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Billet de blog 18 déc. 2020

«Islamo-gauchisme»: un mot pour bastonner

Que le vocable « islamo-gauchisme » fasse partie du vocabulaire de l’extrême droite n’est guère surprenant. Qu’il soit aujourd’hui martelé par des membres du gouvernement, la majorité des médias ou certains universitaires, est inacceptable dans une société pluraliste et libérale. Ce glissement sémantique indique une dégradation inquiétante de la nature du débat public en France.

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Dans un article récemment publié sur BibliObs, le chercheur en science politique Samuel Hayat a estimé que la notion « d’islamo-gauchisme » était un concept de bric et de broc. Il a montré que ce mot est convoqué pour rassembler celles et ceux qui veulent en découdre avec l’islam et les musulmans, tout en délégitimant la gauche intellectuelle et les sciences sociales. Je souscris totalement à un tel point de vue. Je souhaiterais ici montrer que l’usage du mot « islamo-gauchisme » renvoie à un registre et des intentions encore plus sinistres que ne l’entend mon collègue.

Un mot pour agresser

« L’islamo-gauchisme » est, de fait, un mot pour bastonner : c’est un terme qui cherche à faire mal, comme un coup violent qu’on porte au visage de quelqu’un. Cette agression est dirigée contre les personnes qu’on qualifie d’« islamo-gauchistes ». C’est une attaque verbale, symbolique, mais qui peut potentiellement mettre physiquement en danger la personne ainsi désignée.

Ce terme exprime un fantasme : celui d’une entente entre « l’islam » et un monde intellectuel « bourgeois » et « coupé du peuple ». Il verbalise le racisme et l’anti-intellectualisme. C’est une notion qui exprime la détestation morale, intellectuelle, voire physique des individus qui parlent des discriminations dont sont victimes les musulmans en France.

Que le vocable « islamo-gauchisme » fasse partie du vocabulaire de l’extrême droite n’est guère surprenant. Qu’il soit aujourd’hui martelé par des membres du gouvernement, la majorité des médias ou certains universitaires, est inacceptable dans une société pluraliste et libérale. Ce glissement sémantique indique une dégradation inquiétante de la nature du débat public en France.

Il y a quelques semaines, » Valeurs actuelles », une publication d’extrême-droite, m’a consacré un portrait au titre évocateur : « Islamo-gauchisme à l’université. Philippe Marlière ou l’heureuse soumission ». La référence au roman Soumission de Michel Houellebecq (2015) est patente : le personnage principal du roman est un universitaire Français blanc caucasien qui se convertit à l’islam après l’élection d’un président « islamiste » à la présidence de la république en 2022. Il décroche un poste universitaire prestigieux et pratique la polygamie. On le comprend, ce professeur de littérature est un pervers, un lâche et un traître à la nation.

Après m’avoir qualifié de « malin » et de « racialiste », le journaliste de Valeurs actuelles me reproche pêle-mêle mon écriture inclusive, de rédiger un « sabir à prétention scientifique », de m’inspirer d’un « bourdieusisme mal digéré », de « réhabiliter la race comme construit social » et d’avoir une « approche manichéenne et victimaire du monde scindé entre dominants et dominés ». L’auteur de l’article ne cite que quelques tweets à l’appui de ses attaques, et me diabolise. Ce texte transpire la haine à l’égard de la figure de l’universitaire de gauche.

Il est paradoxal d’être qualifié de « racialiste » par une revue d’extrême droite condamnée par la justice pour provocation à la haine raciale contre les Roms en mars 2015 et contre les musulmans en février 2015. En mai 2018, « Valeurs actuelles » a également publié une première page avec George Soros qui reprenait des poncifs de l’antisémitisme. Le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Paris a ouvert en août 2020 une enquête pour injures à caractère raciste à l’encontre de Danièle Obono. La députée a été représentée en esclave dans une fiction intitulée « Obono l’Africaine ».

