Le Brexit, voie rapide vers l'ultra-droite

Loin de redonner au peuple la parole, et encore moins sa «souveraineté», le Brexit a été le coup de force de l'ultra-droite, qui a surfé sans vergogne sur une vague de mécontentement populaire (pauvreté, salaires, chômage, austérité, délabrement des services publics ; des questions du ressort des gouvernements nationaux et non de l’UE).

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Ce n’est pas la défaite de Theresa May à la Chambre des Communes, le 16 janvier, qui a surpris, mais l’ampleur du rejet de l’accord avec l’Union européenne : 432 voix contre, 202 pour, soit la plus cuisante défaite jamais enregistrée par un gouvernement dans l’histoire du parlementarisme britannique.

C’est une coalition hétéroclite de députés de gauche, du centre, de droite, ainsi que les nationalistes écossais et gallois, qui ont rejeté le fruit de près de deux années de négociations laborieuses avec l’UE.

Ce texte, il n’est pas inutile de le rappeler, se contentait de fixer les modalités d’une sortie concertée en réglant les questions les plus importantes dans un avenir immédiat : paiement du montant des obligations financières dues par le Royaume-Uni à l’UE, statut des Britanniques établis sur le continent, engagement à ne pas rétablir une frontière physique en Irlande. Il ne s’agissait pas d’un accord de libre-échange puisque le Royaume-Uni restait soumis au droit européen et continuait de participer à l’union douanière européenne, à tout le moins, jusqu’en décembre 2020.

May contre (presque) tous

Ce sont Theresa May et son gouvernement, et non la Commission européenne, qui ont été l’objet des remontrances féroces des députés britanniques. Les parlementaires considèrent que May a traité ce dossier sensible avec incompétence, arrogance et autoritarisme, en refusant de consulter ses adversaires politiques et en menant, dans la plus grande opacité, les tractations avec Bruxelles. La première ministre est vite apparue comme l’exécutrice zélée d’un Brexit dur, multipliant les concessions à l’aile néoconservatrice, l’architecte victorieuse de la campagne référendaire (Boris Johnson, Jacob Rees-Mogg).

Ce ne sont ni les intérêts économiques majeurs du pays, ni ceux des catégories populaires qu’elle a défendus avec opiniâtreté, mais ceux de l’ultra droite, nostalgique de l’Empire, chauvine, économiquement ultralibérale et géopolitiquement trumpiste. Theresa May est ainsi fort logiquement parvenue à se mettre presque tout le monde à dos.

Cette coalition du refus est hétéroclite car elle poursuit des agendas politiques différents et, souvent, incompatibles : la majorité des travaillistes, pro-UE, ainsi que les libéraux-démocrates ou le SNP, souhaitaient ainsi préserver l’option d’un deuxième référendum afin de tenter d’inverser le résultat du premier vote. Les conservateurs, au sein desquels on trouve des parlementaires anti-Brexit, s’opposaient à certains aspects de l’accord. Les unionistes irlandais du DUP refusaient le backstop qui maintient, de fait, l’Irlande du Nord au sein de l’UE.

Le rejet du deal conclu avec l’UE signifie qu’à plus de deux mois de la sortie (prévue le 29 mars 2019), le Royaume-Uni se retrouve dans une situation de No Deal, c’est-à-dire d’absence d’accord. La perspective d’une sortie sèche, non négociée, a commencé à soulever un vent de panique général : May, Corbyn, l’ensemble des partis, les entreprises, les syndicats, le public, tout le monde redoute ce scénario, synonyme de saut dans l’inconnu. Seule l’ultra droite, très minoritaire, continue de fanfaronner et répète : « Mieux vaut une absence d’accord, qu’un mauvais accord ». Ces dirigeants grands-bourgeois ont les moyens (financiers) de leur positionnement radical : ils n’ont rien à craindre d’une possible récession économique ou du détricotage probable des droits sociaux qui suivront le départ de l’UE.

Dans les heures qui ont suivi cette défaite historique, Jeremy Corbyn, le dirigeant du parti travailliste, a déposé une motion de censure au parlement qui a été rejetée. Une chose est de rejeter un accord de sortie, une autre aurait été de censurer son propre gouvernement, un acte de trahison de son propre camp. C’est un revers pour Corbyn car il jouait, avec cette motion de censure, sa carte maîtresse. Le travailliste souhaite en effet provoquer des élections anticipées qu’il espère remporter pour pouvoir renégocier l’accord.

Remarquons qu’une renégociation substantielle de l’accord est exclue par l’UE. Par ailleurs, alors que Theresa May est fortement impopulaire, les conservateurs restent légèrement en tête dans les sondages. Dans le contexte tendu du Brexit et après neuf années d’austérité conservatrice, ces projections ne sont guère brillantes. En cas d’élections anticipées, une victoire travailliste serait loin d’être acquise.

