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Le Club de Mediapart lun. 30 mai 2016 30/5/2016 Édition de la mi-journée

Jean-Luc Mélenchon, conférencier à Londres

Les 6 et 7 décembre 2012, Jean-Luc Mélenchon est venu à Londres. Pendant ce court séjour, il a rencontré Julian Assange à l’ambassade d’Equateur, des responsables de la gauche politique et syndicale britannique, des intellectuels et les membres du cercle londonien du Parti de gauche.

Les 6 et 7 décembre 2012, Jean-Luc Mélenchon est venu à Londres. Pendant ce court séjour, il a rencontré Julian Assange à l’ambassade d’Equateur, des responsables de la gauche politique et syndicale britannique, des intellectuels et les membres du cercle londonien du Parti de gauche.

Par un jeu de contacts, mêlant militantisme présent et ancien, j’ai eu le plaisir d’être associé à l’organisation de l’unique événement public de Jean-Luc Mélenchon. L’idée d’une conférence publique fut retenue contre celle d’un meeting politique classique qui aurait été une gageure à mettre sur pied d’un point de vue logistique. Dans une ville comme Londres, les forces de l’« Autre gauche » sont ultra-minoritaires et éclatées. Le choix a donc été fait de s’ouvrir à un public large ; des sympathisants, mais aussi de simples curieux.

Naguère, Jean Jaurès fut également un conférencier. De juillet à octobre 1911, il se rendit au Brésil, en Uruguay et en Argentine. Jaurès y prononça plusieurs conférences qui rencontrèrent un grand succès. Le leader socialiste y développa des aspects importants de sa pensée dans des discours aux titres évocateurs : « La politique sociale en Europe et la question de l’immigration », « L’organisation militaire de la France » ou « Civilisation et socialisme ». Mélenchon allait pour sa part discourir « Pour une alternative à l’austérité en Europe ». A Londres, en 2012, « au cœur de la pieuvre, du réseau de l’oligarchie mondiale » (Mélenchon), le thème allait de soi.

           

De l’illégitimité d’une prise de parole hétérodoxe

Les conférences de dirigeants politiques au sein d’universités sont depuis quelque temps à la mode. Des hommes d’Etat, passés, présents ou en devenir, aiment s’afficher devant des auditoires universitaires. Peu importe le contenu de leur discours, souvent creux et sans surprise, ils sont pour la plupart à la recherche d’une légitimation symbolique. Discourir à Sciences Po ou à la London School Economics, ne permet-il pas à un homme politique d’arracher une plus-value politique indexée sur la réputation de l’institution visitée ? Etre reçu dans un lieu savant, n’indique-il pas implicitement que cet homme d’Etat-là est politiquement respectable ? Mais il y a plus : parler à Sciences Po ou à la LSE, c’est être reconnu comme émetteur d’un discours politiquement légitime ; c’est-à-dire qui ne défie pas les procédés de domination capitalistes et qui n’entend guère les remettre en cause.

Est-il, de manière générale, possible d’exposer dans un cadre universitaire des idées de gauche que certains « commentateurs raisonnables » qualifient volontiers de « minoritaires », voire d’« extrémistes » ? Nous y sommes parvenus car Jean-Luc Mélenchon intrigue et intéresse en Grande-Bretagne depuis la campagne présidentielle de 2012. Je ne peux imaginer une autre personnalité de la gauche européenne qui puisse en ce moment susciter un tel intérêt, à part peut-être Alexis Tsipras.

J’avais promis imprudemment à mon université que l’amphithéâtre de 400 places serait rempli. Qu’en savais-je ? J’avais vu récemment un ministre français parler devant 80 personnes à peine à la LSE. Alléchée par ma promesse, mon université me fit confiance. UCL prépara l’événement en grandes pompes : traduction simultanée, stream live, enregistrement filmé de l’événement et réception offerte à tous les membres du public. Dix jours avant l’événement, les places (gratuites) furent mises à la disposition du public sur internet. En moins de 48 heures, elles avaient toutes trouvé preneur.

 

Mise en forme et entrée en scène


Je retrouve Jean-Luc Mélenchon et son entourage vers 16h15 à la gare de Euston. Il vient de quitter Julian Assange. La conférence commence à 18h. Il a donc une heure et demi pour peaufiner son discours. En chemin vers mon bureau, je lui retrace l’histoire de University College London, l’université dans laquelle j’enseigne. Je lui explique que ce fut le premier College de l’université de Londres à afficher son indépendance vis-à-vis de la Couronne. L’institution fut aussi la première du pays à accorder une chaire professorale à une femme, à accueillir des Irlandais, des Juifs et même d’ex-Communards en exil. Je perçois une lueur d’intérêt dans le regard de Mélenchon.