Le journaliste de Valeurs actuelles n’a en réalité aucun reproche tangible et sérieux à me faire. Je tweete effectivement sur des sujets touchant à l’islamophobie et aux discriminations antimusulmanes en France. Je m’exprime à titre personnel et ces propos n’engagent que moi. Aucun de mes tweets ne peut être interprété comme un acte de collusion avec les islamistes, ni même un plaidoyer pro-musulman. Je m’abstiens scrupuleusement de prononcer le moindre jugement normatif à l’égard de l’islam ou des musulmans.

Traquer les « traîtres à la nation »

La publication d’extrême droite me reproche en fait de dénoncer les discriminations dont sont victimes les musulmans en France. J’interviens au nom d’une conception de l’égalité, du respect des droits et de la dignité humaine, dans la tradition intellectuelle des prises de position publique. Depuis l’affaire Dreyfus, n’est-ce pas un parti pris que tout universaliste qui se respecte devrait soutenir ?

On ne trouve rien à redire quand des ministres, des journalistes, des préfets ou des artistes s’empoignent sur Twitter sur diverses questions politiques, mais on refuserait à un politiste de s’exprimer sur l’islamophobie et les discriminations raciales en France ? En réalité, le problème n’est pas tant que je prenne position sur ces questions, mais que mes positions elles-mêmes soient jugées insupportables. D’où la volonté de me discréditer à travers des attaques ad hominem.

À la fin de son article à charge, le journaliste trahit son intention destructrice :

« D’une compromission l’autre il faut néanmoins reconnaître au sieur Marlière une certaine constance dans les idées. (...) Chaque jour ou presque, son compte Twitter apporte son lot de billevesées sociologisantes où l’islamo-gauchisme le dispute au mantra de la domination. (…) Débordant de couardise, Marlière aime mieux entretenir la confusion entre islamistes et musulmans, que de refuser le chantage des terroristes. »

Valeurs actuelles déteste les universitaires de gauche, c’est son droit. Mais le but d’un tel portrait n’est pas de critiquer mes travaux scientifiques (qui ne sont d’ailleurs pas cités une seule fois), mais de me criminaliser auprès d’un lectorat qui, en règle générale, ne me connaît pas. Je suis décrit comme un « homme de compromission », « débordant de couardise ». « Allié aux islamistes », j’apparais tel un « traître à la nation ».

Bref, je suis un homme à abattre. Le message est d’ailleurs reçu par l’un des lecteurs qui écrit en commentaire sur le site de la revue :

« Véritable honte nationale ce Marlière ! Complice objectif et incitateur des crimes des islamistes ! »

Le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a été dissous pour avoir dénoncé l’islamophobie « dans certaines évolutions arbitraires et discriminatoires de l’action anti-terroriste » du gouvernement. Il a, par conséquent, pris « le risque de susciter le terrorisme ». En collant à l’esprit et à la lettre du décret de dissolution du CCIF, je dirais qu’en dénonçant l’« islamo-gauchisme » (imaginaire) de certains universitaires, des individus prennent le risque de susciter une action violente (criminelle ou terroriste) de la part de personnes qui exècrent les musulmans et les intellectuels.

Une violence inquiétante

S’agit-il d’une équivalence symétrique tirée par les cheveux ? Absolument pas. Des universitaires ont été la cible d’attaques ad hominem selon le même procédé de criminalisation. Mon collègue Éric Fassin, professeur de sociologie à l’université de Paris 8, a été menacé de décapitation sur Twitter par un individu connu dans la mouvance néonazie le lendemain de l’assassinat de Samuel Paty.

En 2013, Éric Fassin a reçu une lettre anonyme chez lui le menaçant encore de mort. Cette lettre recopiait des articles islamophobes accusant la gauche de « trahison » et reproduisait un tract de la Résistance qui comprenait ces mots, sous une potence : « Où qu’ils soient, quoi qu’ils fassent, les traîtres seront châtiés. » Fassin est la cible des milieux d’extrême droite en raison de ses travaux sur les différentes formes d’inégalités et de discriminations (notamment envers les Roms et les musulmans).

