Un Brexit xénophobe, un Lexit introuvable

Soutenu par les réactionnaires, les ultralibéraux et les xénophobes, l’éventualité d’une sortie de l’UE pour la Grande-Bretagne se précise, le 23 juin prochain. La gauche britannique, elle, sait que les problèmes sont ailleurs.

À quelques jours du référendum sur le maintien ou non de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne (UE), les intentions de vote en faveur de la sortie (Brexit) et du status quo (Remain) sont dans un mouchoir de poche. L’hypothèse de la sortie est donc à prendre très au sérieux.

La campagne référendaire a mis à nu les lignes de fracture de la société britannique : seule une majorité d’Anglais soutient le Brexit. En Écosse et aux Pays de Galles, le maintien prédomine. Les jeunes sont davantage favorables à l’UE que les retraités. Un niveau de diplôme élevé et un emploi dans le secteur des services prédisposent plus à voter contre la sortie qu’un faible niveau de diplôme et un emploi dans l’industrie.

Les principaux partis (Labour – exceptées quelques défections – Lib-Dem, Greens, SNP et Plaid Cymru) sont pour le maintien. Le Parti conservateur au pouvoir est divisé : David Cameron, le premier ministre et la majorité de son cabinet prônent le statu quo. Ses principaux opposants sont sur sa droite : Boris Johnson, l’ex-maire de Londres, Michael Gove, le ministre de la Justice et Nigel Farage, leader de UKIP.

Réactionnaires et ultralibéraux pour la sortie

Les deux camps (Stronger in Britain et Vote Leave) se sont, dans un premier temps, opposés à coup de données chiffrées ; chacun promettant la débandade économique si le camp adverse venait à l’emporter. Récemment, Vote Leave a affirmé que le Brexit permettrait de rapatrier 350 millions de livres sterling par semaine (un chiffre fantaisiste pour les experts) ; manne financière qui pourrait être investie dans la santé publique (NHS). George Osborne, le Chancelier de l’échiquier, vient de déclarer qu’une victoire du Brexit l’obligerait à un serrage de ceinture austéritaire inégalé. Dans les deux cas, la bataille des chiffres a pour objectif de provoquer la peur et d’intimider le public. À ce jeu, le camp Remain, soutenu par les milieux financiers et le business, a légèrement dominé les échanges.

Depuis quelques semaines, le débat a bifurqué vers deux autres thèmes : la « reprise de la souveraineté » (Retake Control), aux mains d’une Eurocratie « totalitaire », et l’immigration. La thématique souverainiste est d’une double nature. Un premier courant, incarné par Nigel Farage et l’aile droite du Parti conservateur, est réactionnaire-nationaliste : il fantasme sur une Grande-Bretagne impériale, libérée des étrangers et du multiculturalisme en vigueur sur l’île.

Un deuxième, néo-thatchérien, est moderne-ultralibéral. Ses tenants voient dans l’UE une forme avancée de « bureaucratie soviétique » qui décourage l’esprit d’entreprise. Selon eux, le Royaume-Uni est une puissance économique autrement plus dynamique que ses voisins européens. Elle doit donc sortir du « carcan communautaire » et mettre fin au « cauchemar socialiste » qui a commencé avec l’adhésion du pays à la CEE en 1973.

Libération de la parole xénophobe

L’immigration, thème relayé par les Conservateurs, UKIP et la presse de droite, est devenue le sujet majeur de la campagne. Le marché unique aurait imposé une population de travailleurs communautaires peu qualifiée, qui serait responsable du dumping salarial et du chômage de la classe ouvrière. Dans certaines localités, l’arrivée massive d’immigrés des pays de l’Est, mal négociée par les pouvoirs publics, a effectivement été la source de tensions entre communautés. Mais de manière générale, ce sont les politiques d’austérité, non les migrants, qui sont la cause de la pauvreté et du chômage.

Ce référendum est l’occasion pour la classe ouvrière des bassins industriels de relever la tête et de manifester son mécontentement après trente années de souffrance sociale imposée par le néolibéralisme thatchérien et blairiste. Elle détient la clé du vote le 23 juin : si une partie d’entre elle ne suit pas les consignes de vote du Labour (vote pour le maintien) ou s’abstient, le Brexit a toutes les chances de se réaliser.

Malheureusement, la colère légitime de la classe ouvrière, nourrie par la presse de droite et les partisans xénophobes du Brexit, tel Nigel Farage, se trompe de cible : le problème n’est pas l’immigré mais le patron qui ne remplit pas ses obligations légales à l’égard de ses employés, ou les politiques d’austérité du gouvernement. L’immigré est devenu le bouc-émissaire de tous les problèmes ; la parole xénophobe et raciste s’est libérée dans une société traditionnellement tolérante à l’égard de la diversité. Si le Brexit l’emporte, ce sera, non pas la victoire des valeurs égalitaires et tolérantes de la gauche, mais le triomphe de l’Angleterre insulaire et xénophobe de Nigel Farage.

À gauche, la crainte d’un tournant conservateur

Contre l’Europe de l’austérité, du Traité transatlantique, des sanctions infligées à la Grèce ou du traitement inhumain des réfugiés, la gauche britannique avait en théorie de bonnes raisons de prôner la sortie. À de rares exceptions près, il n’en a rien été : Jeremy Corbyn les Greens, Left Unity (gauche radicale), le mouvement social Momentum (proche de Corbyn), les syndicats du TUC, et des personnalités comme Ken Loach ou le journaliste Owen Jones font, sans état d’âme, campagne pour le maintien dans l’UE. Tous ont compris qu’une victoire du Brexit sur une ligne néo-thatchérienne et xénophobe amènerait un tournant à droite, et une attaque en règle contre les quelques droits sociaux protégés par l’UE (congés payés, de maternité ou durée maximale du travail hebdomadaire).

Le Lexit (sortie à gauche) est, de fait, restée introuvable. La gauche a compris que le gouvernement et Westminster n’ont pas besoin de la Commission européenne pour imposer une austérité virulente (le pays n’est pas dans la zone euro et n’est donc pas soumis aux contraintes du Pacte de stabilité) ou mener des politiques tatillonnes en matière d’immigration (la Grande-Bretagne n’appartient pas à la zone de Schengen).

Cette gauche sait que l’Europe est intergouvernementale et que les grandes décisions qui engagent les peuples sont décidées, non par la Commission, mais par les gouvernements les plus influents (Allemagne, France et Grande-Bretagne). Promouvoir une sortie de l’UE dans les circonstances actuelles, ce serait objectivement renforcer le camp antisocial, populiste et raciste, en Grande-Bretagne et en Europe.

 

Version légèrement remaniée d'un article publié dans Regards.fr le 17 juin 2016.

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