mot de passe oublié
onze euros les trois mois

Restez informé tout l'été avec Mediapart

Plus que quelques jours pour profiter notre offre d'été : 11€ pour 3 mois (soit 2 mois gratuits) + 30 jours de musique offerts ♫

Je m'abonne
Le Club de Mediapart mer. 31 août 2016 31/8/2016 Édition du matin

«Grândola, vila morena», chant de résistance portugais

Le 15 février 2013, à la tribune du parlement portugais, le premier ministre Pedro Passos Coelho répondait aux questions de l’opposition socialiste. Ce fut d’abord un murmure, puis la mélodie s’affermit avant d’être reprise en chœur par une trentaine de personnes installées dans les travées réservées au public. Ces citoyens chantaient Grândola, vila morena.

Le 15 février 2013, à la tribune du parlement portugais, le premier ministre Pedro Passos Coelho répondait aux questions de l’opposition socialiste. Ce fut d’abord un murmure, puis la mélodie s’affermit avant d’être reprise en chœur par une trentaine de personnes installées dans les travées réservées au public. Ces citoyens chantaient Grândola, vila morena. La chanson fut diffusée sur les ondes de Rádio Renascenca le 25 avril 1974 à minuit vingt. Cette transmission signala le déclenchement de la Révolution des œillets par le Mouvement des forces armées (MFA) commandé par les Capitaines d’Avril. A Lisbonne la semaine passée, des Portugais ont repris ce chant révolutionnaire pour protester contre les politiques d’austérité sauvages qui saignent le pays depuis deux ans.

 

La fraîcheur révolutionnaire d’un chant

La présidente de la Chambre demanda mollement le retour au calme, puis décida d’ajourner la séance pendant deux minutes afin de laisser les manifestants terminer les deux premières strophes de la chanson. Sage précaution : qui oserait interrompre le chant qui symbolise plus que tout autre la lutte contre le fascisme salazariste et le retour de la démocratie au Portugal ? Passos Coelho, un homme de droite, mesura également la portée symbolique de l’acte : pendant ces deux longues minutes, il fit contre mauvaise fortune bon cœur, affichant un sourire amusé et compréhensif. Quand il reprit la parole, il estima que « d’interrompre de cette manière une séance de travail était du meilleur goût imaginable ». Grândola, vila morena appartient à l’imaginaire de la nation portugaise. Ce chant parle de fraternité, d’amitié et d’égalité. Il affirme aussi que la souveraineté nationale est incarnée par le peuple et non par les élites politiques. On comprend pourquoi un texte aux paroles en apparence anodines fut étiqueté chant « communiste » par le régime de Salazar et, bien entendu, interdit d’antenne. On perçoit aussi pourquoi cette chanson a conservé aujourd’hui sa fraîcheur révolutionnaire, dans le contexte d’un pays inféodé aux diktats néolibéraux de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fond monétaire international). Le message envoyé aux politiciens est clair : le Portugal doit recouvrir son indépendance nationale et abandonner les politiques économiques de la troïka qui ruinent le pays et son peuple.

 

Grândola, ville brune

Terre de fraternité

Seul le peuple ordonne

En ton sein, ô cité

En ton sein, ô cité

Seul le peuple ordonne

Terre de fraternité

Grândola, ville brune

A chaque coin un ami

Sur chaque visage, l’égalité

 

© mcarmenbarrera
 

Des citoyens portugais chantent Grândola, villa morena au parlement, le 15 février 2013 

Zeca Afonso, le poète et le militant

José Manuel Cerqueira Afonso dos Santos, connu du public sous le nom de Zeca Afonso (1929-1987), est un auteur-compositeur révéré au Portugal. Enseignant, écrivain et chanteur, il composa Grândola, vila morena en 1971. Cette chanson figure sur l’album Cantigas de Maio (Chansons de mai – une cantiga est une poésie chantée), enregistré en France la même année. Il interpréta cette chanson pour la première fois en public à St-Jacques de Compostelle en 1972.

En mai 1964, Zeca Afonso rejoint la Société musicale de la Fraternité ouvrière de Grândola. Cette expérience sera une source d’inspiration pour la chanson qu’il rédigera quelques années après. Grândola est aujourd’hui une paisible bourgade en Alentejo, une région à deux heures de voiture au sud de Lisbonne, près de la côte ouest. Rien ne prédisposait cette petite ville populaire à devenir le thème de la chanson qui symbolise la Révolution des œillets, si ce n’est que l’Alentejo est depuis toujours une terre de gauche. C’est dans cette région que sont issus des générations de communistes et les opposants de la première heure au salazarisme. Région pauvre, on y trouve encore une paysannerie rouge, qui vote pour le Parti communiste et qui soutint les partis de la gauche maoïste – notamment l’Union démocratique populaire (UDP, 1974-2005) - dans la période post-révolutionnaire.

A partir de 1967, Zeca Afonso se radicalise et devient le compagnon de route du clandestin Parti communiste et de la Ligue d’unité et d’action révolutionnaire. Surveillé de près par la PIDE, la police politique du régime fasciste, son audience et sa réputation s’étoffent au Portugal et à l’étranger. Il participe au concert « La Chanson portugaise de combat » à Paris en 1969.

Après la Révolution du 25 avril, il sillonne le pays et soutient divers mouvements révolutionnaires au Portugal et à l’étranger. Il prête son concours à la campagne d’alphabétisation de l’armée populaire et redevient professeur d’histoire tout en continuant de donner des concerts.

 

 jos_af1.jpg


L’homme de la Révolution du 25 avril

Zeca Afonso est un ardent défenseur du PREC (Processus révolutionnaire en cours), avant que celui-ci ne s’embourbe dans les luttes intestines à gauche et ne soit confisqué par un PS carriériste et une droite revancharde. En 1976, il soutient la campagne présidentielle d’Otelo Saraiva de Carvalho, le militaire qui orchestra la Révolution des œillets.

Considéré avant tout comme un artiste et un intellectuel, Zeca Afonso n’en demeure pas moins associé à l’histoire de la Révolution du 25 avril ; ce court moment de démocratie populaire et le théâtre de la dernière révolution progressiste dans la vieille Europe.

Chantée a capella, Grândola vila morena constitue une œuvre musicale rare : un chant authentiquement populaire qui porte un message politique mais qui n’est pas partisan. Il se différencie à ce titre de L’Internationale ou même du Chant des partisans. Le premier renvoie au mouvement ouvrier politisé, le second aux résistants. Grândola, vila morena s’apparente davantage à Bella Ciao, à l’origine le chant des repiqueuses de riz travaillant dans les rizières de la plaine du Pô avant d’être repris et adapté par les partisans italiens. Grândola, vila morena est un chant populaire, car il relate la condition du peuple et ses aspirations en des termes généraux et simples. Ces caractéristiques expliquent pour une grande part la résilience de son succès auprès du peuple injustement traité, hier par le régime de l’Estado Novo, aujourd’hui par la troïka et ses serviteurs au gouvernement portugais.

 

© DoTempoDosSonhos

Concert de Zeca Afonso au Coliseu dos Recreios de Lisbonne, en janvier 1983.

 

 Pour Inês, ma fille, et Joel, son avô, révolutionnaire du 25 avril.

 

Twitter : @PhMarliere

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

De pleine actualité.

Cet été, Mediapart vous accompagne partout !

onze euros les trois mois

À cette occasion, profitez de notre offre d'été : 11€/3 mois (soit 2 mois gratuits) valable jusqu'au 4 septembre et découvrez notre application mobile.
Je m'abonne

Le blog

suivi par 507 abonnés

Le blog de Philippe Marlière