Il n’est pas anodin que des universitaires soient la cible de telles intimidations. La loi « confortant les principes républicains » (autrement connue sous le nom de « loi sur le séparatisme »), pointe un doigt accusateur sur les personnes soupçonnées de « séparatisme communautariste » (les musulmans). Mais elle vise aussi les universitaires qui, à travers leurs travaux scientifiques ou de simples prises de position sur les réseaux sociaux, dénoncent l’islamophobie ambiante. Nous sommes attaqués car désignés comme les alliés blancs des « séparatistes ». À ce titre, nous sommes assimilés à des dhimmi (des citoyens d’un État musulman qui ne sont pas de confession musulmane). Ce mot employé péjorativement est abondamment repris sur les réseaux sociaux. Il sous-entend que nous sommes des « traîtres à la nation » ou des « collaborateurs ».

Le langage de haine et de violence construit autour de la figure de « l’islamo-gauchiste » n’est plus l’apanage de la fachosphère et des cercles néonazis. Il a aujourd’hui rejoint le mainstream politique. Il est inouï de constater que ses locuteurs principaux se trouvent au gouvernement. Jean-Michel Blanquer a utilisé ce terme au cours d’une interview sur Europe1 après l’attentat de Conflans-Saint-Honorine :

« Ce qu’on appelle islamo-gauchisme fait des ravages à l’université, il fait des ravages quand l’UNEF cède à ce type de choses, il fait des ravages quand dans les rangs de La France Insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là et s’affichent comme tels. [Ils] favorisent une idéologie qui, ensuite, de loin en loin, mène au pire. »

Circonstance aggravante, Blanquer est professeur de droit public. Il connaît donc le droit et il sait également que la notion « d’islamo-gauchisme » n’a aucune valeur heuristique. Pourtant, il l’emploie.

Gérarld Darmanin, le ministre de l’Intérieur, a également repris le terme « d’islamo-gauchisme » à l’Assemblée nationale. Il a dénoncé des « complices intellectuels » d’actes terroristes comme celui contre l’enseignant Samuel Paty : « Je serai d’une très grande fermeté face à tous ceux qui, aujourd’hui, en se croyant progressistes, font en réalité le lit d’une forme de tolérance à la radicalité. »

Dans un entretien accordé au Figaro en 2016, l’historien Jacques Julliard, définit sans détour les « islamo-gauchistes ». Il les assimile à « une poignée d’intellectuels d’extrême-gauche, peu nombreux mais très influents dans les médias et dans la mouvance des droits de l’Homme », qui ont « imposé une véritable sanctuarisation de l’islam dans l’espace politique français », provoquant « la plus incroyable inversion de presque tous les signes distinctifs de la gauche ». Selon Julliard, les « islamo-gauchistes » sont des « bobos extrémistes », héritiers « des intellectuels français qui ont adhéré au XXe siècle, les uns à la violence fasciste, les autres à la violence communiste », animés par « la haine du christianisme ».

Ainsi sont présentés les « islamo-gauchistes » au public : « lâches », « traîtres » (à la nation), « bobos », « droits-de-l’hommistes », « extrémistes », « anti-chrétiens » et, bien entendu, « vendus à l’islam ». Ces mots ou ces associations d’idées sortent du registre d’un débat contradictoire civilisé. « L’islamo-gauchisme » est un mot grossièrement codé qui désigne un ennemi (l’islamisme) et ses porteurs de valise (les intellectuels de gauche critiques). Ce vocabulaire d’extrême droite crée et entretient un climat de guerre civile. Il ne nourrit pas le débat, il prend les personnes pour cible.

Article publié le 15 décembre 2020 dans L’Obs : https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20201215.OBS37559/islamo-gauchisme-un-mot-pour-bastonner.html

Twitter : @PhMarliere

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