Dans mon bureau, il imprime un discours, qu’il annote à divers endroits et lit attentivement à plusieurs reprises. Le niveau de concentration atteint alors son paroxysme. Le discours reçoit sa forme finale et Mélenchon se prépare à l’imminente entrée en scène.

Lorsque nous pénétrons dans l’amphithéâtre, il est effectivement comble. Plusieurs dizaines de personnes arrivées en retard resteront debout pendant les deux heures que durera la conférence. J’aperçois des journalistes du Guardian, de The Independent, du Morning Star, de OpenDemocracy (le Mediapart britannique). Il y a des ambassadeurs latino-américains, des dirigeants syndicaux, politiques et associatifs. Mélenchon me souffle : « Il y a beaucoup de jeunes ! » C’est vrai et c’est saisissant car les deux tiers des spectateurs ne sont pas des étudiants à UCL. Il y a des Français, mais aussi beaucoup de Britanniques et des personnes d’autres nationalités.

Je prends la parole quelques minutes pour présenter l’invité. Je perçois des visages attentifs devant moi. C’est au tour de Jean-Luc Mélenchon. Il dit quelques mots en anglais et met tout de suite les rieurs de son côté : « I can’t give my speech in English, but I can summarise it in one sentence : I am very dangerous ! »

Dans un discours où l’éco-socialisme tient une place centrale, les bons mots se succèdent : « Comme l’a dit Hugo Chavez, si le climat était une banque, il serait déjà sauvé ». Mélenchon mentionne la « glorieuse » Révolution de 1917, la mine gourmande. Le jeune public applaudit et rit de bon cœur. Le discours comporte trois parties : 1) l’état actuel de l’économie et de l’écosystème ; 2) ce qui nous attend si nous ne changeons de système de production ; 3) les propositions du Front de gauche.

C’est un discours didactique, patiemment construit et argumenté, mais sans les effets de tribune des meetings politiques. Mélenchon n’est pas docile pour autant : « Nous avons raison. Ils [les néolibéraux] ont tort » ; « La vie est un rapport de force ; la démocratie, ce n’est pas le consensus ». Si j’osais affirmer le quart de cette vérité première à mes étudiants, je passerais pour un dangereux gauchiste !

Ce soir-là, ce discours qui propose une « radicalité concrète » semble quasiment envoûter l’auditoire. Je lirai après coup que le journaliste de The Independent avait tweeté pendant la conférence que Mélenchon lui faisait penser à une rock star.

Quelques minutes à peine après le début de la conférence, on me rapporte que les récepteurs pour la traduction simultanée ne fonctionnent pas. Las ! Pourtant un petit miracle (laïque) se produit : personne ne quitte la salle. Ceux qui comprennent mal le français restent assis et tentent patiemment de suivre. Je crois que c’est avant tout la présence physique de l’orateur qui les retient : la voix est chaude et caressante, puis, soudainement, elle devient virulente, voire menaçante ; le faciès est toujours expressif ; l’hexis corporel est tantôt fils du peuple, tantôt tribun éloquent. Les mains tourbillonnent, l’index se tend, le corps se tourne vers le public, vers moi. Mélenchon parle sans jamais regarder ses notes. Le discours est fait homme. 

Après quarante minutes, Jean-Luc Mélenchon s’interrompt et me demande : « Combien de temps me reste-t-il ? » Je bafouille : « Euh… Quelques minutes… » Mélenchon me décroche une grimace hostile. La salle s’esclaffe. Comment intimer à Jean-Luc de conclure dans les plus brefs délais ? C’est impossible. Alors, il repart, pour dix minutes encore. Comme Jaurès, il s’adresse à la jeunesse : « Je vous appelle à vous tenir prêts. Vous avez une responsabilité totale. Vous ne serez pas des consommateurs d’événements, vous en serez les producteurs ».

« Je suis venu vous donner le plan de route »

Fou d’histoire et de la Révolution de 1789, Mélenchon confie qu’il existait au XVIIIe siècle à Londres un puissant courant favorable aux Lumières et à la Révolution. Il regrette que « nous [les révolutionnaires français] n’ayons pas su dire les mots de fraternité, trouver les actes d’affection et de chaleur pour construire l’internationale révolutionnaire qui passe par les peuples davantage que par les organisations ». Et de conclure de manière très mélenchonienne : « Je ne suis pas venu vous caresser la tête, mais vous donner le plan de route ».

La partie question/réponse qui suit le discours se déroule dans la bonne humeur. Quand j’annonce au public que la conférence est terminée, une cinquante de personnes nous rejoint sur scène et entoure de près Jean-Luc Mélenchon. Il dédicace ses livres, se fait prendre en photos, discute et argumente avec tous. Au moment où Mélenchon disparait sous la vague humaine qui l’entoure, je me demande comment nous allons parvenir à nous extraire de la salle.

© UCL European Institute

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Tous les commentaires

Mélenchon conférencier.

Super !

Cela en fait deux, avec Sarkozy...

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