social dont tout le monde doit s’emparer. Le 3 décembre, journée internationale du handicap : voici 4 solutions pour qu’advienne enfin une société inclusive !
par Anne-Sarah Kertudo
Billet de blog
Exaspération
Rien n’est simple dans la vie. Ce serait trop facile. À commencer par la dépendance physique à perpétuité à des tiers, professionnels ou non. Peut-être la situation évoluera-t-elle un tant soit peu lorsque les écoles de formation aux métiers du médico-social et du médical introduiront la Communication NonViolente (CNV) et le travail en pleine conscience dans leurs modules ?
par Marcel Nuss
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau