Pourquoi les dominés votent-ils encore ?

La France sous la Ve république est un pays à faible densité démocratique. L’autoritarisme et l’infantilisation des citoyen-es tiennent lieu de gouvernement. Depuis ses élites politiques et économiques jusqu’à police, le discours politique en France repose sur l’injonction. Dans ces conditions, il ne faut pas tant s’étonner qu’il y ait autant d’abstention, mais que les dominés votent encore.

La récente élection présidentielle américaine a montré que lorsqu’il y a un enjeu politique majeur, l’électorat se mobilise. La France connait une tendance inverse : quelle que soit l’élection, l’abstention a tendance à croître depuis les années 80. Lors du premier tour des élections régionales, la France a enregistré un taux de non-participation record.

Cette léthargie électorale indique-t-elle la fin des clivages majeurs en France ? Certainement pas : répartition des richesses, retraites, éducation, services publics, débats sur la citoyenneté, violences policières, Europe, racisme, sexisme, etc. Les débats et luttes n’ont jamais été aussi vifs mais ils ne connaissent aucun débouché électoral : les électeurs les plus jeunes et les plus précarisés, qui s’abstiennent en grand nombre, ne croient plus pouvoir changer leurs conditions de vie par le biais du bulletin de vote.

Car voter, c’est croire dans le jeu électoral, c’est embrasser ce que Pierre Bourdieu nommait l’illusio, ce rapport enchanté à un jeu qui est le produit d’un rapport de complicité ontologique entre les structures mentales et les structures objectives du champ social. Qu’est-ce que la gauche et qu’est-ce que la droite en 2021 ? La gauche au pouvoir a souvent déçu, et la présidence Hollande a achevé de brouiller ce jeu. L’implosion du PS, parti attrape-tout interclassiste, a laissé un trou béant à gauche. L’illusio est devenue illusion.

Pourquoi voter alors que les professionnels de la politique s’évertuent à tuer le débat public à coup d’injonctions réactionnaires sur la laïcité, les « valeurs républicaines » ou « l’islamogauchisme » ? Les Français-es meurent du Covid et perdent leur emploi du fait de l’incurie des gouvernements successifs, et il faudrait en plus les gratifier de notre voix ?

Pourtant, ces professionnels de la politique ont besoin de nos voix pour exister. José Saramago raconte dans La Lucidité, l’histoire de cette ville dans laquelle 83% des électeurs votent blanc. Les politiques deviennent fous et cherchent un bouc-émissaire. Le vote blanc ou… l’abstention, sont-ils les ultimes artifices révolutionnaires pour revivifier la pâle lueur de la démocratie française ?

La France sous la 5e république est un pays à faible densité démocratique. L’autoritarisme et l’infantilisation des citoyen-es tiennent lieu de gouvernement. Depuis ses élites politiques et économiques jusqu’à police, le discours politique en France repose sur l’injonction, la violence symbolique et la condescendance de classe.

La gauche a sa part de responsabilité dans cette débâcle démocratique. Elle a longtemps méprisé les libertés fondamentales – les « droits bourgeois » - et n’a jamais mené de combat antiraciste sérieux. Pour ces raisons elle est peu préparée à combattre la fascisation en cours du débat politique.

Quand elle n’est pas un simple supplétif du macronisme, la gauche est empêtrée dans un confusionnisme intellectuel qui allie hyper-radicalisme anticapitaliste et complotisme réactionnaire. Elle n’apporte aucun repère aux classes populaires et à la jeunesse précarisée et racisée. Dans ces conditions, il ne faut pas tant s’étonner qu’il y ait autant d’abstention, mais que les dominés votent encore.

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Article publié dans un recueil de contributions intitulé : « Abstention : les raisons d’un succès », Regards, 23 juin 2021,  http://www.regards.fr/politique/article/abstention-les-raisons-d-un-succes

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