Le monde selon Manuel Valls

Manuel Valls s’est adressé aux membres du Conseil national du Parti socialiste, le 14 juin 2014. Pour la première fois depuis qu’il est au pouvoir, le premier ministre a posé des « marqueurs » idéologiques qui vont lui servir de feuille de route dans son action. Valls propose un récit offensif de « régénération de la gauche ». Les prémisses de ce discours sont la situation économique de crise et les revers électoraux sévères du PS dont ne bénéficient ni le Front de gauche, ni EELV.

Manuel Valls s’est adressé aux membres du Conseil national du Parti socialiste, le 14 juin 2014. Pour la première fois depuis qu’il est au pouvoir, le premier ministre a posé des « marqueurs » idéologiques qui vont lui servir de feuille de route dans son action. Valls propose un récit offensif de « régénération de la gauche ». Les prémisses de ce discours sont la situation économique de crise et les revers électoraux sévères du PS dont ne bénéficient ni le Front de gauche, ni EELV. Le désarroi est profond à gauche, jusque dans les rangs du groupe parlementaire socialiste. En affinant son profil idéologique, Valls semble vouloir retourner une situation politique incertaine en sa faveur.

1. Une crise économique expliquée par des facteurs…identitaires

La gravité de la situation n’est pas niée. Au contraire, il semblerait que le premier ministre dramatise l’importance de celle-ci. Il reconnait que les inégalités se sont accrues et qu’un nombre croissant de Français vit dans la précarité. La nature et les raisons de ces inégalités ne sont pas expliquées. Le propos est volontairement vague et n’entend pas être didactique.

Selon un procédé d’enchaînement qui permet de corréler des phénomènes qui n’ont rien en commun, Valls énonce, pêle-mêle, les facteurs d’une crise « identitaire » : la tragédie du musée juif à Bruxelles est mise au premier plan, puis la guerre civile en Syrie dans laquelle plusieurs « centaines de Français » combattent, ce qui lui permet de suggérer qu’un danger « jihadiste » menace la « cohésion nationale » et « l’islam de France ».

Cette diversion « identitaire » a un double objectif : elle permet au premier ministre de ne fournir aucune explication sur les raisons de la crise économique, notamment : pourquoi les inégalités ont elles augmenté depuis deux ans ? Ce déplacement latéral vers une question internationale qui a une incidence infinitésimale sur le quotidien des Français agit comme un écran de fumée. Il permet d’entonner l’antienne du péril « communautariste », l’arlésienne des pouvoirs de gauche et de droite depuis trente ans. S’il y a « repli communautariste », Valls se garde bien de signaler que celui-ci est la conséquence de décennies d’échecs des gouvernements en ce qui concerne l’intégration scolaire et économique des populations issues de l’immigration.

2. Un échec politique qui fait le succès du Front national

Avec une franchise assez déconcertante, Manuel Valls reconnait que le « pays n’est pas écouté » et que le gouvernement est dans l’« incapacité de produire des résultats ». Cette situation provoque une « perte de confiance » envers les pouvoirs publics, ce qui nourrit le discours démagogique du Front national. Lucide aveu !

Prudent, Valls prépare ses camarades au pire : une répétition du 21 avril 2002 est possible en 2017. Il reprend l’analyse défaitiste de Jean-Christophe Cambadélis selon laquelle une « tripolarisation de la vie politique est en marche ». Le FN est en train de devenir un acteur politique de premier plan, au même titre que le PS et l’UMP, et ce fait est énoncé sur un ton fataliste, comme une quasi-évidence. Est-ce tout ce que le PS a à opposer à l’extrême droite ?

3. La gauche peut mourir et… doit être dépassée

La crise économique et politique appelle une réaction forte car la gauche malade peut mourir, confie Valls. Comment la guérir ? En la… « dépassant » ! Étrange raisonnement qui rappelle le dicton : « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Ici, Manuel Valls veut en finir avec une gauche rendue malade par la politique du gouvernement qui favorise la finance, les entreprises et les riches. Il faut une sacrée dose de culot pour prétendre être le pompier après avoir été pyromane.

Une sortie de crise est proposée : elle passe par une adaptation accrue à la mondialisation néolibérale pour rivaliser avec les puissances émergentes, la Chine, le Brésil ou l’Inde. L’essentiel de la fin du discours est une ode à la mondialisation qui, selon Valls, présente de « formidables opportunités » pour la France. Presque vingt ans après Tony Blair, Manuel Valls esquisse une troisième voie française dans un copié-collé terminologique surréaliste !

