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Billet de blog 24 juin 2022

Entre le cynisme de droite et le confusionnisme de gauche, l’extrême droite prospère

Le cynisme de droite et le confusionnisme de gauche n’aboutissent qu’à faire monter l’extrême droite. Seule la reconquête des milieux populaires pourra éviter le pire.

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Pour la première fois aussi depuis l’inversion du calendrier électoral en 2002, la coalition soutenant un président fraîchement réélu n’a pas obtenu de majorité absolue lors de l’élection législative. C’est un sévère désaveu politique pour Emmanuel Macron.

À peine réélu, Macron avait promis qu’il serait « le président de tous », et assurait avoir entendu les abstentionnistes et ceux qui avaient voté pour lui afin de faire barrage à Marine Le Pen. Sans les nommer, Macron avait implicitement remercié les électeurs de gauche qui avaient une fois encore voté pour lui. Macron avait également déclaré solennellement lors de son discours du Champs de Mars : « J’ai conscience que ce vote m’oblige. Nul ne sera laissé au bord du chemin ».

Il n’en a rien été. Les jours, puis les semaines qui ont suivi sa réélection, Macron a géré la campagne de l’élection législative avec un dédain frisant le dilettantisme. Tardant à nommer la Première ministre, absent des débats, silencieux sur son programme et ses réformes, le président a tenté d’anesthésier une campagne poussive. Cette inertie volontaire a laissé un goût amer à des électeurs échaudés par Jupiter Ier. Faute d’engagements nouveaux, la ligne droitière de son programme économique est apparue nettement. La promotion de l’impopulaire réforme des retraites a laissé penser que Jupiter II serait plus brutalement conservateur et inégalitaire que Jupiter Ier.

Détournement de la notion de « front républicain »

Après une campagne législative marquée par un amateurisme étonnant, Ensemble a enregistré des résultats décevants au soir du premier tour. Il était probable que le parti présidentiel n’obtiendrait pas la majorité absolue. À la hautaine insouciance du début de campagne ont succédé la panique et les récriminations. Dans un premier temps, LREM a envisagé de donner des consignes « au cas par cas » pour les duels Rassemblement national-Nupes au second tour, au motif que certains candidats de la Nupes seraient des « extrémistes ». Le soir du premier tour, Élisabeth Borne a déclaré que si « aucune voix ne devait aller au RN », Ensemble soutiendrait les candidats de la Nupes qui « défendent les valeurs républicaines ».

Macron a surenchéri dans ce registre sur le tarmac de l’aéroport de Paris-Orly. Il a appelé à un « sursaut républicain », reprenant l’expression utilisée par Jacques Chirac le 21 avril 2002 lorsque l’extrême droite s’était qualifiée pour la première fois au deuxième tour de l’élection présidentielle. Élisabeth Borne avait précédemment renvoyé dos à dos le RN et la Nupes, les qualifiant tous deux « d’extrêmes ». Macron est allé plus loin, sous-entendant que La Nupes représentait une menace aussi grave que le RN, un parti dont la filiation s’inscrit dans l’histoire du fascisme français. Macron a ainsi signifié que « la République, c’est lui ». Le mal était fait.

Des candidats Ensemble ont refusé de donner des consignes de vote à leurs électeurs. L’ancienne ministre des sports Roxana Miracineanu a appelé à un « front républicain » contre Rachel Keke, sa concurrente de la Nupes, une femme de chambre à l’hôtel Ibis Batignolles. Dans le Pas-de-Calais, la candidate Ensemble, éliminée au premier tour, a refusé d’appeler à voter en faveur de la candidate de la Nupes qui était opposée à Marine Le Pen. Le détournement de la notion de « front républicain », arme de lutte des démocrates contre l’extrême droite, est très inquiétant.

Six semaines après avoir demandé à la gauche de faire barrage à l’extrême droite, Macron et ses soutiens ont renvoyé dos à dos la coalition de gauche et l’extrême droite. C’est une première dans la France politique contemporaine. Ce faisant, ils ont davantage brouillé les repères entre les différents camps politiques, criminalisant d’une part la gauche unie, et normalisant d’autre part le RN. Jacques Chirac concédait volontiers qu’il se sentait plus proche d’un communiste que d’un militant du Front national.

Après avoir bénéficié (de fait) d’un « front républicain » pour se faire réélire, Macron l’a vivement rejeté quand il s’est agi de rendre la pareille à la gauche. Une réaction aussi cynique n’a pu qu’indigner les électeurs de gauche : pourquoi ceux-ci voteraient-ils pour les candidats Ensemble opposés à des candidats RN, si le parti présidentiel refuse de faire de même pour les candidats de la Nupes ?

LFI mal placée pour donner des leçons

Les dirigeants et militants de la Nupes ont crié au scandale. Au soir du second tour, ceux-ci estimaient que l’élection de 89 députés du RN était la conséquence du manque de consignes claires à faire barrage au RN. Mélenchon a dénoncé la « diabolisation » de la Nupes par le camp présidentiel. Le député insoumis Alexis Corbière a enfoncé le clou sur France Inter : « La Macronie est responsable de la percée du RN », affirmant que pour 57 duels de la Nupes contre le RN sur 61, Ensemble n’avait donné aucune consigne de vote claire. Les députés LFI Danielle Simonnet et Adrian Quatennens ont repris la même argumentation.

Une étude au cas par cas montre qu’au moins 36 candidats Ensemble sur 61 ont donné une consigne de vote claire en faveur de la Nupes opposée au RN ; 16 d’entre eux ont appelé à voter pour leur ex-concurrent de la Nupes. Inversement, dans les 108 circonscriptions où un candidat Ensemble était opposé à un candidat de la RN, 86 candidats de la Nupes ont donné une consigne claire. Mais seuls 14 d’entre eux ont appelé Ensemble.

Les reports de voix au deuxième tour confirment la tendance exprimée par les dirigeants politiques.

  • Les transferts de voix d’électeurs de la Nupes vers Ensemble, quand il était opposé au RN, sont médiocres : 31 % ont voté pour Ensemble, 24 % pour le RN et 45 % se sont abstenus. À gauche, ce sont les électeurs de LFI qui ont le moins voté pour Ensemble (27 %), le plus voté pour le RN (22 %) et qui se sont le plus abstenus (51 %).
  • Inversement, 34 % des électeurs d’Ensemble ont voté pour la Nupes quand elle était opposée au RN, 18 % pour le RN et 48 % se sont abstenus.

Quelles conclusions tirer de ces positionnements politiques et comportements électoraux ? Il est évident que le « front républicain » est très mal en point. Mais il l’est autant à gauche qu’à Ensemble, surtout chez les électeurs de LFI. La Nupes, essentiellement sa tendance « insoumise », n’est donc pas plus légitime à donner des leçons de morale à ses opposants que ne le sont les macronistes.

Brouillage des repères idéologiques

Macron et ses (ex-) ministres (Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin) tentent sans succès depuis cinq ans de « trianguler » les positions du RN, en singeant sa rhétorique anti-Islam, en titillant les réflexes xénophobes et racistes, en dressant l’un contre l’autre deux camps « irréconciliables » : ceux qui respectent les « valeurs de la république », et ceux qui ne les respectent pas (loi contre le séparatisme). Ils ont également provoqué moulte guerres culturelles (islamo-gauchisme, woke/cancel culture, intersectionnalité, etc.), censées flatter les instincts anti-intellectuels, racistes et sexistes des « catégories populaires » qui votent pour le RN.

Mélenchon, au nom d’un populisme hier revendiqué (mais mis en sourdine depuis l’avènement de la Nupes), a également contribué à brouiller les repères idéologiques autour de l’opposition droite/gauche. Le leader « insoumis » a versé dans le populisme xénophobe et europhobe lorsqu’il a parlé de travailleurs détachés qui « volent le pain » des Français. Sa germanophobie s’étale dans un de ses ouvrages, les tropes antisémites qui parsèment ses propos sur les Juifs sont choquants et sa position à propos du vaccin contre le Covid a été confusionniste. L’invasion russe en Ukraine a pris Mélenchon à contrepied. Sa position de « non-aligné » a longtemps entretenu une mansuétude vis-à-vis du régime poutiniste. Ni en 2017, ni en 2022, il n’a par ailleurs appelé à voter contre Le Pen en votant pour Macron. Il s’est contenté de dire « qu’il ne faut donner aucune voix à Mme Le Pen ». Ce positionnement vague et ambigu a ainsi facilité l’abstention de certains de ses électeurs au deuxième tour.

Depuis cinq ans, le cynisme d’un technocrate de droite et les rodomontades d’un confusionniste de gauche écrasent tout débat de fond et toute opposition effective contre l’extrême droite. Il n’est pas étonnant que le RN ne cesse de progresser. Les discours de droite et de gauche qui tentent de séduire « les fâchés, mais pas les fachos » en légitimant tout ou partie des idées du RN n’ont fait que normaliser et légitimer un parti extrémiste.

Macron a échoué à obtenir la majorité à l’Assemblée nationale. C’est un revers important, mais il n’a pas perdu l’élection. La gauche unie sous la bannière de la Nupes a augmenté le nombre de ses élus (cette alliance électorale a surtout bénéficié à LFI). C’est un résultat encourageant, mais la gauche reste faible : elle ne représente que 25 % de l’électorat, ne progresse pas en voix et le nombre de ses députés reste largement inférieur à celui d’Ensemble. Exceptée la Seine-Saint-Denis où LFI est solidement implantée, la Nupes est en recul dans les régions ouvrières post-industrielles (Nord-Pas-de-Calais), ex-bastions socialo-communistes, ou dans les zones rurales désertifiées. C’est au cœur de ces milieux populaires précaires que le RN s’est implanté.

Il faut se rendre à l’évidence : l’extrême droite, tour à tour, ignorée, instrumentalisée, sous-estimée, imitée, par la droite et la gauche, est le vainqueur de cette élection législative. Multiplier par dix le nombre de députés, sans alliance électorale, est un exploit électoral. L’extrême droite ne cesse de repousser le légendaire plafond de verre, et son implantation continue de se nationaliser. Le RN gagne aujourd’hui de nombreux sièges au-delà de ses bastions (le nord et le sud-est) au scrutin majoritaire à deux tours ; un scrutin réputé défavorable à l’extrême droite. Il est aujourd’hui le deuxième groupe parlementaire derrière Ensemble.

La marche vers le scénario catastrophe – c’est-à-dire la prise du pouvoir par le RN – continue. Ni le technocratisme autoritaire d’un Macron, ni le populisme égotique d’un Mélenchon ne sont en mesure de l’entraver. La reconquête des milieux populaires est la tâche prioritaire d’une gauche démocratique, collégiale, pragmatique et implantée dans les territoires populaires. Cette gauche-là existe déjà dans diverses localités et régions. Elle doit maintenant se développer nationalement pour reconquérir les zones populaires conquises par le RN, et faire converger les classes populaires blanches et racisées. Le temps presse.

Article publié dans L'Obs, le 21 juin 2022, et légèrement remanié : https://www.nouvelobs.com/idees/20220621.OBS59990/le-cynisme-de-macron-et-les-rodomontades-de-melenchon-ecrasent-tout-debat-de-fond.html

Twitter : @PhMarliere

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