«L’Europe de la paix», cette grande illusion

L’attribution du prix Nobel de la paix à « l’Europe » a offert aux européistes idolâtres un répit inattendu. Les défenseurs patentés de l’Europe de Maastricht, de Lisbonne et du Traité sur la stabilité, la convergence et la gouvernance (TSCG) ont eu le triomphe immodeste dans les jours qui ont suivi l’annonce de la décision norvégienne.

L’attribution du prix Nobel de la paix à « l’Europe » a offert aux européistes idolâtres un répit inattendu. Les défenseurs patentés de l’Europe de Maastricht, de Lisbonne et du Traité sur la stabilité, la convergence et la gouvernance (TSCG) ont eu le triomphe immodeste dans les jours qui ont suivi l’annonce de la décision norvégienne. Dans un concert surréaliste, des universitaires, des journalistes et des hommes politiques ont entonné ad nauseam le même refrain : la situation actuelle n’est certes pas brillante, mais n’oublions pas que l’Europe, c’est la paix, et que rien que pour cela, cette Europe-là fait oublier les déconvenues actuelles.

            Sur les ondes des radios et des télévisions, à longueur d’articles, ce fut la même ritournelle. Des historiens vinrent nous confirmer que ce prix Nobel était amplement mérité puisque l’Europe, c’était avant tout un projet visant à ancrer la paix sur le continent européen. Les propagandistes zélés en profitèrent pour vilipender une jeunesse « ingrate », « ignorante de son histoire », prête à rejeter ce « beau projet ».

 

L’Europe des intérêts économiques

            L’Europe, un projet de paix ? Allons donc ! Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, la méfiance règne entre les pays européens. Le Royaume-Uni regarde de l’autre côté de l’Atlantique et la France veut éviter que l’Allemagne redevienne un pays influent sur le continent. Ce sont six pays défaits ou occupés pendant la guerre qui lancent la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951 (France, Allemagne, Italie et le Bénélux). Il n’est nul dessein politique et fédéraliste dans ce projet avant tout économique qui ambitionne de reconstruire les économies sinistrées de ces pays. Maurice Schuman et Jean Monnet (la véritable cheville ouvrière de la CECA) ne cachent pas que c’est là leur ambition première. Cette thèse « utilitariste » est, entre autres, défendue par Tony Judt. Les cercles européistes qui d’ordinaire célèbrent le défunt historien ont-il lu l’ouvrage de Judt qui réduit en miettes le mythe de « l’Europe de la paix » ? (A Grand Illusion? An Essay on Europe, Hill and Wang, 1996)

            Jean Monnet privilégie la méthode « fonctionnaliste », dite des « petits pas ». Il se réfère même à  l’action d’une « cercle de conjurés », c’est-à-dire d’un groupe de technocrates qui prend dans le secret des décisions qui engagent les peuples européens. Monnet se penche sur des politiques anodines et consensuelles (low politics) qui évitent les sujets qui fâchent, telle la défense ou la politique sociale (high politics). En se concentrant sur le charbon et l’acier - industries vitales pour les économies européennes - Monnet espère amener les Etats-membres à coopérer entre eux. L’objectif est clair : il faut relancer des économies terrassées par la guerre. Une union économique et la constitution d’un marché entre six pays est la condition d’un tel renouveau.

            La France y trouve un avantage politique au moment même où son empire se disloque. Pendant que l’Allemagne et l’Italie sont à genoux sur le plan militaire et diplomatique, la France espère assoir sa domination sur la Communauté économique européenne (CEE) qui se crée en 1957, et qui n’est rien d’autre que la prolongation de la CECA. La CEE n’a aucune ambition fédéraliste. C’est une construction économique qui fonctionne selon des accords intergouvernementalistes. Le préambule du Traité de Rome fait certes référence à une « union sans cesse plus étroite », mais celle-ci est essentiellement à concevoir dans un sens économique.

 

De la Yougoslavie à l’Irak

            Qu’en est-il de la consolidation de la paix ? L’Europe des six est très discrète sur le sujet. La question de la « réconciliation » entre la France et de l’Allemagne est abordée de manière bilatérale, en marge de la CEE, avec le Traité de l’Elysée signée en 1963 par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Ce sont donc les intérêts économiques, les préférences « égoïstes » des Etats-membres, et les considérations politico-stratégiques de la France, qui ont dicté l’aventure européenne. Cette approche comptable et nationaliste vers la construction européenne n’était bien sûr pas incompatible avec la volonté d’établir une paix durable entre partenaires européens. Celle-ci était bien présente, mais elle s’est exprimée en annexe ou en arrière-plan d’un projet européen qui fut avant tout de nature économique. On peut d’ailleurs estimer que sans la CEE et l’Union Européenne (UE), la paix aurait prévalu au cœur même de la vieille Europe.

            Les différents élargissements de l’union se sont déroulés au compte-gouttes, preuve s’il en est que l’Europe a pu vivre en paix avec une union communautaire réduite : 16 ans pour le premier élargissement (1973) ; 8 ans pour le second (1981) ; 5 ans pour le troisième (1986) ; 9 ans pour le quatrième (1995) ; neuf ans pour le cinquième (2004) ! Pendant ces décennies, les pays qui sont restés en dehors de la CEE/UE n’ont pas remis en cause la paix en Europe, loin s’en faut. Par conséquent, rien ne prouve que l’intégration européenne ait garanti la paix. En réalité, de nombreux facteurs géopolitiques et économiques indépendants de l’UE ont contribué à la préservation de la paix.

            Au début des années 90, l’UE s’est déchirée lors de la guerre des Balkans. L’Allemagne a poussé la Slovénie et la Croatie à proclamer leur indépendance vis-à-vis de la confédération yougoslave. La France a encouragé la Serbie à mener une contre-offensive aux conséquences catastrophiques pour la région. L’UE a proposé la partition ethnique de la Bosnie-Herzégovine (plan Vance-Owen de 1994) et a laissé se perpétrer le massacre de la population bosniaque de Srebrenica. Plus récemment, l’UE s’est pathétiquement divisée lors de la deuxième guerre du Golfe. Une partie des Etats-membres, dont la Grande-Bretagne, s’est rangée auprès de George W. Bush pour mener une guerre illégale en Irak. José Manuel Durão Barroso, le président de la Commission, pourrait d’ailleurs prochainement recevoir à Oslo le prix Nobel. Sinistre ironie de l’histoire. Alors qu’il était premier ministre du Portugal en 2003, Barroso avait organisé un sommet des chefs de gouvernements pro-guerre aux Açores, aux côtés de George W. Bush, Tony Blair et José Maria Aznar.

            Au moment où le prix Nobel de la paix était attribué à l’UE, on apprenait que des manifestants en Grèce avaient été séquestrés par la police et soumis à des traitements violents et humiliants inspirés d’Abou Graib, l’infâme prison militaire étatsunienne en Irak.

            Une chose paraît acquise. En créant un marché unique reposant sur la libre concurrence, les Etats-membres ont fait de l’UE une zone de guerre économique perpétuelle. Après avoir orchestré et encouragé la compétition économique entre les Etats-membres pendant quatre décennies, cette Union européenne-là a accouché d’une monnaie unique qui appauvrit les peuples et exacerbe la concurrence entre Etats-membres.

              Laissons donc cette opération de marketing politique aux européistes impavides et regardons les faits en face. L’UE n’est pas l’enfant de la paix, mais de la défaite et de deux guerres mondiales. Sur ses décombres, les Etats-membres ont tenté d’enrayer leur déclin économique et politique. Les Etats-sociaux européens délaissés par les gouvernements nationaux étant aujourd’hui à bout de souffle, le masque a fini par tomber. Le visage hideux d’une UE affairiste et antipopulaire est apparu au grand jour.

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