Alexis Tsipras : rock the casbah !

Syriza, la “coalition de la gauche radicale”, vient de remporter une victoire éclatante qui ne peut que réjouir l’ensemble de la gauche en Europe. Bien qu’acquis dans un environnement très différent, ce succès soulève un espoir aussi fort que celui suscité par la gauche française en 1981.

Syriza, la “coalition de la gauche radicale”, vient de remporter une victoire éclatante qui ne peut que réjouir l’ensemble de la gauche en Europe. Bien qu’acquis dans un environnement très différent, ce succès soulève un espoir aussi fort que celui suscité par la gauche française en 1981.

Laissons les socialistes de la chaire décréter – dès avant l’élection de Syriza pour certains - l’échec “inévitable” d’Alexis Tsipras. Ignorons les opportunistes de tout poil ; de l’aile droite du PS au FN. Hier encore ennemis déclarés des “populistes de gauche” de Syriza, ils félicitent aujourd’hui Tsipras et opèrent soudainement un virage à 180 degrés par rapport à leurs positions antérieures. Les premiers espèrent diluer en paroles la radicalité du programme de Syriza. Peine perdue : les propositions économiques du parti grec sont aux antipodes de la politique d’austérité du couple Hollande-Valls. Pour les seconds, on espère que le nouveau gouvernement grec va précipiter l’éclatement de l’eurozone ; une option pour le moment fermement rejetée par Syriza.

Victoire de la démocratie

Cette victoire rétablit la dignité nationale bafouée par la troïka. Les memoranda sauvages ont meurtri la population au-delà de ce qui est concevable : le chômage atteint plus de 25%, les salaires ont baissé de plus de 30%, le PIB s’est contracté de 25% et la production industrielle a décliné de 35%. Des politiques d’austérité d’une violence inouïe ont démantelé les services publiques et des privatisations ont bradé des biens publics essentiels.

Ni les menaces d’Angela Merkel, ni les mises en garde de Jean-Claude Juncker ou de Pierre Moscovici n’ont détourné les électeurs de ce vote essentiellement démocratique. Pablo Iglesias, le porte-parole de Podemos, a bien résumé la situation en déclarant dimanche soir : “les Grecs ont élu un gouvernement grec et ont éconduit le gouvernement vassal d’Angela Merkel”.

Ce bonheur, en Grèce et au-delà, n’est cependant pas comparable à l’euphorie insousciante du 10 mai 1981. Il suffisait d’observer les regards concentrés et graves des supporteurs de Syriza lors du discours d’Alexis Tsipras sur l’esplanade de l’université d’Athènes dimanche soir : tous savent combien la partie s’annonce difficile pour le nouveau gouvernement. Avec sa bonhomie habituelle, Tsipras a affirmé qu’il n’y aurait pas d’affrontement entre son gouvernement et les créanciers de la Grèce, et qu’il “décevra les Cassandre à l’intérieur ou à l’extérieur du pays” qui misent sur un échec. Du mouvement des Places au gouvernement, la demarche de Syriza demeure ostensiblement calme et pacifique.

Les pourparlers avec la troïka de créanciers seront en effet très durs. Angela Merkel ne fera aucun cadeau à la Grèce et les soutiens des capitales européennes seront rares voire inexistants. Des échanges à couteaux tirés porteront sur les conditions du remboursement de la dette publique grecque, qui atteint 321,7 milliards d'euros (soit 175% du PIB grec contre 130% en 2009), et sur les conditions du versement de 7 milliards d'euros d'aides financières dont la Grèce a besoin car elle ne peut toujours pas lever des capitaux sur les marchés. Syriza demande qu’une partie importante de cette dette soit annulée, et veut mettre un terme aux politiques d’austérité en s’engageant à ne pas creuser de nouveaux deficits.

La nouvelle social-démocratie

Dans ce tourbillon social, politique et économique, Syriza est passé, en quelques années, du stade de petit parti aux marges du système (4,6% en 2009) à celui de parti de gouvernement (36,4% en 2015). Le PASOK de George Papandreou s’est effondré car il fut l’architecte de ce désastre national. Mais encore fallait-il que Syriza se transforme en parti de rassemblement à gauche.

Ce qu’on appelle – à raison – le recentrage de Syriza est le fruit d’un processus totalement maîtrisé de la part de la direction du parti. C’est aujourd’hui la raison principale de sa victoire. Ce processus a permis la constitution d’une sociale-démocratie unitaire, radicale et pragmatique. Employons le terme “social-démocratie” à dessein, car c’est bien la nature de ce parti.

Alexis Tsipras Syriza - Pablo Iglesias Podemos (22-1-2015) © TsaprrrNews
 

En France, la social-démocratie est incomprise ou a mauvaise presse. Rappelons qu’elle fut historiquement marxiste et anticapitaliste et qu’elle compta dans ses rangs Lénine, Rosa Luxembourg ou Jean Jaurès. À partir des années 20 et jusqu’aux années 70, elle devint réformiste, mais resta fidèle à ses objectifs d’égalité et de solidarité. Puis, de compromis en compromissions avec le Capital, elle s’est affadie au point de tourner le dos à ses objectifs historiques. Helmut Schmidt, François Mitterrand, Felipe Gonzáles et Bettino Craxi furent les responsables principaux de ce déclin. Le coup de grâce fut porté par Tony Blair et Gerhard Schröder dans les années 90. Partisans d’une “troisième voie” largement favorables aux intérêts du Capital, ils achevèrent une social-démocratie moribonde.

Il est aussi amusant que navrant de voir des médias qualifier de “social-démocrate” l’action de François Hollande qui, autant que Blair et Schröder, acquiesce aux demandes exorbitantes du patronat sans rien obtenir en retour. La politique de Hollande est tout banalement néolibérale, avec une dimension sécuritaire sur les questions d’ordre public.

Syriza et Podemos proposent deux variantes de la nouvelle social-démocratie. Celle-ci est “nouvelle” car elle a rompu avec certaines caractéristiques de la social-démocratie historique : elle rejette son productivisme effréné et prend au sérieux les questions environnementales ; elle est davantage pluraliste que son prédécesseur : les questions de genre, de féminisme et d’égalité entre les sexes ou entre les orientations sexuelles sont au coeur de leurs préoccupations. Les deux partis présentent un profil anti-autoritaire et anti-hiérarchique (certes plus marqué chez Podemos).

Ce sont des formations qui revendiquent un radicalisme réformiste et pragmatique. L’idéologie est mise en sourdine car elle distrait des objectifs premiers : l’unité de toute la gauche, le rassemblement majoritaire du peuple ou la clarté du message dans les médias. Le pragmatisme assumé de Syriza et de Podemos est une bouffée d’air frais dans l’univers idéologique rigide et engoncé de la gauche radicale.

Le programme économique de Syriza est pleinement réformiste, mais d’un réformisme radical qui tranche nettement avec les politiques d’austérité menées par les pseudo-partis sociaux-democrates, tel le PS en France : fin de l’austérité, relance de la croissance, hausse du salaire minimum, hausse des retraites, aide aux familles pauvres ou rétablissement de l’électricité dans les foyers. À cela s’ajoute un assainissement de la vie publique : lutte contre la corruption et l’évasion fiscale (qui concerne essentiellement les professions libérales) et renforcement de la démocratie à tous les niveaux.

Il faut noter que dans deux pays gravement touchés par la crise, ni Syriza ni Podemos n’ont cédé au repli nationaliste qui est souvent synonyme de dérive xénophobe. Ces deux formations sont internationalistes. Syriza a courageusement défendu la présence sur ces listes de candidats issus des minorités ethniques discriminées, notamment des musulmans. Il s’est opposé aux attaques anti-turques, dans un pays où le troisième parti du pays est explicitement nazi et où les médias proches de la Nouvelle démocratie stigmatisent incessamment les immigrés.

Un renouvellement générationnel

La nouvelle social-démocratie porte un renouvellement générationnel : Tsipras et Iglesias sont jeunes ; cette jeunesse est mobilisatrice, notamment auprès des jeunes ! Ni l’un ni l’autre ne sont de vieux routiers de la politique professionnelle. Ni l’un, ni l’autre n’ont participé aux expériences néolibérales de la pseudo social-démocratie au pouvoir (le PASOK ou le PSOE). L’un a fait ses armes politiques nationales dans le movement des Places, l’autre dans le mouvement des Indignés. Leur appel au peuple est donc crédible, car leur légitimité politique s’est construite sur le terrain, au sein et avec le peuple, et non au coeur des oligarchies partisanes.

Tsipras et Iglesias s’expriment avec calme et pédagogie, évitant soigneusement toute polémique contre-productive avec les médias ou les adversaires politiques. Ils évitent le lyrisme ampoulé ou la rhétorique tapageuse. Leur discours est appaisant et rassembleur.

La nouvelle social-démocratie aime le rock. Iglesias et Tsipras, sont pétris de culture populaire anglo-américaine. Leur entourage maîtrise avec ironie et brio les messages rebelles qui s’en dégagent. Lorsque Iglesias a rejoint Tsipras sur scène lors du dernier meeting public de campagne , la sono a joué la chanson de Leonard Cohen : “First you take Manhattan, then you take Berlin”. Le soir de sa victoire, le discours de Tsipras a été ponctué d’un retentissant “Rock in the Casbah” du grand groupe de gauche britannique, The Clash. Alexis, rock the casbah ! Désobéis !

The shareef don’t like it

Rockin’ the casbah

Rock the casbah

The Clash - Rock the Casbah © theclashVEVO

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