Pas de nouveau référendum pour Corbyn

Paradoxalement, c’est Jeremy Corbyn qui va être mis sous pression dans les semaines à venir. Pendant que Theresa May tentera de renégocier avec Bruxelles ce qui peut l’être (obtenant, à tout le moins, le report de la date de sortie), le leader travailliste va devoir prendre position sur la question du deuxième référendum, un nouveau vote que la plate-forme programmatique du parti n’exclut pas. Le problème est que Corbyn, eurosceptique de gauche, n’en veut pas. Officiellement, il estime qu’on ne peut pas revenir sur un vote démocratique. Par ailleurs, il affirme qu’une renationalisation des chemins de fer serait impossible au sein de l’UE (ce qui est faux).

L’argument du vote démocratique est éculé : le vote pro-Brexit est le résultat d’une campagne outrageusement mensongère sur le plan des soi-disantes retombées économiques. En outre, personne il y a deux ans ne pouvait imaginer que cette sortie serait aussi compliquée, et mettrait en péril la stabilité politique et économique du pays.

Corbyn a été triomphalement élu dirigeant du parti travailliste par une base militante à qui il a promis la démocratie interne et d’être à leur écoute. Or, cette base militante, les députés et l’électorat travailliste réclament, dans leur très grande majorité, un deuxième vote. Pour le moment, Corbyn fait la sourde oreille. Des amis journalistes et des intellectuels classés à gauche, les syndicats, tous demandent un nouveau référendum pour arrêter, coûte que coûte, le Brexit de l’ultra droite qui va frapper de plein fouet les travailleurs.

Corbyn, au nom d’une « ambiguïté constructive » argue du fait que s’il soutient un second vote, il risque de perdre un électorat populaire pro-Brexit (un quart de l’électorat travailliste). Le problème est que le refus de soutenir un nouveau référendum risque surtout d’aliéner un électorat des classes moyennes du sud de l’Angleterre qui pourrait être tenté de voter pour les libéraux-démocrates. Ce faisant, le parti travailliste ne pourrait remporter les circonscriptions du Sud détenues par les conservateurs. Or, la gauche doit les gagner pour espérer remporter l’élection. Ainsi, Corbyn risque plus gros que May qui a déjà annoncé qu’elle ne serait pas candidate lors de la prochaine élection.

Le Brexit, une leçon pour les gauches ?

La saga folle du Brexit va nous réserver d’autres rebondissements. Personne ne peut prédire à ce jour quelle en sera l’issue : renégociation, second référendum, dissolution ? Une chose est sûre, le Brexit est une voie rapide pour établir l’hégémonie des idées de l’ultra droite. La gauche (radicale), critique d’une UE néolibérale, n’a pas exercé la moindre influence sur les débats. Elle fut et demeure totalement inaudible. Le Lexit (sortie de gauche de l’UE) n’a jamais dépassé le cadre d’aimables causeries entre intellectuels nantis. Cette sortie de gauche est introuvable car personne n’est parvenu à lui donner un contenu politique et programmatique crédible (notons que c’est aussi ce qui s’est passé en Grèce en 2015 parmi ceux à gauche qui préconisaient une sortie de l’euro, un mot d’ordre "radical" qui a été ignoré – et qui continue d’être ignoré par le peuple grec).

La campagne du Brexit a ouvert la proverbiale boîte de Pandore des populismes qui divisent aujourd’hui le monde, aux États-Unis, au Brésil, en Italie, en Hongrie ou en Pologne. La campagne du Brexit s’est concentrée, dès le début, sur l’immigration, libérant une parole xénophobe et nationaliste dans un pays traditionnellement tolérant et sans tradition d’extrême droite.

Loin de redonner au peuple la parole, et encore moins sa "souveraineté", le Brexit a été le coup de force d’une minorité active, qui a surfé sans vergogne sur une vague de mécontentement populaire (pauvreté, salaires, chômage, austérité, délabrement des services publics ; des questions du ressort des gouvernements nationaux et non de l’UE).

L’épisode du Brexit offre l’occasion de rouvrir le débat – mal engagé – dans la gauche radicale européenne sur la stratégie à opposer à l’UE néolibérale. Certes, l’internationalisme est loin d’être toujours progressiste. Mais la situation britannique montre que l’inverse est encore plus vrai : le repli national n’est pas non plus la panacée pour mettre en œuvre des politiques de redistribution des richesses, de protection de l’environnement ou de gestion des flux migratoires.

Dans un environnement où le démantèlement de l’État social et des normes de protection environnementales s’en trouveront renforcés et où le sentiment xénophobe et anti-immigrants sera légitimé, il sera plus difficile à un gouvernement travailliste d’appliquer son programme. L’internationalisme de la gauche radicale n’est pas une question esthétique ou culturelle : c’est une nécessité politique, à tous les niveaux. L’échelon européen ne peut être évité.

Article publié in Regards, le 17 janvier 2019, http://www.regards.fr/monde/article/le-brexit-voie-rapide-vers-l-ultra-droite

Twitter : @PhMarliere

 

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