Si certains se berçaient encore d’illusions, ils en seront pour leurs frais. Il n’y aura pas de changement de cap : la réduction des dépenses publiques, le Pacte de responsabilité et la baisse des impôts sont érigés en priorité nationale. Les « charges » sociales des entreprises doivent être réduites également. Valls estime qu’il existe un « large consensus » sur ces mesures. Il se moque du monde. En tout cas, il n’a pas lu les commentaires de Paul Krugman qui ridiculise la politique de l’offre de François Hollande, estimant qu’il s’est rallié à des « politiques de droite discréditées ». [1] Le premier ministre assène des contre-vérités économiques – à tout le moins « ses » vérités – avec un aplomb déconcertant.

Valls revendique avec fierté la politique de l’offre, ce que François Hollande n’avait pas osé faire : « Non seulement je la mène, mais je l’assume ». Et d’enfoncer le clou blairiste : « J’insiste : la politique de l’offre, ce n’est pas un choix idéologique, c’est un choix stratégique guidé par la transformation des règles du jeu mondial » [NDR : la mondialisation]. Nouveau copié-collé : Blair avait en substance déclaré la même chose à l’Assemblée nationale en 1998 : « Il n’y a pas de politique économique de droite ou de gauche, mais des politiques qui marchent ou qui ne marchent pas ».

Manuel Valls ne reviendra jamais sur cette politique, car selon lui il n’y en a pas d’autre possible. TINA ! Comme Margaret Thatcher, Valls « is not for turning » : « Je n’ai qu’une certitude : prendre un autre chemin nous conduirait à l’échec ».

4. Au-delà des conflits sociaux, un monde du travail imaginaire

Comme son mentor Tony Blair, Valls décrit un monde du travail imaginaire ; un monde de paix et de collaboration respectueuse entre patrons et salariés. Les entreprises sont décrites comme « ces organisations d’hommes d’hommes et de femmes, de travailleurs, de salariés » (sic) ; tous unis dans un même effort. Dans ce monde trompeusement post-politique, il n’y a aucune mention des conflits du travail, des grèves, des licenciements boursiers, des petits salaires, des cadences infernales.

Que reste-t-il de gauche dans ce projet aux forts accents thatchéristes et blairistes ? La référence à une république « intransigeante » (sic) et à la laïcité ; notions logomachiques que tout le monde ou presque revendique, de Le Pen à certains éléments du Front de gauche. Notons que plus ces notions sont brandies de manière incantatoire par les politiciens de gauche et de droite, moins elles ne remplissent dans les faits leurs objectifs d’égalité et de fraternité.

Non, « de gauche », il ne reste en réalité que des paroles creuses et œcuméniques : « notre talisman, à nous socialistes, c’est l’humain et c’est notre réussite collective » ; « notre gauche doit servir le génie de la France ».

François Hollande semble déjà une figure du passé, dépassé par sa fonction présidentielle que Manuel Valls revendique avec gourmandise. Le premier ministre lance un avertissement : avec lui président, il n’y aura aucune reparlementarisation des institutions, mais une hyper-présidence de type sarkozyste.

5. Une idéologie transformiste

En 2008, un an après le départ de Tony Blair, je dressais le bilan de son action au pouvoir. Dans ce court extrait, remplacez les mots « blairisme » par « vallsisme », « thatchérisme » par « sarkozysme » et « New Labour » par « Parti socialiste » : toutes les substitutions fonctionnent à merveille :

« Il faut toutefois préciser que l’adaptation du blairisme au thatchérisme s’est déroulée d’une manière particulière : le New Labour s’est donné une stratégie à long terme, un projet qu’Antonio Gramsci appelait le « transformisme » (il trasformismo). Le blairisme peut essentiellement être compris comme le transformisme de la social-démocratie, c’est-à-dire une variante particulière de l’idéologie néolibérale. Cette variante diffère de la conception du « gouvernement minimal » mise en œuvre par Ronald Reagan dans les années 80 ou du néoconservatisme étatsunien sous les présidences de George W. Bush. Elle s’attache à consolider une société de marché tout en maintenant un Etat social minimal chargé de gérer les situations de détresse sociale les plus criantes. En dépit de correctifs sociaux à la marge, le fondamentalisme de marché du projet blairiste est flagrant. » [2]

Notes

[1] Paul Krugman, « Scandal in France », The New York Times, 14 janvier 2014, http://www.nytimes.com/2014/01/17/opinion/krugman-scandal-in-france.html?_r=0

[2] Philippe Marlière, La Social-démocratie domestiquée. La voie blairiste, Bruxelles, Aden, 2008, pp. 11-12.

Twitter : @PhMarliere

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